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« La Faucille et le Croissant : Islamisme et Bolchevisme au congrès de Bakou », Jean-Gilles Malliarakis

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« C’est en septembre 1920, sur les bords de la mer Caspienne que s’est forgée une alliance étrange entre révolutionnaires marxistes et nationalistes musulmans (…) Apparemment contre nature, elle entreprenait d’unir et de dresser à partir de cette date, tous les ennemis de l’Occident ». Et l’actualité en porte aujourd’hui les séquelles ! C’est ce que démontre le dernier livre de Jean-Gilles Malliarakis, La Faucille et le Croissant : Islamisme et Bolchevisme au congrès de Bakou. Il s’appuie sur l’exact compte-rendu sténographique de ces journées, inaccessible depuis près d’un siècle.
 
Presque cent ans plus tard, les répercussions de cette vraie-fausse alliance – où le terme de guerre sainte était déjà employé ! – se lisent dans le terrorisme quotidien qui nous assaille.
 
Il n’y aura pas grand-monde pour le crier sur les toits…
 

Nouvelle géopolitique du Kremlin : « La Faucille et le Croissant »

 
Il fallait étendre le bolchevisme – sous peine de le voir mourir. C’était l’objectif de la Troisième internationale ou Komintern qui se réunit en juillet et août 1920. Le Congrès de Bakou en est l’une des premières manifestations ; Zinoviev, le président de l’Internationale Communiste, l’avait d’ailleurs appelé « la deuxième moitié du congrès de l’Internationale ».
 
La situation de Bakou est symbolique. Ville ouvrière, c’est la capitale de l’Azerbaïdjan, un des pays de l’ancien empire tsariste devenu indépendant en 1918, au croisement de la Russie et de l’Orient.
 
La première séance du « Congrès des peuples travailleurs de l’Orient » est ouverte le 1er septembre 1920, réunissant 1.900 participants aux nationalités multiples, des Turcs aux Chinois, en passant par les Juifs, les Arméniens, les Turkmènes… cinquante-trois langues et dialectes différents…
 
Une Babel improbable dont le Parti communiste veut néanmoins tirer profit, greffant les revendications nationalistes de ces « peuples opprimés » sur la lutte générale contre l’impérialisme mondial.
 

Allumer « l’incendie révolutionnaire » : créer les premiers « Indignés »

 
La défense des minorités, comme le fait remarquer Malliarakis, n’a pourtant jamais été une velléité idéologique pour les premiers marxistes… A Bakou, c’en est devenu une, mais pragmatique.
 
« Ce milliard et quart de populations opprimées », c’est tout autant de promesses pour le mouvement communiste… qui cherche à appuyer les « insurrections nationales » pour renverser les pouvoirs en place, placer ses propres pions et lutter in situ contre l’influence du bloc colonial occidental – créer les premiers « Indignés » en quelque sorte.
 
Officiellement, les communistes veulent « aider les travailleurs arriérés de l’Orient » (sic) que l’Occident a soigneusement laissés comme tels pour mieux les asservir ! Pour cela, « l’Orient révolutionnaire doit contracter une étroite alliance avec la Russie soviétiste », c’est le leitmotiv de Bakou. Car il n’y a plus que deux groupes au monde : les opprimés et ceux qui oppriment… Et la Russie soviétiste est précisément la directrice du mouvement révolutionnaire mondial.
 
Zinoviev veut lancer la « guerre sainte » – contre le Capital. Une politique qui prépare tout le tiers-mondisme et légitimera les révoltes musulmanes.
 

« Nous respectons l’esprit religieux des masses » : Islamisme et Bolchevisme au congrès de Bakou

 
Certes, Karl Radek, l’âme du congrès de Bakou, le répète : « le panislamisme et les autres tendances nationalistes ne sont pas les nôtres (…) Et néanmoins nous disons que nous sommes prêts à soutenir toute lutte révolutionnaire contre le gouvernement britannique ».
 
