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“Laudato si’” donne la parole au maître du panthéisme soufi Ali al-Khawas

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L’encyclique Laudato si’ s’adresse à tous les hommes – non plus les « hommes de volonté », mais « chaque personne qui habite cette planète » – et revient régulièrement dans ses lignes l’idée que les « croyants » ont quelque chose à dire sur le respect de la nature. La « sauvegarde de la maison commune » – sujet de ce texte-fleuve – s’assurera mieux, semble indiquer le pape François, si l’on s’appuie sur les valeurs de patience, de respect, d’éthique qui fourniront les meilleures « motivations » aux hommes protéger l’héritage commun. Ce n’est pas un hasard – même si c’est pour le moins surprenant – si le pape cite, sans le nommer, un « maître spirituel » soufi. C’est dans les notes que l’on découvre son nom : Ali al-Khawwaç (ou al-Khawas).
 
S’autorisant de saint Bonaventure qui écrivait : « La contemplation est d’autant plus éminente que l’homme sent en lui-même l’effet de la grâce divine et qu’il sait trouver Dieu dans les créatures extérieures », Laudato si va nettement plus loin en affirmant : « L’univers se déploie en Dieu, qui le remplit tout entier. Il y a donc une mystique dans une feuille, dans un chemin, dans la rosée, dans le visage du pauvre. L’idéal n’est pas seulement de passer de l’extérieur à l’intérieur pour découvrir l’action de Dieu dans l’âme, mais aussi d’arriver à le trouver en toute chose. »
 
A-t-on vraiment besoin d’un soufi pour découvrir que les œuvres du Seigneur sont belles et admirables, et que dans la Création, qui exprime le divin mais n’est pas le divin, on découvre autant la preuve de sa bonté que de son existence ? Plus haut, au numéro 80, le pape cite saint Thomas d’Aquin à propos de cette « présence divine » dans la Création qui assure la permanence et le développement de tout être : elle est « la continuation de l’action créatrice ». Donnant de nouveau la parole à saint Thomas, l’encyclique rappelle : « La nature n’est rien d’autre que la connaissance d’un certain art, concrètement l’art divin inscrit dans les choses, et par lequel les choses elles-mêmes se meuvent vers une fin déterminée. Comme si l’artisan constructeur de navires pouvait accorder au bois de pouvoir se modifier de lui-même pour prendre la forme de navire. »
 

Le panthéisme d’Ali al-Khawas : chercher l’extase soufie dans l’initiation au secret des choses

 
Mais le soufi est invoqué dans un autre registre. Ali al-Khawas, cité dans la note 159, est décrit ainsi : « A partir de sa propre expérience, (il) soulignait aussi la nécessité de ne pas trop séparer les créatures du monde de l’expérience intérieure de Dieu. Il affirmait : “Il ne faut donc pas blâmer de parti pris les gens de chercher l’extase dans la musique et la poésie. Il y a un ‘secret’ subtil dans chacun des mouvements et des sons de ce monde. Les initiés arrivent à saisir ce que disent le vent qui souffle, les arbres qui se penchent, l’eau qui coule, les mouches qui bourdonnent, les portes qui grincent, le chant des oiseaux, le pincement des cordes, les sifflements de la flûte, le soupir des malades, le gémissement de l’affligé…. »
 
Une porte mal huilée, le début de l’expérience divine ? On pourrait en sourire, mais le choix de ce langage pour susciter ce qu’on pourrait appeler une « conscience du monde », une « conscience écologique », est lourd de sens. Au-delà du choix de cette figure de l’islam – mais aussi cet hérétique de l’islam, les « maîtres à penser » soufis ont rarement été bien en cour dans l’islam dominant – les mots qu’en retient Laudato si’ évoquent la gnose panthéiste qui fascine tant notre époque. Elle exacerbe la réalité de l’homme en tant partie d’un « grand tout », d’une conscience universelle appelée à s’unifier, et non en tant qu’âme individuelle appelée à une rédemption personnelle et au face à face avec Dieu. « Secret subtil », « initiés » qui arrivent à « saisir » le langage des choses : tout y est.
 
