Même les soutiens russes de Vladimir Poutine se retournent contre lui en matière d’immigration, lui reprochant de transformer, par le biais de sa politique, de nombreux quartiers en banlieues ethniques telles qu’on les trouve en Europe occidentale – et que les médias russes officiels brocardent volontiers pour rappeler aux Européens de l’ouest que leurs responsables politiques ne protègent ni leur sécurité, ni leurs intérêts. Le retour de bâton irrite sans aucun doute le Kremlin, d’autant que c’est entre autres le manque de main d’œuvre et les besoins en chair à canon, liés à l’invasion de l’Ukraine, qui ont conduit les autorités russes à se tourner vers des populations fort éloignées de la culture de Moscou.
Le Telegraph de Londres en veut pour preuve le changement d’attitude du blog Telegram Rybar, qui fait partie des nouveaux médias de propagande du Kremlin sur les réseaux sociaux. Celui-là a été fondé par Mikhail Zvinchuk, ancien traducteur militaire médaillé de l’Ordre de mérite de la patrie par Poutine lui-même en 2023.
Mais voilà qu’en mars, cette chaîne Telegram a publié une infographie en vidéo, fort critique, sur les modifications démographiques en cours en Russie, prenant pour exemple la banlieue moscovite de Kotelniki. Au menu, des chiffres qu’elle présente comme alarmants : ainsi, 50 % seulement des écoliers dans cette zone seraient ethniquement russes. Forcément, cela donne une image de la population d’ensemble de Kotelniki…
L’immigration islamique arrive en Russie depuis l’Asie centrale
D’où viennent ces nouveau-venus ? D’Asie centrale, pour nombre d’entre eux : de pays historiquement liés à l’Union soviétique, et de culture musulmane. Aujourd’hui, à l’intérieur des frontières russes, l’islam est la deuxième religion du pays avec « environ 26 millions d’adeptes, soit 15 % de la population totale », affirme l’agence de presse officielle des Emirats arabes unis, qui croit savoir : « Selon les estimations, les musulmans représenteront un tiers de la population russe d’ici à 2050. » La seule agglomération de Moscou compterait près d’un quart de musulmans, avec 2,5 millions de « croyants » sur une population totale de 10,5 millions d’âmes.
Au demeurant, l’islam bénéficie en Russie du statut de religion « traditionnelle » officiellement reconnue – avec l’orthodoxie, le judaïsme et le bouddhisme, et contrairement au catholicisme, simplement toléré et sous surveillance.
Par le biais de l’immigration d’Asie centrale, la communauté musulmane russe voit donc ses effectifs renforcés.
Selon Rybar, des Russes de souche résidant à Kotelniki sont désormais la cible d’attaques de la part de migrants ; la chaîne affirme également que des recruteurs terroristes sont à l’œuvre aux puces de Moscou où, moyennant finances, on peut se procurer des armes et des passeports russes. Le média assure également que Moscou compte des « bordels ethniques » dont il fournit certains emplacements, ainsi que des mosquées illégales.
« Alors, qui profite de ce vivier d’islamistes, de russophobes et de bandits aux abords de la capitale russe ? » : c’est par ces mots que s’achève la vidéo.
Poutine irrite les réseaux sociaux pourtant acquis à ses causes
Contrairement aux pays occidentaux, où les premiers flux migratoires ont précédé l’effondrement démographique autochtone et où les nouveaux arrivants viennent aujourd’hui, bien souvent, attirés par les allocations et assurances de diverses sortes offertes aux demandeurs d’asile, la Russie a vraiment besoin d’hommes. Elle fait déjà face à la contraction de sa population et à la pénurie de bras, aggravée par la conscription et le siphonnage de travailleurs par l’industrie des armes et son taux de chômage est minime : 2,3 % de la population active, et importer des travailleurs apparaît comme une solution.
Mais les inconvénients se recoupent. A Kotelniki, assurait une autre chaîne nationaliste russe, Ria Katioucha, l’actualité ressemble aujourd’hui à ce qu’on « raconte de Paris, de Hambourg ou des villes britanniques ». Même son de cloche chez Boris Rozhin, auteur d’un blog qui affiche 850.000 abonnés : pour lui, les banlieues de Moscou se transforment et ressemblent toujours plus aux « quartiers de Marseille et de Paris où dominent les minorités ».
