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Le discours du pape François aux Mouvements populaires en Bolivie : « terre, toit, travail »

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1.500 représentants des « Mouvements populaires », les pauvres parmi les pauvres, se sont réunis en Bolivie pour leur deuxième rencontre en présence du pape François, qui leur a fait un discours encensé par la gauche mondiale et centré sur le droit « sacré » à la terre, au toit, au travail : « Terra, techo, trabajo. » Rassemblant des pauvres le plus souvent issus des mouvements indigènes, la rencontre avait des relents d’altermondialisme, même si sur place, ce sont essentiellement des groupements chrétiens qui étaient représentés. Il faut dire que la « Rencontre mondiale des mouvements populaires » est une instance qui affiche les armes pontificales à sa une et que sa première rencontre a eu lieu en décembre dernier : elle est fortement liée au pape François.
 
Tout le continent américain était représenté, depuis le Canada jusqu’au Chili en passant par Cuba ; mais aussi l’Inde, Italie, le Kenya, Afrique du Sud, l’Espagne : l’idée (comme l’affirme son site sous le slogan « Terra, Domus, Labor ») est de « construire une Eglise pauvre et pour les pauvres », où chacun, « en communion avec l’Eglise, doit péleriner vers la conversion sans oublier “tout ce qui appartient à l’ordre social et au bien commun” ».
 
L’objectif de la conversion reste cependant discret, comme dans le discours pontifical de Bolivie : l’essentiel est de lutter contre « l’exclusion sociale globalisée ».
 

Deuxième rencontre des Mouvements populaires suscité par le Vatican

 
En revenant de son voyage sud-américain, le pape s’est défendu lors de ses échanges avec la presse de vouloir soutenir les « mouvements populaires » davantage que celui des affaires. « Je leur ai donné la doctrine sociale de l’Eglise, comme je le fais avec le monde des affaires » – ni plus ni moins, a-t-il insisté, évoquant cependant la « dette sociale de la propriété privée ». Il a reconnu qu’il ne s’était pas assez intéressé aux classes moyennes, qu’il devrait peut-être le faire… mais que dans le monde « polarisé », « la classe moyenne se rétrécit ». D’où son intérêt pour les « pauvres » qui sont « au cœur de l’Evangile ». Ces pauvres qui « disent maintenant que les syndicats, aujourd’hui, sont une corporation qui ne lutte pas – je simplifie un peu… – pour les droits des plus pauvres ». Le pape avait d’emblée prié les journalistes de ne pas interpréter son discours à partir d’une phrase, notamment celles qui ne sont que des « incises » : il réclame une « herméneutique » qui tienne compte de la situation, du contexte et de l’époque.
 
Allons-y donc, pour tenter de donner un résumé court et exact de ce discours aux Mouvements populaires.
 
On part de l’injustice : celle qui par le « colonialisme » de l’histoire, de l’argent, a dépossédé les peuples de leurs terres et de leurs droits à les exploiter, au détriment de leur droit sacré à la terre, à un toit et à un travail. Contre cette injustice, il faut lutter par un « changement », un « changement de structures ». Les pauvres sont les moteurs et les acteurs de ce changement : un changement que le pape François qualifie de : « nous pourrions dire : rédempteur ». A eux de trouver des « alternatives créatives » à tous les niveaux, y compris mondial puisque les problèmes sont mondiaux. Mobilisés contre la toute-puissance de l’argent, contre les effets dévastateurs du libre-échangisme par exemple, ils s’enracinent dans les quartiers qu’ils construisent et organisent d’eux-mêmes. L’Eglise doit les accompagner et les y aider. Au nom des pauvres et de la « Mère Terre » détruite et tuée par l’économie d’exclusion et d’injustice où l’argent règne au lieu de servir l’administration adéquate de la « maison commune ». C’est la dimension écologique du discours qui accuse, sans le nommer, le capitalisme d’être l’origine des « douleurs d’enfantement » de la terre « jusqu’à ce que germe la justice ». Tout cela doit se faire dans le « respect des peuples », des cultures, des « traditions religieuses » (toutes ?) en acceptant la responsabilité commune dans la sauvegarde des indépendances.
 

Le discours du pape François : plusieurs lectures sont possibles

 
Ce discours peut se lire comme une mise en cause des oligarchies qui oppriment les humbles et les utilisent sans leur assurer le minimum vital. Il va de soi que telle est la doctrine sociale de l’Eglise, avec sa notion de juste salaire et de devoirs réciproques nés de l’humanité partagée, alors que chaque être humain est appelé à être enfant de Dieu.
 
