Le tribunal de Mendoza en Argentine ordonne la sortie d’un chimpanzé du zoo en tant que « sujet de droit non humain »

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Cecilia


 
L’affaire est inédite en Argentine. Madame le juge Maia Alejandra Mauricio a décidé la semaine dernière de donner une suite favorable à une action d’habeas corpus en faveur d’un chimpanzé femelle, nommé Cecilia, au motif qu’il faut préserver son droit « de vivre dans un environnement offrant les conditions propres à son espèce ». Le chimpanzé a été déclaré « sujet de droit non humain » et devra être transféré vers le « sanctuaire » de Sorocaba, au Brésil.
 
On peut parfaitement imaginer une action en justice engagée par une personne ou une entité contre des mauvais traitements et des actes inutilement cruels à l’égard d’animaux capables de percevoir la douleur – question de dignité humaine, en réalité, puisque l’homme est responsable de ce qu’il fait à plus faible que lui et que c’est d’ailleurs lui qu’il avilit ainsi.
 
Mais ici, il est question de traiter un animal presque comme un homme, à la manière de l’homme, avec la logique qui préside à la protection des droits d’un être humain. Ce n’est pas un hasard si la procédure a eu recours à la notion d’habeas corpus qui protège depuis le Moyen Âge les personnes de l’emprisonnement sans jugement en obligeant les geôliers à amener un détenu devant la justice pour que son cas soit examiné.
 

A Mendoza en Argentine, les mauvais traitements infligés à un chimpanzé servent de prétexte

 
Par analogie, Mme le juge argentin a donc considéré que Cécilia était injustement détenue, au mépris de ses droits, et elle l’a d’ailleurs ouvertement traitée comme sujet de droit, c’est-à-dire comme une personne dotée de droits et d’obligations, ainsi que de la capacité d’en jouir et d’en réclamer la jouissance ou de répondre de ses actes en justice. « Personne » non humaine, donc, comme si elle avait une âme et une conscience.
 
Cela va très loin et s’inscrit parfaitement dans la tendance actuelle à nier la différence de nature entre l’homme et l’animal.
 
Cécilia était représentée par l’Association des fonctionnaires et des avocats pour les droits des animaux (AFADA), dont le président, Pablo Buompadre, a expliqué que vivant seul dans le jardin zoologique de Mendoza, depuis la mort de ses compagnons Charly et Xuxa, dans une cellule en ciment qui ne répond pas aux conditions du « bien-être animal », le chimpanzé est soumis à un « grand stress ». L’animal est « triste et seul » affirment ses défenseurs, adoptant un langage anthropomorphique.
 
Cécilia, 19 ans, est née en captivité au zoo de Mendoza. Dans de bonnes conditions, elle a une espérance de vie de 40 ans. Il a été décidé de ne pas la transférer dans un autre zoo, où malgré de meilleurs traitements elle pourrait de nouveau se trouver seule, ou mal acceptée s’il y avait un autre singe de son espèce.
 

Un chimpanzé gardé au zoo au mépris de ses droits non humains ?

 
Avant l’automne austral, a décidé le juge, elle rejoindra le « sanctuaire » de Sorocaba, qui accueille des chimpanzés dans le cadre du « Projeto Gap ».
 
Le très long jugement prononcé en sa faveur (disponible en fin de page ici) détaille les arguments présentés par Pablo Buompadre, comme par exemple le fait que Cécilia a une « identité génétique de 99,4 % avec n’importe quel être humain », qu’elle est réellement « esclave » du zoo, subissant des discriminations en raison de son espèce, et victime du « spécisme anthropocentrique ». « Cécilia n’a commis aucun délit pour être ainsi soumise à une souffrance non nécessaire de cette nature, dans une situation de confinement extrême qui n’est autre chose que la détention illégitime et injustifiée sine die d’un être sentant, qui n’est pas une chose et qui ne doit pas être traité comme tel, et sans que cette détention ait été ordonnée par une autorité compétente, un juge », rapporte le jugement.
 
Buonpadre a également soutenu devant la justice que le chimpanzé « possède la conscience de soi ainsi que des habiletés spécifiques comme celle de pouvoir se reconnaître lui-même, fabriquer des outils et de posséder le concept de “culture” avec des enseignements qui se transmettent des parents aux enfants ». Il a même affirmé que « la proximité entre l’homme et le chimpanzé est telle que celui-ci peut être donneur de sang pour les êtres humains et vice versa, ce sont des êtres individuels et uniques, qui ont des besoins émotionnels. Ce sont des êtres rationnels et émotionnels », a-t-il répété, qui méritent d’être traités non comme des hommes, mais comme « les hominidés qu’ils sont ».
 

Cécilia, le chimpanzé qui s’est vu reconnaître l’habeas corpus par un tribunal argentin

 
Après une longue promenade parmi les lois, les articles de doctrine et la jurisprudence concernant la protection des animaux et la reconnaissance de leur besoin de vivre dans un environnement spécifique, le juge explique que l’équilibre psychophysique exige que son patrimoine culturel soit protégé ou, « et c’est la même chose, que Cécilia jouisse du bien-être ». En l’envoyant hors de l’Argentine, précise-t-elle. Et d’assurer que « le lien spirituel qui relie une communauté aux éléments de son patrimoine ne dépend pas de la proximité physique mais de l’intensité avec laquelle la relation sera vivifiée et renforcée au long du temps… Ainsi donc, Cécilia pourra continuer d’être partie intégrante de “notre” patrimoine environnemental si nous, en tant que collectivité, en prenons la décision. » Sic.
 