Le paradoxe peut frapper ! De fait, qu’importe…. Qu’importe, même, que les chefs rebelles ne soient pas communistes… Le Conseil permanent pour les peuples de l’Orient créé à l’issue du Congrès comprendra d’ailleurs, pour une petite moitié, des « sans parti », c’est-à-dire des nationalistes musulmans non affiliés au Parti. Il suffit de faire « partie de la masse laborieuse » et de vouloir « organiser la lutte contre les oppresseurs ».
 
L’important, c’est que tout explose. Et à partir de la classe paysanne, « l’unique classe productrice » de ces pays qui ne connaissent encore guère de prolétariat ouvrier.
 

« L’aspect caricatural de cette coopération entre musulmans et bolcheviks » Malliarakis

 
Une politique qui n’est clairement pas sans risque, Malliarakis le fait d’ailleurs remarquer en épilogue. La Perse, par exemple est la grande absente de ce Congrès, la fameuse « république soviétique de Perse » qui n’en eut jamais que le nom… En effet, les communistes avaient soutenu mordicus le rebelle Koutchek Khan qui luttait contre le shah en place, allié des Anglais. Mais le nouveau dirigeant une fois au pouvoir, n’ayant aucune velléité de se soumettre au communisme et à ses réformes agraires, les soviétiques le renversèrent deux mois avant Bakou et le remplacèrent par un Comité révolutionnaire fantoche qui se heurtait, depuis, à l’hostilité de la population.
 
Au congrès, on ne l’évoque même pas, tant la situation s’avère délicate. On le voit dans la retranscription des séances de fin quand, à l’annonce des noms du Comité final, une voix s’exclame : « la Perse est lésée ! » aussitôt couverte par Zinoviev… Alors qu’il y avait au Congrès, 192 Persans présents…
 
En réalité, les soviétiques ne se préoccupent en rien des aspirations indépendantistes et nationales de ces peuples « opprimés ». On le verra très vite en 1921, lorsque l’accord soviéto-turc de Kars fera tomber dans la besace soviétique l’Arménie, la Géorgie et l’Azerbaïdjan… Directement dissous dans le grand empire paternel de la Russie soviétique !
 
Et ils accusent l’impérialisme occidental… C’est ubuesque.
 

Insidieuse mécanique d’opposition systémique…

 
En clair, il s’agit évidemment de « satellisation » – selon la volonté réelle du Komintern. Au Congrès, d’ailleurs, « le ton était donné par les représentants communistes venus de Russie », de Zinoviev à Radek, en passant par Béla-Kun, fait remarquer Malliarakis. Beaucoup des relais locaux utilisés par les soviétiques finiront liquidés ou exécutés.
 
Le rapport Jdanov de 1947 opérera la même illusion à l’égard des peuples d’Orient. Encore une fois, il s’agira de mettre en valeur la séparation des deux camps : l’impérialiste et l’anti-impérialiste… « qui s’appuie dans tous les pays sur le mouvement ouvrier et démocratique, sur les Partis Communistes frères, sur les combattants du mouvement de libération nationale dans les pays coloniaux et dépendants » décrit le rapport.
 
Le mouvement héritier Tiers-mondiste qui se verra consacré à la conférence de La Havane de 1966 – toujours « la lutte des peuples de l’Orient » – participe de cette même dialectique. Communisme international et nationalismes musulmans convergent, légitimant la violence la plus extrême. Certaines revues marxistes des années 70 recommandaient d’ailleurs à leurs militants « de ne faire, en tous les cas, aucune propagande religieuse anti-musulmane… »
 
L’essai a perduré – et le terrorisme islamique est né. « Lorsque cette stratégie fut conçue en 1920 par la géopolitique de Radek et qu’elle fut lancée par la rhétorique exaltée de Zinoviev, à Bakou, une telle guerre sainte contre l’Occident, était appelée du nom turc de gazavat.
 
Elle a pris désormais, dans le vocabulaire courant, le nom arabe de djihad.
 
Elle semble vouée à durer de longues années. »
 

Clémentine Jallais

 
 
La faucille et le croissant : Islam et Bolchevisme au congrès de Bakou, Jean-Gilles Malliarakis ; éditions du Trident, 224 p.