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Netanyahou interdit à la Pologne sa loi sur la Shoah : un enjeu politique majeur

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Le premier ministre de Pologne Mateusz Morawiecki a fait voter une loi sur la Shoah que Benyamin Netanyahou, son homologue israélien, lui demande de « modifier », la jugeant « infondée ». Mais les deux hommes minimisent la crise, qui révèle un double enjeu politique majeur.
 
Quelques méchancetés banales dites sur ses pairs par Laurent Wauquiez, leur réponse indignée, des appels à la déontologie tous azimuts : le Barnum vieillissant qui occupe nos médias ne doit pas détourner notre regard de propos autrement importants, ceux qu’ont tenus à Munich en fin de semaine dernière, en pleine conférence de sécurité, les deux premiers ministre, le polonais Morawiecki et l’israélien Netanyahou à propos de la Pologne et de la Shoah.
 

La Pologne a voté sa propre loi mémorielle

 
Revenons sur l’origine de la chose pour fixer les esprits. La chambre basse polonaise, où le parti de droite nationale Droit et justice est majoritaire, vient de voter une loi mémorielle, comme il s’en établit de plus en plus en Europe, citons en France la loi Gayssot sur la Shoah (1990) ou la loi dite Taubira sur le crime contre l’humanité que fut la traite négrière (2001). En Pologne, la loi défendue par Morawiecki frappera d’une peine de prison les Polonais et les étrangers qui utiliseraient le terme « camp de la mort polonais » pour nommer les camps établis par les Allemands en Pologne. Pour les dirigeants polonais, et pour le peuple polonais qui défend la loi, l’utilisation du terme « camps de la mort polonais » donnerait faussement à penser que leur pays serait responsable de la Shoah.
 

Pour Israël, la mémoire historique est un enjeu majeur

 
Mais certains Israéliens, peut-être la plupart, ne voient pas les choses ainsi. Lors d’une conférence de presse que donnait Mateusz Morawiecki à Munich lors de la conférence sur la sécurité, un journaliste israélien, Ronen Bergman, du quotidien Yediot Aharonot, pigiste pour le NYT et fils d’un rescapé de la Shoah, l’a interrogé au sujet de la loi mémorielle : « Si je raconte l’histoire de ma mère en Pologne, je serai considéré comme un criminel. Que cherchez vous au juste » ? Ce qui a permis à Morawiecki de préciser sa pensée : « Ce ne sera pas punissable, ce ne sera pas regardé comme criminel de dire qu’il y eut des exécuteurs polonais, de même qu’il y eut des exécuteurs juifs, des exécuteurs russes, des exécuteurs ukrainiens, et pas seulement des exécuteurs allemands », a-t-il affirmé, employant le mot anglais perpetrator, utilisé par les historiens de langue anglaise pour désigner ceux qui ont activement participé à la Shoah.
 

Pour Netanyahou, la Shoah est sacrée et incomparable

 
C’est alors que Benyamin Netanyahou, lui aussi présent à Munich, a pris les choses en main. En convoquant le « vice ambassadeur » de Pologne à Tel Aviv, et en ordonnant à l’ambassadeur d’Israël en Pologne de demander des explications à Morawiecki. Jugeant les propos de celui-ci « scandaleux », il l’a appelé au téléphone pour lui signifier qu’ils étaient « inacceptables », puisqu’à ses yeux « Il n’y a pas lieu de comparer les actes des Polonais et des juifs durant la Shoah ». En effet, il a ajouté que « Le but de la Shoah était de détruire le peuple juif ».
 
Netanyahou, tantôt en anglais, tantôt en hébreu, a commenté sa démarche par plusieurs canaux. Morawiecki aurait « un problème lié à une incapacité de comprendre l’histoire et un manque de sensibilité face à la tragédie de notre peuple ». Et d’ajouter : « Je lui ai raconté l’histoire de la famille de mon épouse. Son grand-père a été caché par des Polonais. Une fois les nazis partis, ce sont d’autres Polonais qui ont accouru pour venir chasser les Juifs ».
 

Il est interdit à la Pologne de toucher à la Shoah

 
Passant de l’anecdote à la philosophie politique de l’histoire, Benyamin Netanyahou affirme aussi : « Je lui ai dit qu’il ne peut pas affirmer une vérité historique sur l’établissement de camps la mort par les nazis en lançant un mensonge! Comment comparer les quelques cas de coopération de Juifs, menacés de mort, avec les nazis et les crimes de citoyens polonais libres contre les Juifs. »
 
En conséquence, Netanyahou, revenant à la loi votée par la chambre basse, qui doit encore être approuvée par le sénat et par le président polonais avant d’être promulguée, a jugé qu’elle était « sans fondement. On ne peut pas changer l’Histoire et l’Holocauste ne peut pas être nié ». C’est pourquoi il a demandé au gouvernement polonais de la « modifier avant son adoption définitive ».
 

Israël garantit la seule bonne histoire de la Shoah

 
Sur cette question, Netanyahou, personnage contesté en Israël, et qui fait l’objet d’enquêtes, a fait l’unanimité. Isaac Herzog et Yair Lapid, qui dirigent l’opposition de gauche et du centre, on condamné eux aussi la loi, et le président israélien Reuvn Rivlin a solennellement affirmé que « Le peuple juif, l’Etat d’Israël et le monde entier doivent garantir que la Shoah est reconnue pour ses horreurs et ses atrocités », accusant explicitement ceux des Polonais « qui ont aidé les nazis dans leurs crimes ».
 