« La situation actuelle de Cécilia nous émeut. Si nous nous préoccupons de son bien-être ce ne sera pas Cecilia qui nous devra quelque chose mais nous qui devons la remercier de cette occasion de croître en tant que collectivité et de nous sentir un peu plus humains », a encore affirmé le juge.
 
Elle va jusqu’à reconnaître à Cécilia un droit de l’habeas corpus parce que c’est le seul moyen de lui faire justice. Ce magistrat abonde dans le sens de Buonpadre en reconnaissant aux chimpanzés « la capacité de raisonner ; ils sont intelligents, ils ont conscience d’eux-mêmes, une diversité de culture, d’expression et de jeux mentaux, des manifestations de deuil, ils utilisent et fabriquent des outils pour accéder aux aliments ou pour résoudre des problèmes simples de la vie quotidienne, ils ont une capacité d’abstraction, ils sont capables de manier des symboles dans la communication, ils ont une conscience pour exprimer des émotions comme la joie, la frustration, le désir ou la tromperie, une organisation planifiée pour mener des combats intraspécifiques ou pour mettre en place des embuscades pour la chasse, ils ont des capacités métacognitives ; ils ont un statut moral, psychique et physique ; ils possèdent leur propre culture, des sentiments d’affection (ils se caressent et se font mutuellement la toilette), ils sont capables de tromper, ils utilisent des symboles pour le langage humain et ils utilisent des outils », écrit Maia Alejandra Mauricio.
 

« Sujet de droit non humain », le chimpanzé obtient sa sortie du zoo

 
Si ce ne sont pas des êtres humains, c’est tout comme ! On croirait lire la désopilante parodie philosophique du teilhardisme, La lettre sur les chimpanzés de Clement Rosset…
 
Et de fait, le juge écrit : « Il est indéniable que les grands singes, parmi lesquels se trouvent les chimpanzés, sont des êtres sentants et qu’à ce titre ils sont sujets de droit non humains ». N’atteignent-t-il pas « la capacité intellective d’un enfant de quatre ans » ? Il est vrai que ce jugement fait directement référence à l’œuvre de Peter Singer, l’Australien qui préconise le droit de tuer les nouveau-nés humains qui ne conviennent pas à leurs parents et qui a également théorisé le « spécisme ».
 
Il est également question de « l’écologie profonde » que le juge reprend à son compte. Mme Mauricio cite « l’hypothèse Gaïa du théologien Leonardo Boff selon qui “ la Terre est un organisme vivant, c’est la Pachamama de nos indigènes, la Gaïa des cosmologues contemporains. Dans une perspective évolutionnaire, nous autres, êtres humains, nés de l’humus, sommes une réalité unique complexe. Parmi les êtres vivants et inertes, entre l’atmosphère, les océans, les montagnes, la superficie terrestre, la biosphère et l’anthoposphère, il y a des interrelations. Il n’y a pas addition de toutes ses parties, mais une organicité entre elles. Cette nature, ou Pachamama, en tant qu’êtres vivant, est dans le cadre de cette théorie titulaires de droits et par conséquent personne ».
 
De là au panthéisme qui personnifie et déifie la terre il y a l’espace d’un papier à cigarette.
 
Sans vouloir paraître adhérer totalement à ce délire, le juge estime qu’il faut bien trouver là un moyen de mieux protéger les droits non humains. C’est d’ailleurs à titre personnel qu’elle écrit : « La dignité humaine est le produit d’une construction et non quelque chose qui lui est imposé sur le fondement de la capacité de l’homme en tant qu’être rationnel. C’est si vrai que, par exemple, il n’y a pas si longtemps que l’homosexualité était considérée comme une déviance par rapport à l’ordre sexuel, un débat qui aujourd’hui se trouve très largement dépassé. »
 

Le chimpanzé traité comme un homme – mais il ne nous fera pas les “Blues Brothers”…

 
Toutes raisons pour lesquelles le juge réclame à l’Etat argentin, dans le cadre de ce jugement, l’élaboration d’un corps de droits fondamentaux spécifiques pour les animaux, « conformément au stade évolutif dont la science établit qu’ils ont pu l’atteindre ».
 
Ces animaux qu’elle qualifie « d’acteurs involontaires sur le théâtre du droit humain » sont traités comme des objets dès lors qu’ils sont achetés, mis dans des zoos, exposés au public, alors qu’ils « naissent, jouent, sentent, souffrent aiment et possède des capacités d’abstraction »… C’est pourquoi le juge n’a pas voulu envoyer Cécilia dans un autre zoo, un nouvel enfermement. D’où un dernier couplet où elle demande que les autres grands mammifères du jardin zoologique de Mendoza soient à leur tour sauver de leur enfermement.
 
On aurait tort de voir dans ce texte les simples élucubrations d’un juge de province aux antipodes. Il concentre et explicite toute la folie logique du matérialisme évolutionniste, qui loin de se contenter de hisser abusivement l’animal au rang de l’homme, ravale celui-ci au rang de la matière. C’est cette logique qui préside à tout le discours sur la « Planète ». C’est le discours dominant aujourd’hui. C’est pourquoi ce jugement devrait être connu, analysé, discuté. Il indique la direction où se précipite l’homme et qui au bout du compte, risque fort de ressembler à un suicide collectif.
 

Anne Dolhein