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Élections à Chypre : l’impossible réunification ?

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Miradors, barbelés, fusils d’assaut, villages fantômes… C’est sur place qu’on appréhende le mieux la réalité de la ligne de démarcation chypriote. L’invasion par les forces turques, un certain 20 juillet 1974, donna naissance à cette césure aux souvenirs douloureux, dont beaucoup doutent du caractère temporaire… L’ONU qui tente de s’en mêler n’arrive à rien. Des élections politiques ont bien lieu, ce mois-ci, de part et d’autre de la ligne verte, mais il n’y a pas que les Chypriotes à peser sur ces négociations. L’ombre de la Turquie demeure. Et puis les Anglais y possèdent toujours leurs propres bases militaires.
 
En somme, il semble que la pauvre Chypre soit prisonnière de son destin d’île privilégiée de la Méditerranée. Aujourd’hui, comme par le passé, elle est l’objet des convoitises inconciliables.
 

« On the other side » : 3.000 morts et 1.400 disparus

 
« On the other side »… c’est toujours par ces mots et avec un ton de voix bien particulier que les Chypriotes grecs, mais aussi turcs, évoquent l’autre côté de la ligne de démarcation. « On the other side »… La cassure est marquée dans le paysage. Que ce soit à pied, à Nicosie, dans la capitale, ou en voiture, au point de passage de Famagouste, les contrôles sont très présents et les policiers, les militaires assurent une surveillance permanente. Flotte comme une vague impression de rideau de fer… d’autant que les photos sont strictement interdites.
 
Nombre de villages fantômes émaillent la ligne verte, longue de 180km, un « no man’s land » dont les maisons pilonnées ou les fossés anti-chars témoignent de la violence des combats. Varosha en est l’emblème, station balnéaire célèbre de l’avant 1974, sur le front de mer de Famagouste : en quelques minutes, ses habitants ont dû abandonner leur maison – ceux qui sont restés ont été tués. Aujourd’hui, la végétation a envahi cette ville « en attente »…
 
Au point de contrôle routier à Famagouste, le policier turc me remet, avec mon passeport, quelques quartiers de pommes fraîchement coupés dans un mouchoir, l’air de dire : « Eh, la touriste, on n’est pas méchant »… Non. Mais il y a quand même un problème.
 

Les élections et l’impossible réunification

 
Et politiquement, il n’a pas l’air de se régler. L’ONU qui est intervenue en créant cette zone tampon, démilitarisée et contrôlée par les Casques bleus, ne sait que faire de cette République turque de Chypre nord (RTCN), illégale, non reconnue par la communauté internationale hormis… la Turquie.
 
A plusieurs reprises, elle a encadré des tentatives de négociations entre les deux parties. Son plan Annan, en 2004, qui proposait d’alterner un président grec chypriote avec un président turc chypriote s’est vu opposer un virulent « oxi » (« non » en grec). En janvier 2017, à l’occasion d’une rencontre entre les deux communautés, le secrétaire général de l’ONU, Antonio Guterres s’assurait « tout proche d’un règlement ». Que nenni. Du vent. Six mois plus tard, la conférence de Chypre se voyait close à Genève, sans l’amorce d’un début d’entente – la Turquie entent garder ses 35 000 soldats sur place et tous les colons qu’elle y a amenés depuis 1974.
 
Ces projets européens de fédération « bi-zonale et bi-communautaire » se heurtent à une réalité politique, sociale, humaine quasi irrésoluble. Le plus fort étant que l’Europe cherche à traiter avec un pays dit envahisseur, la Turquie, qu’elle cherche par ailleurs à faire entrer dans son Union…
 
Quant aux élections de dimanche prochain, 28 janvier, en République de Chypre, même si le président sortant conservateur, Nicos Anastasiades, favorable à la relance des négociations, est réélu, la partie nord vient d’envoyer à son propre Parlement, le 7 janvier dernier, une majorité de partis nationalistes et conservateurs, plutôt hostiles aux pourparlers…
 

Chypre, miroir de la Méditerranée

 
C’est à partir de son indépendance, en 1960, que Chypre connut les premiers affrontements communautaires, entre grecs orthodoxes et turcs musulmans. Avant ? Et bien avant, l’île fut sous l’emprise quasi systématique d’empires ou de royaumes. Et lorsqu’on parcourt Chypre c’est d’ailleurs ce qui frappe en premier lieu : cette mosaïque d’influences, ce florilège de traces laissées par les civilisations anciennes, toutes plus puissantes les unes que les autres.
 
De par son emplacement privilégié, elle a vu passer sur son sol les Phéniciens, les Assyriens, les Égyptiens… Les Romains ont laissé les fondations de leurs villes somptueuses à Kourion ou à Paphos. Les Perses s’en emparèrent, mais surtout les Grecs qui marquèrent durablement la culture de l’île et la parsemèrent de ces merveilleuses petites églises byzantines, cachées bien souvent dans les montagnes du Troodos – le musée d’Art byzantin à Nicosie est extraordinaire.
 
Mais ce qui reste le plus impressionnant (sans doute pour une Française…) ce sont les vestiges du Royaume franc qui y perdura pendant près de trois siècles, jusqu’en 1489 où les Vénitiens prirent le dessus. A 250 kms du Liban, Chypre fut le refuge logique des Croisés qui y édifièrent de somptueux monuments du plus pur style gothique. En 1570, l’empire Ottoman eut raison de ces monuments civils et lieux de culte catholique romain, et Sainte Sophie à Nicosie comme Saint-Nicolas à Famagouste sont réduits depuis lors à l’état de mosquées….
 

Des influences et volontés d’influences multiples… qui persistent

 
En 1878, c’est la Grande-Bretagne qui se retrouva propriétaire de Chypre, et en fit une colonie. Jusqu’à ce que les Grecs chypriotes réclament leur indépendance. En 1960, le Royaume Uni, la Turquie et la Grèce signent un « traité de garantie » qui leur donnent le droit d’intervenir si Chypre cherche à rejoindre un autre pays – la Grèce ou la Turquie. Après nombre d’échauffourées entre les deux communautés qu’avait divisées la présence anglaise, ce fut 1974.
 
Rappelons que la Grande Bretagne possède encore, sous prétexte de stabilité géographique, deux bases militaires importantes dans l’île, qui représentent 3 % du territoire, et ce sans rien payer à Nicosie…
 
Quant à la Russie, liée à Chypre par un héritage chrétien orthodoxe commun, elle soigne ses rapports ; en 2011, le Kremlin a octroyé à Nicosie dont l’économie était en peine, une aide cruciale de 2,5 milliards d’euros, et nombre de ses ressortissants investissent dans l’île et achètent un passeport.
 
Il n’y a pas que les Grecs et les Turcs intéressés par « l’île des saints »…
 

Clémentine Jallais