Un badge de surveillance du comportement signé « Humanyze » : le transhumanisme veut transformer les salariés en robots

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Le contrôle de l’humain jusque dans ses moindres détails avance. Une société américaine basée à Boston et à Palo Alto,paradoxalement dénommée Humanyze, entreprend de badger les salariés pour connaître les données les plus intimes de leur comportement afin de permettre à leur employeur d’optimiser leur « utilisation ». Cette « plateforme de perception et d’analyse sociale, développée au Massachusetts Institute of Technology, permet aux entreprises de quantifier les interactions sociales qui n’était pas mesurables jusqu’à présent », explique le site d’Humanyze. « Cette information peut être exploitée pour améliorer le travail de l’équipe et l’engagement des employés, améliorer les processus de production et de croissance », poursuit-il. La contrepartie de ce transhumanisme : une mise sous contrôle des salariés « robots » dont aucun propriétaire d’esclaves des temps archaïques n’aurait osé rêver.
 

Ben Waber, PDG d’Humanyze, justifie la surveillance des salariés

 
« En exploitant les données, vous pouvez vraiment obtenir des informations détaillées sur la façon dont les personnes communiquent », pontifie Ben Waber, PDG d’Humanyze, qui fabrique les badges. « Nous montrons par exemple quel est le degré d’éveil psychologique des gens et pouvons élaborer des projections sur leur productivité ou leur bonheur au travail », déclare-t-il dans le Times de Londres.
 
L’effet de cette évaluation du caractère est assez impressionnant. Les gens culpabilisent de ne pas suffisamment communiquer, tellement ce système d’analyse du comportement relève du « flicage ». En toute ingénuité, et sans se poser le moins du monde la question du respect du for intérieur des personnes, Waber explique comment le ton – mais pas le contenu, dit-il – des conversations est enregistré. Il assure aussi que seules les personnes suivies reçoivent les données chiffrées les concernant. L’employeur, lui, exploite des données « agrégées » permettant de juger si les équipes travaillent de façon suffisamment collective. Waber assure que 90 % des salariés concernés ont accepté de porter le badge – avaient-ils vraiment le choix ? Le cabinet d’audit Deloitte et une partie des services du NHS, l’assurance maladie publique britannique, utilisent déjà cette technologie. L’assureur Lloyds, les banques HSBC, Santander et NatWest/RBS ont démenti travailler avec Humanyze. Barclays n’a pas répondu au Times.
 

Des badges pour enregistrer le comportement

 
Il y a mieux – ou pire – encore. La technologie d’Humanyze vise aussi à contrôler le rapport client-vendeur par l’analyse des comportements infra-verbaux. Chris Brauer, directeur de l’innovation au département Goldsmiths de l’Université de Londres, spécialisé en sociologie et management, explique qu’un important distributeur britannique utilise les badges de Humanyze pour former ses équipes par le « miroitage », c’est-à-dire la capture des principaux traits du comportement  des consommateurs pour permettre au vendeur d’optimiser la relation. Le dispositif améliore le langage gestuel des vendeurs, augmentant fortement les ventes.
 
L’invasion technologique en vient ainsi pénétrer le corps. Dans un autre projet dirigé par Brauer, quarante employés de l’agence publicitaire Mindshare ont été équipés de la ceinture de posture Lumo Back, dont le slogan du producteur Lumobodytech est : « Quantifiez l’invisible ». Cet équipement envoie des impulsions à son porteur pour lui rappeler la bonne posture à adopter. Les mêmes agents ont été équipés du bandeau de tête Neurosky EEG, qui mesure l’activité cérébrale et les émotions. Des entreprises de construction et de transport, telles que Crossrail, ces lignes ferroviaires à grande capacité qui traverseront Londres avec une première mise en service en 2018, utilisent Neurosky EEG pour contrôler l’alcoolémie et la fatigue de leurs employés.
 
Et, puisque la confiance règne, allons jusqu’au bout : Brauer annonce que le prochain développement de ces technologies du contrôle total sera le CV biométrique. Les demandeurs d’emploi devront ainsi justifier qu’ils sont « biométriquement qualifiés ». Entendez : qu’ils répondent jusque dans leurs comportements les plus réflexes et leur psychologie intime aux injonctions du recruteur. « Le prérequis à partir duquel nous  travaillons est l’augmentation de l’être humain », pérore Brauer. « Il s’agira d’obtenir l’unité optimale de productivité dans la force de travail », ajoute-t-il, dans le sabir cynique des ingénieurs de l’humain.
 

Transformer les salariés en robots par la surveillance de tous leurs gestes

 
Renate Samson, patronne de Big Brother Watch, qui défend la vie privée contre les ingérences et l’exploitation des données chiffrées, s’indigne de ces dérives. Elle juge que ces équipements risquent de transformer les humains en robots : « Il est inacceptable que les entreprises établissent des discriminations, au sein de leurs équipes, basées sur la surveillance et le chiffrage des personnalités, de l’état physique et des éléments de la vie privée. »
 
Illustration concrète du type « d’analyse comportementale » obtenue par le badge de Humanyze, celle d’un employé appelé Julian. Il est considéré comme actif parce qu’il vient travailler à pied,  mais il passe trop de temps assis au bureau, un risque pour sa santé. Il interrompt souvent ses collègues pendant les conversations, ce qui fait qu’ils évitent de s’asseoir avec lui au repas. Son profil cérébral montre un stress au-dessus de la moyenne quand il approche une échéance professionnelle, mais « il a porté le matériel de contrôle  avec constance, ce qui permet de juger qu’il est consciencieux ». Il dort sept heures, durée correcte pour la santé, mais il se couche trop tard, les chiffres biologiques montrant qu’il « n’est pas en situation optimale » pour les réunions du matin.
 
On attend que Ben Waber, PDG d’Humanyze, ou Chris Brauer, le Dr Mabuse de l’Université de Londres, et tous leurs petits copains du transhumanisme, se fassent greffer des puces électroniques qui leur délivrent des décharges électriques chaque fois qu’ils s’en prennent à l’intimité de leurs semblables sous le prétexte de la productivité à outrance, et dans l’objectif cynique de faire fortune en les asservissant.
 

Matthieu Lenoir