Lorsqu’on sait ce qu’est l’« extase » dans la spiritualité soufie – chez les derviches tourneurs par exemple – la citation devient encore plus inquiétante. Car cette extase n’est pas une conscience exceptionnelle de la réalité divine, un ravissement devant le Dieu infini qui donne à sa créature le privilège d’une communication directe et extraordinaire, mais un état recherché par la créature, une annihilation dans le grand tout, une « extinction » disent les soufis. Comme dans la gnose, le soufi possède en lui-même la capacité de devenir « pur », et accède à l’absence de tout défaut en tant que savant.
 

Ali al-Khawas, en prise directe avec le « Prophète »

 
Qui est donc ce « soufi du pape » ? Ali al-Khawwaç vivait au 16e siècle. Il était, selon la présentation qu’en propose le site oumma.com, peut-être un analphabète doué d’une espèce de don inné de prophétie qui suppose une « imprégnation muhammedienne », une ouverture, une sorte d’illumination ou initiation qui selon al-Khawwaç (ou al-Khawas) est préparée par les rites du pèlerinage à La Mecque et à Arafat. Lui-même répétait la « prière sur le Prophète » 50.000 fois par jour et bénéficiait de visions et d’inspirations du sus-dit.
 
Ce serait moins inquiétant si Mahomet était réellement le prophète du vrai Dieu…
 
En tant que maître spirituel, al-Khawas est donc considéré par l’islam sunnite comme capable de mesurer les hadith à l’aune de son initiation spirituelle, « ce qui lui permet de résoudre les contradictions apparentes existant entre certains d’entre eux ». Interprète extraordinaire de la charia, en quelque sorte.
 
Soufi… ou sulfureux ? Selon le prêtre argentin Augusto Zampini, conseiller théologique de l’Agence catholique pour le développement, le pape « essaie de promouvoir le dialogue œcuménique et interreligieux sur la spiritualité partagée » en choisissant une figure du soufisme pour illustrer son propos.
 

“Laudato si’” évoque une spiritualité universelle partagée par tous les croyants

 
De fait le mot « spiritualité » revient 19 fois dans Laudato si, désignant une réalité partagée par les « croyants ». En ce sens l’encyclique favorise le syncrétisme, cherchant dans les autres religions les « valeurs » de la même manière que sur un autre plan, on cherche les « valeurs » dans les partenariats maritaux ou homosexuels… Certes toute vérité vient de Dieu, mais le manque de précision du discours est ici flagrant. Et d’autant plus que le discours proprement catholique vient en quelque sorte en épilogue du texte, comme une sorte de « plus » qui explique aux catholiques pourquoi ils sont par nature et doivent être plus « écologistes » que les autres…
 
On ne trouve certes aucune trace d’une affirmation d’un panthéisme immanentiste. Au paragraphe 119, de manière un peu alambiquée, le texte affirme : « C’est pourquoi, pour une relation convenable avec le monde créé, il n’est pas nécessaire d’affaiblir la dimension sociale de l’être humain ni sa dimension transcendante, son ouverture au “Tu” divin. En effet, on ne peut pas envisager une relation avec l’environnement isolée de la relation avec les autres personnes et avec Dieu. Ce serait un individualisme romantique, déguisé en beauté écologique, et un enfermement asphyxiant dans l’immanence. »
 
Mais voilà, il y a des ambiguïtés et des mots de confusion : la citation d’Ali al-Khawas en est un exemple typique, et d’autant plus révélateur qu’il a lui-même inspiré des panthéistes affirmés du 19e siècle tel William Blake pour qui Dieu était dans tout et tout était en Dieu, ce qui revient à nier Dieu en tant qu’Etre infini et éternel, l’Etre lui-même…
 

Anne Dolhein