Ce que signifie (ou devrait signifier) la loi sur la moralisation de la vie publique

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La loi sur la moralisation de la vie publique comprendra notamment l’interdiction pour les parlementaires d’embaucher des membres de leur famille et l’imposition des indemnités de frais de mandat.


 
L’Assemblée nationale a donc voté, dans la nuit de vendredi à samedi, après cinquante heures de débat et plus de huit cents amendements, la loi (ou, plus précisément, les deux projets de loi) sur la moralisation de la vie publique. Cela signifie-t-il, comme il paraîtrait simplement logique, que les Français n’entendront plus jamais – les mânes de Napoléon III en frémissent ! – parler « d’affaires » ? Comme le soulignait ici même Pauline Mille à quelques heures du vote, on peut en douter.
 
A dire le vrai, les députés, en majorité membres du parti présidentiel des marcheurs, n’avaient guère le choix. Sauf à prendre le risque de contredire l’engagement, peut-être le plus solennel, pris par Emmanuel Macron durant la campagne présidentielle.
 
Certes, l’on sait qu’il y a, et de plus en plus, un monde entre les promesses de campagne, notamment présidentielle, et leur réalisation au cours du mandat qui suit. Au point que la sagesse populaire a, depuis longtemps, compris qu’elles n’engageaient que ceux à qui elles étaient faites…
 
En l’occurrence, toutefois, le risque aurait été trop grand, tant ladite campagne a été l’occasion de voir ressurgir inopinément – voire opportunément – des dossiers que d’aucuns espéraient enterrés pour toujours.
 

Moralisation de la vie publique : un rêve réitéré

 
C’est donc sur son apparence de M. Propre – neuf, lisse, et sans doute lavé avec Mir laine – qu’Emmanuel Macron a accédé au sommet des ors de la République. Et il est d’autant plus urgent, aujourd’hui, d’essayer de tenir, dans une procédure accélérée, au moins cette promesse de moralisation, que, malgré toutes les précautions que le président nouveau croyait avoir prises, ses deux principaux soutiens, Richard Ferrand et François Bayrou, passaient à la chausse-trappe. Il s’en fallut sans doute d’un cheveu que Jupiter ne se réveillât avec la gueule d’Ubu !
 
Opération réussie donc – du moins en son premier stade. Car il ne suffit pas d’édicter un règlement pour que celui-ci soit respecté. On verra à l’usage – où le neuf prend rapidement l’apparence du vieux.
 
On pourrait détailler, comme le fait la majorité de nos confrères, la longue liste des dispositions ainsi adoptées par les députés : interdiction des emplois familiaux, conflit d’intérêt rendu impossible par l’interdiction d’exercer une activité de conseil en cours de mandat, inéligibilité prononcée contre candidats et élus dans le cas où ils seraient reconnus coupables de crimes ou d’infractions traduisant un manquement à la probité. Etc.
 

Ce que signifie cette loi est terrible

 
On s’arrêtera là, tant tout cela suffit à traduire l’espèce de stupéfaction qui saisit le lecteur devant la réalité ainsi décrite. Admettre qu’il faille une moralisation de la vie publique, c’était déjà reconnaître que nos édiles, contrairement à ceux de l’ancienne démocratie athénienne (avec, l’Histoire elle-même le reconnaît, parfois quelques bémols), ne se recrutent plus guère parmi les citoyens sages et vertueux.
 
Mais être obligé en outre d’indiquer, en quelque sorte noir sur blanc, qu’un élu de la République se doit d’être probe, c’est, en quelque sorte, la cerise sur le gâteau qu’ils sont soupçonnés de se partager ! Un peu comme si l’élection était devenue une revanche, à l’envers si je puis écrire, de la nuit du 4 août, en permettant aux bons citoyens d’accéder à des privilèges dont auraient abusé les méchants nobles.
 
Le problème étant que le pouvoir, surtout lorsqu’il est recherché pour lui-même corrompt, voire rend fou – toujours Jupiter ! Et que tant de citoyens honnêtes (ou réputés tels) se sont perdus dans les allées du pouvoir, au contact des facilités plus ou moins tentatrices et corruptrices qu’elles recèlent, que le simple fait, pour un homme politique, de franchir la porte d’un grand tailleur est suspect. Le costume trois-pièces rime désormais avec le délit d’initié. Et la ruine de la classe politique entraîne(rait) celle des professions de luxe, contrôles fiscaux tous azimuts à la clef…
 

De la pêche à la ligne au « verrou de Bercy »

 
Pour avoir trop voulu croire, avec Rousseau, que la société corrompt un homme né bon, nos politiques n’ont plus d’autre moyen d’enrayer l’indifférence citoyenne vis-à-vis du politique que de mettre un gendarme derrière chaque élu. Le garde-chiourme plutôt qu’une impossible honnêteté. Une mesure écologique au demeurant, les abstentionnistes en nombre grandissant risquant fort, sinon, de ruiner la population poissonneuse de nos rivières…
 
La loi appelle désormais cela, en propres termes, le « verrou de Bercy », à savoir un mécanisme qui donne au ministère de l’Economie le monopole des poursuites pénales en matière de fraude fiscale.
 

La devise républicaine sous le couperet d’une moderne guillotine

 
Ce faisant, la loi donne le coup de grâce à la devise républicaine. Il y a longtemps que le bon peuple ne croit plus à l’Egalité, puisque la politique est devenue le monde de la corruption, et que le châtiment légalisé est la seule manière d’en sortir. La guillotine, qui envoya « l’Incorruptible » Robespierre réfléchir dans un monde meilleur sur l’inanité de sa réputation, n’étant plus de saison, on met en place le verrou de Bercy.
 
Mais le citoyen est devenu méfiant. Ce verrou, il se trouvera toujours des voyous pour le contourner. Tandis que le brave populo qui, par mégarde, traversera en dehors des clous, sera sévèrement châtié au nom de ce verrou liberticide – ou d’un autre similaire. Pas de bagatelles chez les purs : voler un œuf, c’est voler un bœuf.
 
Egalité : néant. Liberté : finie. Comment croire encore, à ce compte-là, en la Fraternité – sauf, sans doute, au sein des fraternelles ?
 

Hubert Cordat