Le piquant de l’affaire est que, devant sa base de droite nationale, Mateusz Morawiecki est tenu pour un modéré. C’est le fils d’un militant syndical de Solidarnosc. Une partie de sa famille est juive et l’une de ses tantes vit en Israël après avoir échappé à la Shoah.
 

Par sa loi, la Pologne rejette toute responsabilité dans la Shoah

 
Il a fait savoir par son porte-parole qu’il n’avait « nullement pour but de nier l’Holocauste ni d’attribuer aux Victimes Juives la moindre responsabilité dans le génocide allemand. » Au contraire, il s’est « à maintes reprises et résolument opposé à la négation de l’inimaginable génocide que fut l’Holocauste des Juifs européens, tout comme il s’est opposé à toute forme d’antisémitisme ». Et, s’agissant des crimes commis contre les juifs, « Chaque cas doit être examiné individuellement et aucun acte particulier de malveillance ne peut faire retomber la responsabilité sur toute une nation vaincue et réduite à l’esclavage. »
 
C’est pour cela qu’il souhaite qu’on ne parle plus de « camps de la mort polonais », mais de « camps de la mort » en Pologne. Fait significatif, Yad Vashem, le mémorial de la Shoah à Jérusalem, tout en émettant des réserves sur la loi votée, reconnaît « qu’il ne fait aucun doute que le terme « camps de la mort polonais » constitue une interprétation erronée de l’histoire ».
 

Pour Netanyahou la Shoah est une Histoire Sainte

 
Quel enseignement politique tirer de cette controverse ? Regardons d’abord l’intérêt personnel de Netanyahou. Elle le sert à un double titre : d’abord, il a choqué une partie de son électorat en tenant des propos ambigus sur la Shoah récemment, ensuite, un bon buzz le soulage de la pression intense que font peser sur lui les enquêtes qui le visent.
 
Mais l’enjeu le dépasse de beaucoup. Les enjeux. Il est difficile de les hiérarchiser tant ils semblent tous importants. Remarquons tout d’abord que l’attaque israélienne ne vise pas un homme qui relativiserait la Shoah, ou semblerait l’envelopper d’un doute plus ou moins masqué, comme dans l’affaire du détail de Jean-Marie Le Pen. Cela implique que, même lorsqu’il n’y a aucune intention de contester le crime contre l’humanité, la « vérité historique » fixée par Benyamin Netanyahou ne saurait être modifiée de quelque manière que ce soit par une critique de nature historique. C’est sans doute le point majeur, du point de vue intellectuel et spirituel. Juifs ou chrétiens, les théologiens ont longtemps parlé d’inerrance biblique, entendant par là que le texte, inspiré par Dieu lui-même, ne pouvait comporter d’erreur. Aujourd’hui, c’est la Shoah, vue par Netanyahou et le milieu politique israélien, qui devient une Histoire Sainte politique, qui ne saurait errer.
 

Netanyahou veut l’alliance de la Pologne et de l’Europe orientale

 
Cette dérive religieuse n’est pas propre à Israël. La France, par ses lois de 1990 et 2001 tend aussi à fixer une vérité historique d’Etat, de même que la Pologne s’apprête à le faire, dans un autre sens, par la loi qu’elle vient de voter. Ce qu’il y a de particulier dans l’attitude de Netanyahou, c’est qu’il s’arroge le droit de s’ingérer dans les affaires intérieures polonaises et leur dicter sa loi, et plus précisément d’imposer la mémoire israélienne à la Pologne. En quelque sorte, pour lui, quand il y a conflit entre deux vérités historiques d’Etat, c’est celle de l’Etat d’Israël qui doit prévaloir.
 
On notera toutefois que Netanyahou s’est abstenu de tout esclandre à Munich et qu’il a retenu ses critiques. Il a même tenu à faire savoir, à propos de Moraviecki et de lui-même que « les deux hommes se sont mis d’accord pour que leurs pays continuent à discuter du sujet et qu’ils souhaitent pour cela que leurs équipes se rencontrent prochainement ».
 

Une politique commune avec Trump et Orban contre Soros

 
Le ministère des affaires étrangères israélien a confirmé que les relations entre Israël et la Pologne « étaient très bonnes » jusqu’à l’incident. On mettra cela en rapport avec sa rencontre avec Viktor Orban et les dirigeants tchèques et slovaques l’an dernier, à l’issue de laquelle, ravi, il s’était déclaré « sur la même longueur d’ondes » qu’eux. Manifestement, Netanyahou s’interdit de se fâcher avec les dirigeants d’Europe orientale et centrale, avec qui il partage, contre Soros et l’Union européenne, une opposition formelle à l’invasion migratoire de l’Europe et à l’installation de l’islam sur ce continent. Du point de vue géopolitique, il a choisi son camp, adepte de la ligne Trump, et, une fois satisfaite son besoin de rappeler la primauté de Jérusalem en matière d’histoire de la Shoah, il entend trouver les voies d’un combat contre l’ennemi commun.
 

Pauline Mille