Davos à ciel ouvert : de la musique syncrétique à l’eurofédéralisme sur fond de 4e révolution industrielle

Davos eurofédéralisme révolution industrielle

Pour Jon Kabat-Zinn (à gauche), qui a créé un programme de réduction
– rééducation ? – du stress basé sur la méditation, l’entreprise doit se préoccuper du bien-être de ses salariés – pour le bien de tous.


 
« Si c’est à ciel ouvert, ce n’est plus un complot. » C’est ce qu’on aurait envie de se dire en constatant à quel point les rencontres du Forum économique mondial de Davos, jadis menées dans une discrétion quasi absolue, font désormais l’objet d’une publicité délibérée. Le site du World Economic Forum propose cette année de suivre les interventions en direct. Les participants se voient proposer cette année le thème de la 4e révolution industrielle et ses répercussions sur la santé, le travail, l’avenir des entreprises, mais aussi la culture et sur l’humanité elle-même. Réunis depuis mercredi dans la station chic des montagnes suisses, les grands de ce monde naviguent entre eurofédéralisme et musique syncrétique. Aucun aspect de la vie et de l’activité humaine ne leur échappe.
 
Il y a encore quelques années, on trouvait à grand peine le nom des participants à la rencontre annuelle de Davos dont la première édition eut lieu en 1971 avec l’objectif de faire concourir les efforts des grandes entreprises et des politiques, mais aussi de journalistes triés sur le volet, au « bien » de l’humanité. Peu à peu, le Forum économique mondial a choisi de communiquer davantage, jusqu’à proposer, comme cette année, la diffusion en direct des rencontres. De toutes les rencontres ? Impossible de le dire, mais en tout cas l’internaute a accès à un programme détaillé et à une liste impressionnante de participants, depuis Leonardo Di Caprio jusqu’à Ban Ki-moon, en passant par pléthore de chefs d’Etat, Premiers ministres et autres « décideurs » de toutes sortes.
 

A Davos, les leaders mondiaux préparent l’avenir de la planète et la 4e révolution industrielle

 
Première remarque : si le « WEF » est aussi efficace que son site internet, il n’y a pas grand chose à en craindre. Les pages défilent sans qu’on le demande, il n’y a pas de vues d’ensemble – il faut passer 46 pages pour voir la liste des seuls noms des participants dont la biographie se cache un clic plus loin – et on peste contre des rafraîchissements de pages intempestifs. Hélas, c’est peut-être seulement un relent d’opacité…
 
Un bref survol des thèmes abordés au fil des multiples rencontres simultanées déjà à l’affiche ne laisse aucun doute quant à la philosophie du « club » fondé par Klaus Schwab il y a 45 ans. « Transformer le monde », « les Objectifs du développement », le réchauffement climatique, les promesses de l’intelligence artificielle : tout rappelle qu’on est ici entre soi dans le politiquement correct. Je ne manquerai pas de visionner le débat sur la meilleure manière d’introduire l’« intelligence émotionnelle » au sein de l’intelligence artificielle, aspect « trop souvent négligé dans les technologies émergentes ».
 
L’an dernier, une session de méditation de « pleine conscience » avait été organisée, cela ne semble pas être le cas cette fois-ci mais il est vrai aussi qu’une méditation ne se prête pas au reportage en direct… Mais pas plus tard qu’en novembre, le site du WEF mettait en ligne les éloges de neuf chefs d’entreprise adeptes de cette pratique nombriliste d’où Dieu est totalement absent. Comme le disait alors Arianna Huffington, du média éponyme, « la réduction du stress et la pleine conscience ne se contentent pas de nous rendre plus heureux et en meilleure santé, elles sont un atout qui a fait ses preuves dans le monde des affaires. »
 

Le Forum économique mondial ne se cache plus : mondialisme à ciel ouvert

 
Les échanges lors du Forum mériteraient un suivi intégral. Pour l’heure, contentons-nous de deux choses, très révélatrices.
 