Mais on est d’emblée frappé par l’absence de propos manifestement chrétiens, ou quasiment. Où est le salut ? Sommes-nous ici-bas pour créer un ciel sur terre, ou pour accueillir le royaume de Dieu qui n’est pas de ce monde ? Il n’est pas difficile de recevoir le discours du pape François comme la description d’un messianisme terrestre, dont l’horizon est l’amitié entre les peuples et la solidarité universelle. S’il s’en défend, son texte ne le dit pas beaucoup…
 
Pourtant, notre monde est-il plus injuste que celui des temps romains, où la puissance de Rome était assise sur l’esclavage ? S’il y a quelque chose de nouveau sous le soleil, ce n’est pas tant l’abus de l’homme, la misère de certains ou la richesse démesurée de quelques autres. C’est, dans de nombreux pays, le socialisme rampant ou affirmé, qui restreint les libertés individuelles, seul lieu possible de la charité, et spolie la propriété privée au nom des « droits » de tous. Le résultat est toujours identique : la paupérisation de tous ceux qui n’appartiennent pas à la Nomenklatura du lieu, plus ou moins étendu.
 
Dans cette situation – appliquons l’« herméneutique » que nous prescrit le pape – le Christ semblerait avoir toutes les raisons de prêcher les droits de l’homme, et d’appeler les pauvres à s’organiser pour dénoncer les « colonialismes » destructeurs. Mais Il a appelé l’esclave à obéir au maître, et le maître à traiter son esclave avec humanité, en tant qu’être humain. Le résultat, on le connaît : l’éradication progressive de l’esclavage. Plus largement, Il appelait chacun à faire le bien, à éviter le mal, à aimer Dieu et son prochain par amour de lui, et à chercher d’abord le royaume de Dieu parce que tout reste est donné « par surcroît ». La conversion concerne chacun, y compris le pauvre. Et ce n’est pas le changement qui est « rédempteur » : c’est le Sang du Christ qui seul peut laver nos fautes et nous ouvrir les portes du ciel – ce qui ne se produit pas sans souffrance rédemptrice.
 

Terre, toit, travail : une trilogie reprise par les révolutionnaires

 
Reprenons quelques-uns des termes de ce discours du pape François aux Mouvements populaires : leur analyse doit être faite, ne serait-ce que pour dire nombre d’incompréhensions et d’inquiétudes.
 
« Terre, toit et travail pour tous nos frères et sœurs ! Je l’ai dit et je le répète, ce sont des droits sacrés », dit le pape. Cette trilogie : terre, toit et travail a été publiquement affirmée par le président Kennedy, dans son Alliance for Progress lancée en 1961. Les Etats-Unis devaient les apporter à leurs « nations sœurs » d’Amérique latine.
 
Sont-ce vraiment des « droits sacrés » ? L’idéologie des droits – en ce qu’elle se veut opposer aux devoirs envers Dieu dont découlent les devoirs envers le prochain – a montré ses limites. Un droit suppose une possibilité de l’exiger. Dans un monde idéal et sans péché, chaque homme aurait une vie décente, sans besoin de le revendiquer. Mais introduire le « droit à » et la revendication correspondante est d’ordre révolutionnaire. C’est ainsi qu’ont lieu les « réformes agraires » à travers le monde, avec leurs expropriations pas toujours heureuses, pas toujours synonymes d’une gestion correcte de la terre comme le montre l’expérience. Le problème est d’en faire une idéologie, et de rêver que tout ira mieux lorsque la propriété aura changé de mains ou sera devenue coopérative. Le problème est d’oublier que le riche peut avoir un esprit de pauvreté et le pauvre un esprit de richesse – ce qui n’empêche pas de tout faire pour promouvoir une véritable justice sociale.
 
