Chantiers navals STX :
la France bloque l’Italie. Et tant pis pour la construction européenne

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Entre Paolo Gentiloni, président du conseil italien, et Emmanuel Macron: la bataille navale est engagée.


 
Le ministre de l’Economie Bruno Le Maire a donc mis les points sur les i dans les négociations sur l’avenir des chantiers navals, et plus précisément de STX France, qui opposent, depuis des mois, les Français aux Italiens. Une démarche difficile à comprendre dans le cadre de la construction européenne, et un nouvel avatar dans la dégradation de nos relations avec l’Italie. Mais, après tout, économie bien ordonnée commence par soi-même…
 
Jeudi, la France a donc mis fin aux démarches du groupe italien Fincantieri, intéressé par une mainmise majoritaire sur STX France, en annonçant, en quelque sorte puisqu’il n’a pas employé directement ce terme, une nationalisation temporaire du groupe industriel français. Une mesure rare, puisqu’il faut remonter à l’arrivée au pouvoir de François Mitterrand en 1981 pour retrouver, dans le passé, une volonté de nationalisation d’un groupe industriel. En l’occurrence, selon le ministre de l’Economie, celle-ci est destinée à « négocier dans les meilleures conditions » l’avenir des chantiers navals, et à « défendre les intérêts stratégiques de la France ».
 
Bruno Le Maire, qui avait auparavant invité les Italiens à accepter un « contrôle à parts égales » du groupe français, précise, dans la foulée, vouloir « avoir toutes les garanties » que « ces savoir-faire ne partiront pas un jour dans une autre grande puissance économique mondiale non européenne, pour être très précis ». Il ajoute enfin que « les chantiers navals de Saint-Nazaire n’ont pas vocation à rester sous le contrôle de l’Etat ».
 

La France s’oppose à l’Italie sur la question des Chantiers navals STX

 
Cette décision, quelles que soient les motivations affichées, fait grincer bien des dents. Dans un communiqué, la direction de STX France a dit en « prendre acte », sans toutefois cacher son irritation. « Ce nouveau délai est fâcheux, notent les responsables du groupe français, car il prolonge une longue période d’incertitude qui est nuisible à notre entreprise. »
 
Côté italien, les critiques sont bien plus vives, et les ministres italiens de l’Economie et de l’Industrie n’ont pas manqué de dénoncer une décision française « grave et incompréhensible ». « Le nationalisme et le protectionnisme ne sont pas un socle acceptable sur lequel établir des relations entre deux grands pays européens », affirment ainsi, dans un communiqué, Pier Carlo Padoan et Carlo Calenda.
 
Mais la réaction la plus nette est sans doute celle de l’ancien président du Conseil italien Romano Prodi. « Ces dernières années, nos cousins transalpins ont acheté la moitié de l’Italie sans avoir soulevé la moindre objection de notre gouvernement », affirme-t-il dans une tribune publiée par Il Messaggero.
 
Cette crise tombe d’autant plus mal que les relations entre Paris et Rome n’ont cessé de se détériorer depuis l’arrivée, pourtant toute récente, d’Emmanuel Macron à l’Elysée. En cause principalement la gestion des migrants et le règlement de la crise en Libye.
 
En l’espèce, le traitement du dossier des chantiers navals soulève, lui aussi, quelques interrogations, parmi lesquelles d’aucuns, assez nombreux, posent la question du coût d’une telle opération. Selon le gouvernement, l’opération de nationalisation coûtera 80 millions d’euros, que l’Etat entend bien récupérer lorsqu’une solution industrielle viable aura été trouvée.
 

Le socialisme toujours vivace

 
Sans même s’arrêter à la question de savoir s’il n’y aurait pas d’autres solutions envisageables, on peut se demander quelle durée couvrira l’aspect temporaire de l’actuelle opération. Au ministère de l’Economie, on assure qu’il s’agit d’une question de semaines. Voire ! Puisqu’il s’agit de négocier, et que le partenaire italien – tant le groupe Fincantieri que les politiques romains – paraît particulièrement remonté contre le gouvernement français, il y aurait quelque risque à évoquer une issue rapide. Du moins tant que la négociation ressemblera, côté français, à un ultimatum…
 
Pour conclure, on notera que cette nationalisation, toute temporaire qu’elle soit, confirme la vision socialiste de la politique d’Emmanuel Macron – quoi qu’il puisse prétendre par ailleurs. Cela dit, l’opération pose la question de la conformité de la démarche du gouvernement français avec les règles européennes. Si Bercy estime – et comment en serait-il autrement ? – que celle-ci est « parfaitement conforme aux règles européennes », si la Commission européenne se refuse, du moins à l’heure actuelle, de faire quelque commentaire que ce soit sur le sujet, toute l’affaire présente un vague air de protectionnisme – comme l’ont fort bien noté les Italiens dans leur déception.
 
La chose – sans parler de la nationalisation elle-même – n’est sans doute pas pour déplaire aux Français. Néanmoins, elle paraît pour le moins contradictoire avec la volonté affichée du nouveau président de la République de relancer le projet européen. Surtout lorsqu’on se permet de dénoncer le renfermement national chez d’autres.
 

L’inquiétude des défenseurs de la construction européenne

 
On peut, comme Bruno Le Maire, s’en sortir par une pirouette. Le ministre n’hésite pas à déclarer en effet : « On peut croire au projet européen, et être attaché à la Nation. »
 
Pas si sûr ! Jusqu’ici, Bruxelles a systématiquement condamné, par la voix de ses caciques, semblable démarche dans laquelle elle a toujours vu la volonté d’avoir le beurre et l’argent du beurre.
 
Si la Commission peut hésiter à recadrer directement le président le plus positivement engagé dans la construction européenne que la France ait eu depuis Jacques Chirac, elle n’hésitera sans doute pas à souligner la contradiction du propos ministériel.
 

Hubert Cordat