Ce jeudi matin, une réunion modérée par Robin Niblett, directeur de Chatham House (l’Institut royal des Affaires internationales britannique) se penchait sur l’avenir de l’Europe avec Manuel Valls, Mark Rutte, Alexis Tsipras, Wolfang Schaüble et l’entrepreneur italien Emma Marcegaglia. Manuel Valls, passé maître dans l’art du hors sujet, apparut comme le plus « politicien » et le moins attentif aux questions posées. Il avait un message à faire passer, européiste comme tous les autres mai flou dans l’expression.
 
Les autres, bien plus directs, ont tous annoncé clairement la couleur : face aux crises que traverse l’Europe qui les cumule toutes, depuis la stagnation économique et le terrorisme jusqu’à la crise des migrants et le risque du Brexit, ils ont chacun à leur manière prôné davantage d’Europe, une plus grande intégration, « indispensable » selon la chef d’entreprise à la prospérité économique.
 
Tsipras, dans un grand moment de langue de bois, a plaidé pour la lutte contre l’extrémisme et le populisme (qui feront d’ailleurs l’objet d’une autre rencontre). Le champion de la Grèce contre l’Europe est aujourd’hui un chantre des bienfaits de l’Union, pourvu que chacun en « supporte les charges et en tire les bénéfices ». Il est dans cet environnement comme un poisson dans l’eau.
 

L’eurofédéralisme pour faire face à la crise des migrants

 
Le Premier ministre néerlandais – alors que les Pays-Bas assurent la présidence tournante de l’UE – a insisté que le fait qu’il fallait non seulement parer aux coups, mais aussi davantage construire l’Union. Des réponses à la crise des migrants ? C’est pour dans huit semaines. Des zones d’intégration économique renforcée ? Ce sera le travail principal que les Pays-Bas s’imposeront dans les mois à venir : libéraliser le marché des services, des « professions protégées »… Il y a de l’avenir pour le plombier polonais !
 
Au passage, Mark Rutte a dit sa crainte de voir le nombre des candidats à l’immigration exploser : « 35.000 nouveaux demandeurs ont traversé la mer entre la Turquie et la Grèce depuis le début de l’année, en janvier de l’année dernière ils étaient seulement 1.600. » Avec le retour du printemps, « les nombres vont quadrupler ; nous – les Pays-Bas, l’Allemagne et d’autres pays – ne pourrons plus faire face ». Dans huit semaines, il faudra avoir réussi à faire un accord avec l’Italie, améliorer les lieux de premier accueil, et surtout organiser la distribution des migrants.
 
Faites les comptes : même à 8 mois de plein régime des arrivages grâce au temps clément, on arrive à plus d’un million de nouveaux réfugiés…
 

La musique syncrétique multiculturelle : la négation de l’identité

 
C’est un problème, même aux yeux du Forum économique mondial si favorable à la mobilité et à l’accueil. Mais en musique, les participants ont certainement compris que c’est aussi une richesse. Sous l’intitulé « Musical Perspectives on Global Cultures », le violoncelliste Yo-Yo Ma a donné un concert « d’envergure globale pour célébrer le dialogue et la confiance interculturels ». Une heure de « World music » d’un nouveau style, où les traditions culturelles diverses se réunissaient dans une synergie très New Age.
 
On ne peut pas dire que la prestation fût cacophonique. Mais la conjonction d’instruments traditionnels du Brésil, des Indes, de la Chine, sans oublier un biniou, avec les cordes de la musique classique, donne des harmonies à la fois artificielles et plates par endroits, entre sonorités chaleureuses et stridentes. Bizarre, en somme, par la juxtaposition d’identités dont la synthèse est plus pauvre que la somme.
 

Anne Dolhein

 

Davos eurofédéralisme révolution industrielle

Yo-Yo Ma, apôtre de la musique syncrétique à Davos.