Ça y est, Donald Trump vient d’annoncer un « accord » sur le Groenland avec l’OTAN, même si le secrétaire général de l’OTAN, le Néerlandais Mark Rutte, dément qu’il ait été question de la souveraineté du Groenland dans leurs conversations. Quoi qu’il en soit, la diplomatie capricieuse de Donald Trump, alternant exigences arbitraires assorties de menaces, suivies de mains plus ou moins tendues sème le désordre, la lassitude, l’incertitude et la peur. Et surtout, elle finit par marquer contre son camp. Ses coups de boutoir tous azimuts rassemblent contre lui les entités politiques qu’il prétend soumettre. De sorte que, lui, l’adversaire déclaré du mondialisme, contribue à fédérer contre lui l’Europe et l’OTAN, à la manière d‘un Vladimir Poutine en Ukraine. L’UE et l’OTAN étaient « en état de mort cérébrale » en 2019, elles sont aujourd’hui ranimées. Trump favorise donc en réalité le mouvement qu’il prétend combattre.
Groenland, connais pas ? Trump, si !
Qui connaissait le Groenland en 2024 ? Une poignée de climato-sceptiques rappelaient que 80 % de cette île grande comme quatre fois la France, nommée pays vert par les Vikings quand ils la découvrirent, se trouve aujourd’hui sous les glaces. Ceux qui s’intéressent à la question militaire notaient en outre que l’armée américaine y possède depuis la dernière guerre moniale une base, à Thulé, qui porte aujourd’hui un nom inuit compliqué, depuis que le Groenland a pris son autonomie tout en restant pour ainsi dire dans l’union danoise. Et nul ne prévoyait que ce grand désert blanc peuplé de 57.000 habitants, vivant essentiellement de la pêche et des subventions danoises jusqu’à ce qu’il puisse voler de ses propres ailes, ferait un jour la une de l’actualité. Trump l’y a mis en le convoitant bruyamment, déclarant avec son éternel bagout qu’il l’aurait soit « en l’achetant », soit par la « force ».
La diplomatie capricieuse de Trump réjouit Poutine et Xi
Il fonde sa demande, son exigence, son désir, son caprice, sur deux choses. D’une part les minerais qui s’y trouveraient, uranium en particulier. Aucun chiffre n’a été donné, mais leur exploitation éventuelle entraînerait probablement celle de l’Antarctique, avec notamment ses énormes réserves de pétrole. La Russie ne peut voir cela que d’un bon œil. Trump justifie aussi la conquête du Groenland par la sécurité des Etats-Unis et de l’univers. Il préconise en bon hégémon « la force » pour la maintenir et se revendique « gendarme du monde ». Il prétend agir préventivement pour dissuader « la Russie et la Chine » de s’installer au Groenland. Ici, on entre dans la science-fiction, car ni l’une ni l’autre n’a émis la moindre revendication là-bas, et, si leurs marines effectuent des missions en Arctique, leur activité ne dépasse pas celle des marines occidentales et ne semble nullement menacer le Groenland. En revanche, une mainmise de Trump sur le Groenland, s’ajoutant à l’opération au Venezuela, lancerait un signal clair : chaque puissance régionale a le droit de prédominer dans sa sphère, Poutine en Ukraine et Xi Jinping à Tai Wan.
Arctique, mondialisme et diplomatie
Il est frappant de constater que le Pentagone n’a jamais placé le Groenland, ces dernières années, parmi ses priorités. Mais Trump sait lire une carte. Il voit que l’océan arctique est bordé, à l’exception de l’Alaska, soit par la Russie, soit par des alliés aux capacités militaires limitées, Canada, Norvège, Danemark. Sans doute les Etats-Unis tiennent-ils l’une des rives du détroit de Behring, mais il est clair que tenir le Groenland renforcerait leur dispositif. Sur ce point, on peut ajouter plusieurs choses. Le Groenland peut servir, comme le dit Trump, à la détection des missiles : il suffit, quant à cela, d’y installer quelques bases supplémentaires pour que la chose prenne effet. L’accord entre le Danemark et les Etats-Unis le prévoit, il suffit d’en négocier un avenant. Le Groenland peut aussi, sous réserve d’aménagements, servir de base aux marines occidentales, US, britannique, française, etc. Cela n’implique, là non plus, nulle mainmise américaine. On notera en outre qu’il y a quelque chose de paradoxal chez Trump à vouloir s’assurer la domination d’une mer qui dans l’état actuel des choses n’est que très partiellement navigable, et ne deviendrait libre que si, et seulement si, le réchauffement du climat devait s’accentuer, éventualité que le même Trump juge une « imposture ».
