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Rohingyas : Accusé par l’ONU, Facebook censure l’armée birmane. Qui dit ce qu’on a le droit de dire ?

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Le Conseil de sécurité des Nations Unies se réunit pour discuter de la situation des Rohingyas en Birmanie, au siège de l’ONU, à New York, le 28 août 2018


 

Accusés par l’ONU de génocide sur les musulmans Rohingyas, les principaux chefs de l’armée birmane ont vu fermer leur page Facebook, considérée comme un vecteur de propagande. Cette censure pose une question dont l’importance croît : qui dit ce qu’on a le droit de dire ?
 
A l’origine il y a l’ONU. Voilà un an, dans la province birmane de Rakhine, à la suite de nombreuses attaques des rebelles musulmans Rohingyas contre la police et l’armée birmane, celle-ci lançait une grande offensive contre les maquis Rohingyas. D’après les données fournies par l’ONU, 700.000 Rohingyas ont alors fui vers le Bangladesh. La mission de l’ONU, dirigée par un politicien indonésien, accuse dans son rapport le chef de l’armée birmane, Min Aung Hlaing, cinq autres généraux, des civils et des organisations birmanes de « crimes de guerre, génocide et crimes contre l’humanité ». Elle préconise qu’ils soient traduits devant le tribunal pénal international de La Haye.
 

L’armée birmane accusée par l’ONU de génocide sur les Rohingyas

 
Plus précisément, l’ONU fait état de tortures, viols, esclavage sexuel, asservissement, rapts, emprisonnements illégaux et assassinats. Elle estime « prudente » l’estimation de Médecins sans frontière, qui fait état de dix mille morts dans cette guerre. La Birmanie rejette le rapport de l’ONU et ses « fausses allégations », annonçant la création de sa propre « commission d’enquête indépendante ». 
 
Pour l’instant, c’est donc parole contre parole, les cinq experts chargés de l’affaire par le Conseil des droits de l’homme de l’ONU n’ayant pas reçu l’autorisation de pénétrer en territoire birman. Ils s’informent par ouï dire, fondant leur conviction exclusivement sur les déclarations de 857 réfugiés interrogés dans les camps du Bangladesh.
 

Facebook accusé de répandre la haine à travers le Hitler birman

 
L’affaire, assez banale jusqu’ici, se complique parce que l’ONU accuse Facebook d’avoir été un « instrument utile pour ceux qui cherchent à répandre la haine ». Elle reprend ainsi officiellement à son compte ce que disaient déjà plusieurs ONG. C’est ainsi que le moine bouddhiste Ashin Wirathu, surnommé par le site Numerama de « Hitler birman », dont le mouvement nationaliste a été interdit par les autorités birmanes en mai 2017, est accusé d’avoir déversé des tonnes de haine et de désinformation sur sa page Facebook. Les preuves de la désinformation n’ont pas été fournies mais le compte du moine bouddhiste a été fermé en février. Facebook a ainsi justifié sa censure : « Les normes communautaires interdisent les organisations et les personnes qui promeuvent la haine et la violence ». De même Facebook a-t-il fermé les comptes des chefs de l’armée birmane accusés par l’ONU parce qu’un « comité international d’experts a trouvé des preuves » de leurs turpitude : en d’autres termes, Facebook censure l’armée birmane à la demande de l’ONU en s’appuyant sur ce que dit l’ONU.
 

Quand l’ONU accuse le prix Nobel de la paix

 
Voyons d’un peu plus près comment ce petit système fonctionne. L’ONU, détenteur du bien, s’en prend à l’armée birmane, traditionnellement dans le collimateur de la morale mondiale anglo-saxonne islamophile. Il y a les pauvres opprimés, les Rohingyas, dont on omet de rapporter les incessantes exactions. Il y a un personnage ambigu, Aung San Sur Kyi, prix Nobel de la paix, cheval des Anglais tant qu’il s’est agi de contrer l’armée, mais critiquée depuis qu’elle tente de diriger le pays. D’après les enquêteurs de l’ONU (qui ne sont pas allés sur place et ne se fondent que sur des plaintes de réfugiés), elle « n’a pas utilisé (…) son autorité morale pour contrer ou empêcher » les faits présumés. Elle n’a pas veillé à la « protection de la population civile ».
 

Quand l’ONU devient « une sorte de monstre »

 
Et puis il y a Facebook. Pour les Birmans, internet c’est quasiment Facebook. Deux millions d’entre eux l’utilisaient en 2014, ils sont aujourd’hui plus de trente. D’ordinaire, les réseaux sociaux sont dans le camp du bien. Emmanuel Macron, le Monde, Barack Obama comptent sur eux pour faire la chasse aux fake news et pour éliminer les messages de haine. Ils se sont dotés d’algorithmes pour faciliter la censure. Ils poussent leurs utilisateurs à la délation, à signaler les contenus qui ne conviennent pas. 7 500 modérateurs sont payés à plein temps sur Facebook pour éliminer sans pitié toute proposition contraire au politiquement correct. Malgré tout cela, en Birmanie, la vigilance de Facebook a été déjouée, il n’y avait pas assez de modérateurs birmanophones. L’Indonésien qui dirige la mission de l’ONU le déplore : sur leurs pages Facebook, les bouddhistes ultra-nationalistes se livrent à de l’incitation à la violence et à la haine contre les Rohingyas et d’autres minorités ethniques. Il craint que Facebook ne devienne « une sorte de monstre ».
 

Facebook doublement incité à la censure

 
Ces déclarations ne manquent pas de sel, l’Indonésie étant un pays où les migrations forcées, les massacres ethniques et la soumission des droits de l’homme à la charia sont le mieux portés.
 
Quant à Facebook, après les raids boursiers contre sa valeur à Wall Street, voilà un deuxième avertissement. Mark Zuckerberg a fortement déplu lorsqu’il a refusé de censurer les propos niant la Shoah sur son réseau social, arguant que les gens sont libres de se tromper. Cette fois, il a promptement obtempéré à la demande de l’ONU, en présentant ses excuses (« Bien que nous ayons été trop lents à agir, nous faisons maintenant des progrès »). On ne peut pas se battre sur deux fronts. Accusé d’avoir joué « un rôle déterminant dans la propagation du discours de haine », il a intérêt à filer doux. Le discours de haine est le pire des crimes contre la citoyenneté mondiale.
 

C’est la morale de l’ONU qui dit ce qu’on a le droit de dire

 
La question est aujourd’hui : qui dit ce qu’on a le droit de dire et d’écrire ? Les religions, les Etats, furent tentées jadis de le faire, les juges croient parfois aujourd’hui s’en arroger le pouvoir, les grands réseaux sociaux exercent leur censure plus ou moins molle, mais l’on voit que juges et réseaux sociaux ne sont que des exécutants, des subordonnés. La décision politique est à l’ONU. C’est amusant quand on connaît ses récriminations contre la Chine et d’autres Etats jugés totalitaires, qu’elle accuse de brimer la liberté d’expression.
 
L’ONU ne fait qu’appliquer la morale mondiale de la non-discrimination, de la non-exclusion, du grand mélange, du vivre ensemble. Marc Zuckerberg lui-même doit s’y plier. Il n’a de droit de dire et de laisser dire que ce qu’on lui laisse le droit de dire.
 

Pauline Mille