Le pape ne cache pas que pour lui les solutions sont nécessairement d’ordre global parce que les problèmes qu’il pointe « ont une racine globale et qu’aujourd’hui aucun Etat ne peut résoudre seul » : « Nous voulons un changement dans nos vies, dans nos quartiers, dans le terroir, dans notre réalité la plus proche ; également un changement qui touche le monde entier parce qu’aujourd’hui l’interdépendance planétaire requiert des réponses globales aux problèmes locaux. La globalisation de l’espérance, qui naît des peuples et s’accroît parmi les pauvres, doit substituer cette globalisation de l’exclusion et de l’indifférence ! »
 
L’espérance reste ici horizontale…
 

Le discours du pape François en Bolivie a des relents de messianisme terrien

 
Le pape François dénonce la « logique du gain » qui place l’économie au-dessus de l’homme : « Et derrière tant de douleur, tant de mort et de destruction, se sent l’odeur de ce que Basile de Césarée appelait “le fumier du diable” ; l’ambition sans retenue de l’argent qui commande. Le service du bien commun est relégué à l’arrière-plan. Quand le capital est érigé en idole et commande toutes les options des êtres humains, quand l’avidité pour l’argent oriente tout le système socio-économique, cela ruine la société, condamne l’homme, le transforme en esclave, détruit la fraternité entre les hommes, oppose les peuples les uns aux autres, et comme nous le voyons, met même en danger notre maison commune. »
 

Le pape François met en cause l’argent et sa puissance

 
Oui, l’homme ne peut servir deux dieux, c’est le Christ qui nous le dit. Mammon est une idole qui dévore ses adorateurs. Le pape a connu les affres de l’Argentine, il n’est pas révolutionnaire lorsqu’il demande que l’argent et la richesse soient des moyens et non des fins. Le malaise vient de ses références à la « maison commune » (l’expression était de Gorbatchev), de son utilisation d’un vocabulaire pipé (« discrimination », « exploités », « exclusion »…) qui font sonner son texte comme un manifeste socialiste.
 
C’est si vrai qu’il voit les pauvres comme premiers capables d’amener le bonheur et la justice par leur participation : « Vous, les plus humbles, les exploités, les pauvres et les exclus, vous pouvez et faites beaucoup. J’ose vous dire que l’avenir de l’humanité est, dans une grande mesure, dans vos mains, dans votre capacité de vous organiser et de promouvoir des alternatives créatives, dans la recherche quotidienne des 3 T (travail, toit, terre) et aussi, dans votre participation en tant que protagonistes aux grands processus de changement, nationaux, régionaux et mondiaux. Ne vous sous-estimez pas ! »
 
Il y a là un messianisme de la pauvreté qui ne correspond pourtant pas à la pauvreté évangélique… Où l’important est « d’aller de l’avant » (les mots reviennent souvent dans les propos pontificaux » au moyen de « processus de changement » qui valent encore mieux que le changement, et s’attaquent à « l’inégalité » qui n’est pourtant pas un mal en soi.
 
« Il est indispensable que, avec la revendication de leurs droits légitimes, les peuples et leurs organisations sociales construisent une alternative humaine à la globalisation qui exclut » : oui, c’est une globalisation qui répond à l’autre globalisation, et qui présente non pas les mêmes difficultés, mais des difficultés analogues comme on a pu le voir avec l’apparition de l’altermondialisme qui est comme l’ombre de l’autre.
 
Le pape dit plus loin : « Cela implique de prendre jalousement soin de la maison et de distribuer convenablement les biens entre tous. Son objet n’est pas uniquement d’assurer la nourriture ou une “convenable subsistance”. Ni même, bien que ce serait déjà un grand pas, de garantir l’accès aux 3 T pour lesquels vous luttez. Une économie vraiment communautaire, l’on pourrait dire, une économie d’inspiration chrétienne, doit garantir aux peuples dignité, “un accomplissement sans fin”. Cela implique les 3 T mais aussi l’accès à l’éducation, à la santé, à l’innovation, aux manifestations artistiques et culturelles, à la communication, au sport et au loisir. Une économie juste doit créer les conditions pour que chaque personne puisse jouir d’une enfance sans privations, développer ses talents durant la jeunesse, travailler de plein droit pendant les années d’activité et accéder à une retraite digne dans les vieux jours. C’est une économie où l’être humain, en harmonie avec la nature, structure tout le système de production et de distribution pour que les capacités et les nécessités de chacun trouvent une place appropriée dans l’être social. Vous, et aussi d’autres peuples, vous résumez ce désir ardent d’une manière simple et belle : “vivre bien”. »
 
Sachant que nous aurons toujours les pauvres parmi nous dans ce monde marqué par le péché originel, le rêve pontifical peut sembler naïf quoique mû par de bonnes intentions. Mais on ne peut lire ces textes sans y retrouver le vocabulaires des marxistes, socialistes, communistes et révolutionnaires de tout poil qui ont d’ailleurs été nombreux à saluer le discours de Bolivie. On peut en trouver de nombreux exemples (comme celui du parti communiste révolutionnaire du Chaco ou la Fédération anarchistes uruguayens, ou de l’Acampe Federal por tierra, techo y trabajo qui a planté les tentes d’une longue manifestation de trois jours à Buenos Aires en décembre, en vue de convoquer un « Congrès des peuples »).
 

