L’affaire Abercrombie : un pas de plus vers le port du voile aux États-Unis

L'affaire Abercrombie un pas de plus en avant pour le port du voile islamique aux États-Unis 2
 
Hier, lundi, la Cour suprême des États-Unis a tranché en faveur d’une musulmane, que l’entreprise de mode Abercrombie & Fitch avait refusé d’embaucher comme vendeuse au prétexte qu’elle portait le hijab, le voile islamique. Et, fait notable, la décision a été rendue à une très forte majorité de huit voix contre une. Ce jugement renforce la protection des droits civils pour les salariés et les demandeurs d’emploi qui veulent adapter les conditions de leur emploi à leurs croyances religieuses – faisant reculer d’autant la liberté des autres…
 

Abercrombie & Fitch, la marque phare de la jeunesse de la côte est des États-Unis

 
L’affaire remonte à 2008, lorsque Samantha Elauf se présente à un entretien d’embauche avec un foulard noir sur la tête, sans préciser à son potentiel employeur qu’elle le porte pour des raisons religieuses. Sa candidature, d’abord acceptée, se voit ensuite refusée par le supérieur hiérarchique du recruteur, au motif que ce voile « viole » le code vestimentaire qu’Abercrombie & Fitch impose à ses employés – code qui interdit les casquettes et les couvre-chefs…
 
Le cas est emblématique, car cette marque a toujours cultivé en plus une politique du « look » extrêmement précise et souvent très critiquée, de la longueur de l’ongle à la couleur de cheveux… une image très BCBG, typique de la jeunesse universitaire de la côte est des États-Unis. Et ses vendeurs n’y coupent pas : ils doivent être des modèles, des ambassadeurs de la marque.
 
Une politique qui lui avait déjà valu, en 2003, d’être poursuivie, sous prétexte qu’elle embauchait préférentiellement des hommes blancs pour sa « représentation ». La plainte avait été réglée en 2005 avec un accord qui comprenait la création d’un « bureau de la diversité » et le paiement de 40 millions de dollars pour les plaignants…
 

Le voile : une évidence religieuse

 
Le « voile » était encore moins en adéquation avec ces critères… Et, si l’entreprise a, depuis, compris les enjeux et cessé d’interdire le port de casquettes et autres couvre-chefs à ses employés, le « dress code » était bien de vigueur, à l’époque de l’épisode Samantha Elauf.
 
Poursuivant l’entreprise, cette dernière a d’abord eu gain de cause en première instance, en vertu de la loi sur les droits civils fédérale (appelée Titre VII) qui oblige les employeurs à faire des accommodements pour les croyances religieuses des employés. Puis elle s’était vue déboutée, au motif qu’elle n’avait pas demandé explicitement d’aménagement du règlement intérieur en raison de sa confession.
 

La plaignante n’avait même pas à dire qu’elle était musulmane

 
Hier, la Cour a été très claire : elle n’avait même pas besoin de le faire. La Cour a estimé que ne pas demander cet aménagement ne constituait pas une raison suffisante pour que la loi sur les droits civiques ne s’applique pas… Pas besoin de mots : le silence est d’or. Dès lors que l’employeur « soupçonnait au moins » que la jeune femme portait un foulard pour des raisons religieuses, cela suffisait pour que le motif de rejet soit celui d’une discrimination…
 
Les avocats de la boutique ont bien tenté de faire valoir que le port du foulard violait à l’époque la règle « pas de couvre-chefs » du règlement intérieur de la société. Le seul fait de dire que l’employeur avait « supposé » le fait religieux a suffi à le faire condamner. La Cour a jugé un sentiment, une impression, du subjectif.
 
Certains groupes d’affaires ont déclaré qu’une telle décision allait obliger les employeurs à faire des hypothèses sur les croyances religieuses des demandeurs, si ces derniers ne sont pas obligés d’en faire état de manière claire. Que cela allait multiplier les procès pour discrimination : « que les employeurs questionnent un candidat sur ses besoins religieux ou pas, il y a de bonnes chances qu’ils soient poursuivis ». Discrimination positive obligatoire en quelque sorte.
 
Faut-il s’en étonner ? Non. La politique d’Obama va dans ce sens. Qu’on se souvienne de son allocution au monde musulman prononcée au Caire, le 4 juin 2009 : « La liberté en Amérique est indissociable de celle de pratiquer sa religion. (…) C’est pour cette raison que le gouvernement des États-Unis a recours aux tribunaux pour protéger le droit des femmes et des filles à porter le hijab et pour punir ceux qui leur contesteraient ce droit. » L’ennui, c’est que cette liberté-là va empiéter sur celle des autres et amplifie la politique de déchristianisation des Etats-Unis.
 

Clémentine Jallais