Le Ralliement de Léon XIII

Ralliement pape Léon XIII
 
Le ralliement de Léon XIII est un moment historique essentiel dans la vie de l’Eglise et de la France. Le pape Léon XIII (1878-1903) a ordonné aux catholiques de France de se rallier à la République, le 20 février 1892, dans son encyclique Au milieu des sollicitudes. Mais en France, hier comme aujourd’hui, la république n’est pas une forme de gouvernement neutre, compatible sans difficulté avec le catholicisme, comme la république de Venise ou la république d’Irlande. La république en France correspond à une idéologie non seulement antiroyaliste, mais aussi anticatholique. Le pape Léon XIII a voulu une collaboration des catholiques avec le pouvoir de fait en France, non une adhésion à des doctrines antichrétiennes ou l’élaboration de synthèses logiquement impossibles, qui ne manquent cependant pas d’exemples, à commencer par la question du clergé assermenté sous la Révolution.
 
Léon XIII a-t-il fait un choix avisé ? Quelles ont été les conséquences de sa politique ?
 
L’historien italien Roberto de Mattei propose une nouvelle et juste étude sur la question. Elle est mise en perspective, par l’évocation des règnes précédents de Pie IX (1846-1878) et suivant de saint Pie X (1903-1914), en se centrant sur les rapports difficiles puis conflictuels avec la république française. Le livre est d’une lecture facile, bien traduit. Les italianismes sont rares – nous avons seulement relevé « civil » pour « civique », mais le lecteur peut rectifier de lui-même. L’auteur possède une grande connaissance de l’époque, des acteurs et de leurs motivations.
 

Le ralliement, une manœuvre pontificale de haute politique ?

 
Léon XIII a donc souhaité la fin de la querelle entre l’Eglise et la République. Il a multiplié les concessions de la part de l’Eglise, ordonnant aux fidèles français de céder sans se battre. Il a prôné l’acceptation des faits, y compris les plus désagréables, et des vagues successives de laïcisation, c’est-à-dire de recul de l’influence sociale du catholicisme, dans l’enseignement, la justice et l’armée, menées de façon intensive depuis 1879-1880. L’auteur rappelle pourtant que dans ces années 1880, l’œuvre scolaire, symbolisée par l’action de Jules Ferry, ambitionne de remplacer complètement le cadre catholique par un cadre agnostique, sinon pratiquement athée, avec une instruction civique remplaçant le catéchisme.
 
Léon XIII n’avait jamais conseillé l’opposition frontale à la république, et favorisé au contraire une union conservatrice, une sorte d’embryon de grand parti conservateur assurant la place de l’Eglise dans la société. Cette position des années 1880 paraît a posteriori plus pertinente que le ralliement. Ce camp conservateur avait à peu près réussi la difficile coalition des royalistes, eux-mêmes divisés entre orléanistes et légitimistes – même après la mort du comte de Chambord (1883) –, bonapartistes – dits impérialistes à l’époque – et conservateurs sans affiliation propre. Ces derniers, peu nombreux, sont souvent qualifiés de républicains par défaut. Mais une acceptation du fait de l’absence de monarque ne vaut pas adhésion aux valeurs de la Révolution française, en particulier à sa haine du catholicisme.
 
L’espoir pontifical a été de voir ce parti conservateur, ou du moins ce front commun, gagner les élections législatives. Les élections législatives de 1885 ont en effet été perdues de peu par les conservateurs. Mais ils ont échoué nettement à celles de 1889. L’initiative pontificale a ambitionné de préparer les élections législatives de 1893, manœuvre politique trop souvent oubliée aujourd’hui.
 
L’espoir existait qu’un gouvernement français favorable à la papauté, allié à la Russie, pourrait, en ces périodes délicates pour le Saint-Siège, faire pression sur l’Etat italien. Fondé en 1860-61, celui-ci avait pris Rome en 1870. Son annexion n’avait pas été reconnue par Pie IX, ni par son successeur Léon XIII. L’Etat italien a été gouverné, malgré une forme monarchique, par des francs-maçons anticatholiques très semblables à leurs frères français. Malgré tout, Léon XIII a espéré très longtemps un rétablissement de l’Etat pontifical, au moins sur une partie de Rome, sinon bien davantage avec le Latium.
 
Le ralliement ordonné aux catholiques français a été très mal compris des catholiques italiens. Beaucoup auraient accepté de se rallier, eux, à l’Etat italien, étant écartelés entre fidélité au pape et patriotisme italien. Or, un tel ralliement est resté une démarche toujours interdite aux catholiques italiens, pour des questions de principes. Mais pourquoi ces principes demeuraient-ils valables à Rome, Milan ou Naples, et étaient-ils dépassés à Paris ?
 
Ces consignes papales sont-elles pour autant parfaitement légitimes ? Il ne s’agit pas là d’une question de foi, ou de principe moral, mais de simple tactique politique nationale et internationale. En outre, l’idée de catholiques aux ordres du pape, y compris dans le domaine temporel, est précisément l’épouvantail qu’agitent les républicains anticléricaux de la Troisième république. La manœuvre a donc été fort malhabile. A posteriori, ce qui est certes facile, les résultats, plus que décevants, du ralliement apparaissent donc assez logiques.
 