« Terre, toit, travail » : les revendications marxistes

 
Soyons clairs : on ne retrouve aucune de ces organisations marxistes ou marxisantes parmi les participants à la Rencontre mondiale des mouvements populaires présidée par le pape. Mais sur beaucoup de plans, la rhétorique est la même. Julio Gambina, d’Attac Espagne, l’expose bien sur le site de l’organisation altermondialiste, encensant Laudato Si’ et analysant, que le pape François le veuille ou non, son discours de Bolivie comme une illustration des revendications du mouvement. C’est un texte qui revendique l’interprétation marxiste de l’histoire, accusant l’accumulation du capital de tous les maux, la violence de l’expropriation des peuples indigènes, l’exploitation que constitue le salariat, et affirmant la remise en cause de la propriété privée. « Il ne suffit pas de prêcher en faveur de la Terre Mère si on ne s’oppose pas au régime capitaliste », dit-il.
 
Le pape nomme la « Terre Mère » à plusieurs reprises dans son discours : faudrait-il donc oublier ce que ces termes ont d’inquiétant dans leur expression d’un panthéisme qui fait de toutes choses Dieu ? Surtout, faudrait oublier que ce sont précisément les mondialistes qui ont organisé la division mondiale du travail et l’appauvrissement du grand nombre qui font la promotion de cette écologie qui se transforme vite en écologie religieuse ?
 
Sans affirmer que Gambina a raison d’« annexer » le discours pontifical, force est de constater que les logiques qui sous-tendent les deux propos ne manquent pas de points communs.
 
On peut les rattacher aussi, quasiment en les superposant, au manifeste zapatiste, proclamé au Mexique en 1995 par ceux qui mènent encore la guerre au nom du révolutionnaire du début du XXe siècle. Aux « 3 T », il rattache ses autres exigences : pain, santé, éducation, indépendance, démocratie, liberté, justice et paix. On sait combien les révolutions privent chacun, et surtout les plus pauvres, de tout cela !
 
Il faut dire aussi que les mouvements populaires aujourd’hui actifs semblent plus proches de la théologie de la libération que des réflexions économiques d’un Chesterton ou d’un Salleron aboutissant au « distributisme » qui repose non sur la mondialisation, mais au contraire sur la responsabilisation familiale et le pouvoir d’enrichir honnêtement sa famille dans un environnement où la solidarité reste proche de ses bénéficiaires.
 

Les Mouvements populaires pour le « changement rédempteur » ?

 
Sans doute cette vision des droits et de la solidarité des petites gens n’est-elle pas absente du discours de François mais l’ensemble est trop ambigu, trop confus, trop global pour y voir un enseignement catholique qui est le contraire de la Révolution.
 
A ces pauvres qu’il qualifie de « poètes sociaux », le pape dit enfin : « Quand l’État et les organisations sociales assument ensemble la mission des 3 T, s’activent les principes de solidarité et de subsidiarité qui permettent d’édifier le bien commun dans une démocratie pleine et participative. »
 
Le vieux principe de la doctrine sociale de l’Eglise qui affirme la subsidiarité est ici affirmé à l’envers. Il demande que l’Etat et les organisations supérieures n’usurpent pas le pouvoir de faire ce que font bien les personnes, les familles, les corps intermédiaires, chacun à son niveau. Ici les pauvres investis d’un pouvoir quasi mystique s’appuient d’abord sur l’Etat qui laisse du pouvoir aux niveaux inférieurs. Ce dévoiement du principe de subsidiarité n’est pas nouveau : il est à l’œuvre dans l’Union européenne et dans la logique des instances mondialisées.
 
Quant à la « démocratie participative », on la connaît. Elle affirme le pouvoir populaire, elle assure l’implication de chacun dans les décisions collectives pour mieux les imposer, sans que la nécessaire réflexion sur la véritable origine du pouvoir, qui ne vient pas de l’homme, ne soit seulement évoquée.
 

Anne Dolhein