Si l’attentat islamiste du Crocus Hall l’an dernier, avec ses 145 victimes, a poussé le pouvoir à étendre les pouvoirs de la police pour chasser – sans procès – des immigrés clandestins, le Kremlin continue d’insister sur la nécessité de faire appel aux étrangers, y compris au risque de provoquer la colère de ceux qui soutiennent pleinement Poutine et sa politique. « Les migrants sont une nécessité », déclarait le porte-parole du Kremlin, Dimitri Peskov, en novembre dernier : « Le fait est que nous faisons face à une situation démographique très tendue. Nous vivons dans le plus grand pays du monde, mais nous sommes très peu nombreux. » Rassurant, il a précisé que seule l’immigration clandestine crée les conditions de l’« extrémisme religieux » et de « l’abus de stupéfiants ». Voire…
56 % des Russes méfiants à l’égard de l’immigration islamique d’Asie centrale
Son discours ne semble pas avoir convaincu la population autochtone puisque 56 % d’un échantillon de Russes interrogés par le Centre analytique Levada, indépendant mais le plus souvent libre de mener ses enquêtes, ont répondu qu’ils ne laisseraient par entrer des migrants d’Asie centrale, ou à tout le moins n’autoriseraient que des séjours temporaires.
Comme quoi la dialectique autochtones-migrants, culture contre culture est favorisée autant en Russie qu’en Occident, même si c’est selon des modalités différentes – mais toujours contre la volonté d’une majorité des gens ordinaires.
La Russie reconnaît actuellement la présence de six millions de citoyens étrangers sur son territoire, dont seulement 9 % y seraient de manière illégale : c’est en tout cas ce qu’a affirmé Alexandre Gorovoy, premier vice-ministre aux Affaires intérieures dans le journal Kommersant en septembre dernier.
Mais un grand nombre de migrants disparaît sans doute de ces statistiques en obtenant la citoyenneté russe : ceux venus d’Asie centrale, en particulier, y accèdent assez facilement selon le Telegraph. En 2021, 104.000 Tadjiks ont officiellement acquis la nationalité russe ; l’année suivante, ils étaient 174.000.
Voilà qui fait écho aux fréquentes paroles et actions de Vladimir Poutine en faveur de l’islam : en 2018, il déclarait que « l’islam traditionnel fait partie intégrante du code culturel russe, et l’Oumma russe, sans le moindre doute, forme une composante très importante du peuple russe multinational ». Il n’y a pas de raison de penser qu’il ignore ce qu’est l’Oumma : la communauté des croyants du monde entier, sans distinction d’ethnie, de nationalité, de patrie.
Cette immigration islamique dont Poutine affirme avoir besoin
L’an dernier, Poutine courtisait au demeurant l’islam en Tchétchénie : flanqué de Ramzan Kadyrov et du mufti de la République tchétchène, Salah-Hadzhi Mezhiev, Vladimir Poutine y a embrassé le Coran précieux qu’il offrait lors de l’inauguration d’une nouvelle mosquée, en point d’orgue d’une visite destinée à féliciter et à encourager les Tchétchènes qui s’engagent sur le front ukrainien.
Aujourd’hui, la police russe n’hésite pas à faire des descentes dans des mosquées clandestines, selon le Telegraph, alors qu’un nombre croissant de médias alternatifs – souvent bellicistes, mais néanmoins de plus en plus surveillés par le pouvoir qui exige qu’ils soumettent leurs écrits à une censure préalable dès lors qu’ils ont plus de 10.000 « followers » – réclament la fin de l’arrivée de nouveaux migrants. Certains accusent les pays occidentaux de favoriser l’arrivée de ces derniers pour déstabiliser le pays, et assurent de manière plus générale que le chaos menace de régner si rien n’est fait.
Mais les réalités démographiques sont ce qu’elles sont. Et Moscou n’est pas près de renier son discours sur la « multipolarité » qui affirme certes le droit des différentes régions du monde de faire prospérer leur religion, leur culture, leur « identité », mais qui par le fait même doit soutenir le relativisme religieux. Au risque de rappeler ses propres « nationalistes » à l’ordre.