fbpx

OPEP et Russie face aux huiles de schiste américaines : le marasme pétrolier paraît durable

marasme pétrolier durable OPEP Russie huile schiste
 
Le pétrole n’est plus ce qu’il était. Le grand marasme des cours de l’or noir risque de durer, bousculant les équilibres géopolitiques. L’OPEP et les pays Non-OPEP menés par la Russie ont décidé jeudi de prolonger jusqu’à la fin 2018 leur réduction de production de 1,8 millions de barils par jour, un choc pétrolier « à l’envers » et durable qui frappe les budgets des pays producteurs. Rares sont ceux qui auraient imaginé que la chute des prix du brut, à l’été 2014, durerait aussi longtemps. Par une décision historique les quatorze membres du cartel mené par l’Arabie saoudite s’étaient engagés en novembre 2016 à limiter leur production, entraînant dix pays producteurs extérieurs à l’organisation, dont la Russie. Une réduction de cette ampleur, à l’époque des huiles de schiste américaines, est le prix à payer pour éviter que la glissade n’atteigne des niveaux dramatiques pour les économies des producteurs, avec des prix inférieurs au coût de production. Un marasme dont on ne voit pas le bout.
 

Un marasme pétrolier durable : l’objectif de remontée des prix du brut reporté de deux à quatre années

 
Les sociétés texanes de fracturation répondent tellement vite au signal-prix que le cartel a reporté son objectif de remontée des prix de deux à quatre années, voire plus. Car le réglage de la production de brut doit intégrer d’autres facteurs, évoquant un gigantesque jeu d’échecs. Par exemple, si les cours du pétrole augmentent trop vite, ils favoriseront le basculement vers l’électricité, vecteur énergétique qui n’est lié à aucune source particulière, le pétrole étant susceptible de céder la place au nucléaire, aux renouvelables, voire au charbon. Jusqu’ici prisonnières des hydrocarbures, les automobiles, camions, voire avions court-courrier sont désormais susceptibles de basculer vers l’électrique, au moins tant que leurs besoins ne font pas exploser la demande. Dans la situation actuelle, le prix de vente optimal du baril semble se situer autour de 60 dollars, permettant aux gros producteurs de générer le maximum de revenus tandis que le secteur entier entame son lent déclin structurel : épuisement des ressources faciles d’accès, involution de la demande. Avec une autre menace : le ralentissement de la croissance chinoise, premier client, descendue à 5,6 %, niveau le plus bas de l’année.
 

Le Saoudien Khalid al-Falih déplore que les stocks soient bien trop élevés

 
« Ce qui est évident, c’est que même une nouvelle alliance entre OPEP et Non-OPEP ne sera même pas suffisante pour retrouver le contrôle du marché », estime Ambrose Evans-Pritchard, analyste du Daily Telegraph. « Ce qui était annoncé comme une limitation temporaire devient une guerre de tranchée ; les Saoudiens creusent de plus en plus profond », ironise-t-il. Le ministre saoudien de l’Energie Khalid al-Falih estime ainsi que le marché « n’est pas au niveau où il devrait être », déplorant que les stocks soient bien trop élevés. Al-Falih appelle donc à les réduire d’une nouvelle tranche de 150 millions de barils afin de rejoindre la moyenne sur cinq ans. Mais une hausse de la production du Kazakhstan et du Brésil en début d’année pourrait reporter cet objectif.
 
La Russie, elle, noie le poisson. L’accord de Vienne inclut une clause de revoyure en juin pour tenter de fixer solidement le Brent à 63 dollars. Le ministre russe de l’Energie Alexander Novak reste prudent : « Nous devons continuer de travailler ensemble. Nous sommes loin de l’objectif final. »
 

Macro-Advisory estime qu’à l’inverse de l’OPEP, la Russie peut plus facilement encaisser des cours déprimés

 
C’est le moins que l’on puisse dire. Il est douteux que la Russie se soumette entièrement aux réductions de production. Ses intérêts ne sont pas ceux de l’OPEP, l’alliance annoncée reste tactique. Chris Weafer, de Macro-Advisory, qui analyse les situations dans l’ex-URSS, estime que le Kremlin peut plus facilement encaisser des cours déprimés grâce au rouble flottant. La Russie assure qu’elle pourra atteindre un point mort à 44 dollars le baril à l’horizon 2021, comparé aux 113 dollars d’il y a quatre ans. La Russie affiche des coûts de production extrêmement bas et déteste céder des parts de marché. M. Weafer estime que Moscou s’accommoderait d’un cours a de 50 dollars, craignant que 60 dollars ne stimule les huiles de schiste américaines et les sables bitumineux canadiens.
 
Wood Mackenzie, consultant en énergie, relève que les explorateurs ont couvert leurs positions pour 900.000 barils au 3e trimestre, atteignant presque les prix de long terme établis par spéculateurs : le contrat moyen pour le West Texas crude tourne autour de 52 dollars. « Sur les trois dernières semaines, les extracteurs américains ont restauré la moitié des 39 forages qui avaient été fermés en trois mois et la production américaine de pétrole a atteint un record de 9,66 millions de barils/jour », note Ole Hansen, de Saxo Bank. Quant aux huiles de schiste, Rystad Energy estime que la production américaine pourrait bondir à 9,9 millions de barils/jour dès ce mois-ci, en hausse de 600.000 b/j sur quatre mois, mettant l’OPEP dans la position de Sisyphe.
 

Les huiles de schistes formeront 80 % de la production nouvelle dès 2025

 
Pour couronner le tout, l’Agence internationale de l’énergie prévoit que ces huiles de schiste ou assimilées, dont la France a étonnamment banni l’exploitation, formeront dès 2025 80 % des productions nouvelles, bondissant de 5 à 13 millions de barils/jour. L’AIE écrit : « Les USA deviendront alors le n°1 mondial incontesté du pétrole et du gaz pour les décennies à venir. Cette croissance est sans précédent, dépassant tous les records historiques. » Même si Morgan Stanley relève que les huiles de schiste sont limitées par des contraintes de capacité, que les coûts d’extraction augmentent, que le plus facile a été extrait ou que le point mort, à 42 dollars, puisse subir une hausse de 30 % pour compenser l’investissement, on comprend mieux l’impact politique de cette situation. Le bras de fer entre nouvelle économie « disruptive » et industrie extractive, amorcé sous George W. Bush entre gauche et Républicains, prend logiquement un tour aigu avec le programme décomplexé de Donald Trump.
 

Matthieu Lenoir