Un échec complet de la politique de Léon XIII : la rupture avec la république française

 
Le ralliement a été accepté par une majorité des catholiques militants en France. Toutefois le camp conservateur, largement catholique, a été très divisé par cette consigne de ralliement à la République. Beaucoup de royalistes ou de bonapartistes n’ont pas pu en conscience suivre ces consignes papales. L’auteur développe l’exemple de L’Univers, grand journal catholique ultramontain de référence, à l’équipe éclatée, brisée par cette consigne romaine.
 
Le résultat de cette division accrue du camp politique conservateur, entre autres causes à vue humaine, a été un échec aux élections de 1893, comme aux suivantes. A l’inverse, la discipline républicaine, avec un excellent report des voix, a toujours à peu près fonctionné à gauche, cimentée par un anticléricalisme toujours virulent, des socialistes aux modérés, en passant par les radicaux-socialistes. La manœuvre électorale a donc échoué, et de manière durable.
 
Quant à la fin de la persécution de l’Eglise catholique, espérée du fait de ce ralliement, et qui aurait semblé humainement logique, elle n’a pas eu lieu, bien au contraire. De 1892 à 1905, et au-delà, sous les différents gouvernements, unis dans le programme maçonnique de déchristianisation de la France, les congrégations, manifestations d’une catholicité vivante, ont été systématiquement, les unes après les autres, interdites… Leurs membres ont eu le choix entre l’exil, l’entrée dans le clergé séculier pour les religieux prêtres, ou, choix plus dangereux, la laïcisation pour les sœurs. Une police et une justice tatillonnes ont particulièrement veillé à la dissolution effective des congrégations, et à empêcher toute reconstitution plus ou moins dissimulée. La persécution est d’autant plus nette que par contraste est votée une loi particulièrement libérale sur les associations en 1901, qui s’applique à toutes les associations, à la seule exception de celles relevant d’un caractère confessionnel. Ce fait illustre l’hypocrisie fondamentale des républicains qui n’ont cessé depuis 1792 de se présenter comme des champions de la Liberté.
 
La rupture totale entre la république française et l’Eglise catholique a lieu peu après la mort de Léon XIII, sous son successeur saint Pie X, comme conclusion logique, avec la loi de séparation de l’Eglise et de l’Etat de 1905. Sous couvert de liberté totale des cultes, des propriétés de l’Eglise ont été massivement confisquées dans toute la France. Elles n’ont donné lieu depuis à aucune forme de compensation financière, même symbolique.
 

La contamination idéologique des catholiques par les idées républicaines

 
Ce ralliement de Léon XIII n’a été qu’une manœuvre de haute politique, ou du moins voulue telle, et qui a complètement échoué. En outre, elle n’a pas été sans conséquences majeures au sein même du catholicisme, en France et dans le monde.
 
En France, cet ordre de ralliement du pape, intervention dans un domaine purement temporel, a provoqué un réveil des traditions gallicanes, insistant sur l’autonomie des catholiques en France. L’ultramontanisme, l’adhésion à la doctrine prônant une très large intervention du pape dans les affaires de l’Eglise, triomphant au concile de Vatican I (1870), a reculé en France, et au-delà, du fait du caractère peu opportun de l’idée du ralliement, de son échec, et de la volonté claire de la faire passer non pour un conseil, mais un ordre.
 
Le ralliement a conduit à un renouveau des doctrines et de l’action du catholicisme libéral, cherchant la conciliation, a priori impossible, entre la pensée catholique, et la pensée maçonnique à la base de la république. Des textes jouent sur les mots qui prennent des sens différents : la liberté chrétienne n’est pas la Liberté des philosophes des Lumières ; mais la Liberté, sans précision, est exaltée. Des catholiques ont créé des mouvements politiques et sociaux catholiques libéraux, comme la Jeune République, ou le Sillon, autour de personnalité comme Jacques Piou ou Marc Sangnier. Le Sillon, démocrate-chrétien, a été condamné pour sa doctrine par saint Pie X, en 1910.
 
Le ralliement a eu donc des conséquences idéologiques durables dans le monde catholique, en ouvrant, sans le vouloir, la voie aux républicains-chrétiens, démocrates-chrétiens, puis progressistes-chrétiens. Toutes ces synthèses, souvent intellectuellement acrobatiques, n’ont jamais favorisé, au contraire, un retour du catholicisme dans la Cité.
 

Une réflexion actuelle ?

 
Cette affaire du ralliement ne serait-elle qu’une question d’histoire, à replacer dans son contexte des années 1890, et dépourvue d’enseignements pour notre époque ?
 
Il nous semble que non. La voie des concessions systématiques, de la recherche à tout prix des compromis avec la Révolution ou ses héritiers, ne mène qu’à des déconvenues. Une résistance ferme, même non-violente, peut obtenir davantage. La force visible des convictions peut inspirer le respect à l’adversaire, au contraire d’une attitude trop timorée. Cette dernière, pour plus raisonnable humainement qu’elle puisse apparaître – mais le Christ lui-même a-t-il été toujours raisonnable en ce sens ? –, semble plutôt la voie assurée de l’échec du combat catholique.
 

Hector Jovien

 
Le Ralliement de Léon XIII, Roberto de Mattei, Cerf, 2016, 482 pages, 29 €.
 
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