Au Groenland, une diplomatie de télé réalité
J’ignore ce que dira, fera et pensera Trump demain, je me demande si lui-même le sait. Sa diplomatie capricieuse, avec ses annonces mirobolantes, ses coups de gueule, excelle à occuper le terrain et fixer le regard de tous. A quelle fin ? Que veut-il ? Ses ennemis disent : à satisfaire son ego. C’est un peu court. Il est possible qu’il agisse efficacement derrière cette pétarade permanente, mais, ni à Gaza, ni en Ukraine ni en Iran, pour prendre ces trois exemples, il n’a encore obtenu de résultat spectaculaire. Il est en train de se rendre compte que la paix ne se fait pas en un jour, comme il l’avait pourtant promis pour l’Ukraine, arguant de son amitié avec Poutine. Les propos de campagne électorale n’engagent que ceux qui y croient, et il peut décevoir sa base Maga. C’est peut-être pour la rassurer qu’il a écrit au Premier ministre norvégien afin de lui expliquer que, n’ayant pas reçu le Prix Nobel, il ne se sentait « plus obligé de penser uniquement à la paix ». Etrange réflexion, comme est étrange aussi sa charge contre Emmanuel Macron, ses lunettes noires, et son « air de faux Dur », Trump, formé parmi les strass des grandes émissions télévisées, fait de la géopolitique de télé réalité. Il l’assume, c’est à destination de sa base électorale.
L’Amérique de Trump exerce de fait un début de pouvoir mondial
Si l’on met de côté maintenant supputations et déclarations fracassantes pour s’en tenir aux résultats, la diplomatie de Trump fait de lui un excellent agent du mondialisme. Au Venezuela, il a sans doute mis la main (on verra comment cela s’applique) sur le magot des pétroles et des mines au profit des entreprises US, les soustrayant à l’influence russe, mais il a présenté cela comme une opération de police mondiale et morale : les Etats-Unis ont arrêté un « narcotraficant », l’emprisonnent et le jugent. Ainsi bafoue-t-il la souveraineté nationale au nom du bien et de l’état de droit, comme on supprime l’argent liquide au nom de la lutte contre le blanchiment d’argent, comme, au nom de l’exterritorialité, on juge et l’on punit aux Etats-Unis des entreprises européennes, tantôt pour corruption, tantôt pour non-respect des normes environnementales. C’est l’exercice de fait, au profit de Washington, de l’amorce d’un pouvoir mondial et mondialiste.
Trump et Poutine replacent la guerre dans les menaces systémiques
Ailleurs, cela ne vaut pas mieux. L’étrange ballet auquel se sont livrés les Américains Trump, puis Biden, puis Trump, avec Poutine, conjuguant mamours et menaces nucléaires, a replacé la guerre parmi les menaces systémiques que met en scène la révolution mondialiste pour assurer sa domination. Et rafistolé une Union européenne au bout du rouleau. En se moquant de Macron, Trump lui fait de la publicité. En s’en prenant à l’Union européenne, il lui donne de la légitimité. En négociant directement un « accord » avec Rutte, le secrétaire général de l’OTAN, il renforce le poids de celle-ci face à la souveraineté des nations. De la même façon, il avait d’abord affecté de traiter séparément avec les chefs d’Etat et gouvernements européens, en écartant la Commission de Bruxelles et ses représentants : il reçoit désormais Ursula von der Leyen et tient compte de ses « décisions », allant jusqu’à l’inviter à faire partie de son « Conseil de la paix » ! Ce nouveau et faramineux machin, dont l’équipe dirigeante ne compte qu’un non américain, l’inusable Tony Blair, mondialiste convaincu, comme l’est aussi le directeur de la Banque mondiale, l’Américain d’origine indienne Ajay Banga, également membre, vise peut-être à remplacer l’ONU. Entièrement sous la coupe de Trump, son gendre et leurs créatures, il invite à sa convenances Etats et institutions internationales sans souci du ridicule. S’occupera-t-il un jour du Groenland ?
La tradition décoloniale et mondialiste des Etats-Unis
Ce qui surprend pour finir dans l’argumentation morale de Donald Trump justifiant son appétit de Groenland, c’est qu’elle est onusienne et mondialiste. Il a écarté à cette fin, volontairement, l’histoire. Quand il affirme que la souveraineté du Danemark sur le Groenland n’est garantie par « aucun document écrit », c’est évidemment faux. Après huit siècles de domination scandinave sur l’île, le traité de Kiel l’exclut en 1814 des possessions de la Norvège pour en reconnaître la possession au Danemark, ce qu’ont confirmé les Etats-Unis en 1916 lorsqu’ils achetèrent les Antilles danoises : « Le Gouvernement des Etats-Unis d’Amérique ne s’opposera pas à ce que le Gouvernement danois étende ses intérêts politiques et économiques à l’ensemble du Groenland. » Depuis, malgré la tentative de Truman de l’acheter en 1946, Washington a officiellement reconnu, par l’accord de défense signé en 1951, la « souveraineté du Royaume du Danemark sur le Groenland », opération renouvelée en 2004. Trump n’est pas l’imbécile que décrivent les médias européens : ses conseillers savent tout cela mais il a décidé de renverser la perspective. Selon lui cette souveraineté est une trace de « colonisation » et n’est plus légitime : c’est une position décoloniale fréquente aux Etats-Unis, dont un F. D. Roosevelt fit grand usage. Très vite, on devrait s’apercevoir que la méthode Trump en politique étrangère va nuire à terme aux justes causes qu’il défend par ailleurs. D’autant qu’il peut compter sur les médias du monde entier pour noircir à plaisir son image.











