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Pourquoi la Pologne déterre-t-elle la question des réparations de guerre dans ses relations avec l’Allemagne ?

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A l’occasion des commémorations du 73e anniversaire du début de l’Insurrection de Varsovie, le 1er août dernier, le ministre de la Défense polonais a affirmé dans une interview sur la chaîne publique TVP Info que l’Allemagne devait encore des réparations de guerre à la Pologne. « Il n’a pas été renoncé aux réparations de guerre », a affirmé le ministre, « C’est faux de dire que l’Etat polonais a renoncé aux réparations ; c’est la République populaire de Pologne, en tant que colonie soviétique, qui a renoncé [en 1953] à la partie des réparations concernant l’Allemagne de l’Est ».
 
Même si, sur le plan moral, la Pologne est bien, comme le faisait remarquer le “Daily Mail” le 3 août, le premier pays auquel l’Allemagne devrait payer d’énormes compensations pour les crimes et destructions commis pendant la Deuxième guerre mondiale, déterrer la question des réparations de guerre 72 ans après la fin du conflit mondial, c’est remettre en cause le principe sur lequel a été fondé l’Union européenne, c’est oublier la contribution de l’Allemagne aux subventions européennes dont bénéficie la Pologne et c’est ouvrir un nouveau front d’hostilités avec Berlin et Bruxelles, ce qui n’est pas forcément dans l’intérêt de Varsovie.
 

La question des réparations de guerre brandie en réponse aux menaces de suspendre les subventions européennes en faveur de la Pologne

 
Pourquoi donc avoir reparlé du sujet, comme l’a fait le leader du PiS Jarosław Kaczyński dès le 28 juillet dans un entretien à la radio catholique Radio Maryja, en promettant une « contre-offensive historique » ? « Ce qui est en jeu, ce sont des sommes gigantesques », a-t-il dit, « mais aussi le fait que depuis de nombreuses années l’Allemagne cherche à se débarrasser de la responsabilité de la Deuxième guerre mondiale ». Début juillet, Kaczyński menaçait déjà au congrès du PiS de ressortir la question des réparations de guerre si l’Allemagne faisait dépendre les subventions européennes de l’accueil des « migrants ».
 

La question des réparations de guerre avait déjà été soulevée en Pologne en réaction aux revendications des Allemands expulsés en 1945

 
Mais ce n’est en réalité pas la première fois que la Pologne soulève le sujet. Les revendications des descendants des Allemands expulsés après la Deuxième guerre mondiale des territoires de l’ouest de la Pologne actuelle empoisonnent les relations germano-polonaises depuis le début des années 2000. En 2004, la Pologne gouvernée par les sociaux-démocrates post-communistes avait déjà réagi avec vigueur à ces revendications, et plusieurs villes, dont la capitale dirigée par Lech Kaczyński, le frère jumeau de Jarosław devenu ensuite président de la République, avaient commencé à chiffrer les dédommagements que devrait leur verser l’Allemagne. A noter que Erika Steinbach, qui était en 2004 responsable de la principale organisation des expulsés et député de la CDU, avait été elle-même expulsée à l’âge de deux ans après être née de parents qui s’étaient vu attribuer une maison prise à des Polonais eux-mêmes expulsés par les Allemands dans le cadre de la germanisation forcée de la partie de la Pologne annexée au Troisième Reich en 1939.
 

L’Allemagne réunifiée revisite l’histoire en cherchant à partager avec les peuples vaincus la responsabilité du génocide des juifs

 
Et quand Jarosław Kaczyński parle de « contre-offensive historique », il évoque la volonté du gouvernement conservateur polonais de lutter contre la tendance actuelle consistant, notamment en Allemagne, à faire porter aux peuples conquis une partie de la responsabilité morale du génocide des juifs. C’est ainsi que la production par la télévision publique allemande ZDF du téléfilm Nos mères, nos pères a énormément choqué en Pologne quand il a été diffusé en 2013, car il présentait les Polonais de l’AK, l’armée clandestine, comme bien pires que les soldats de la Wehrmacht en matière d’antisémitisme.
 
De même, le refus actuel de la télévision ZDF de présenter des excuses pour avoir utilisé à l’antenne l’expression « camps de la mort polonais », pour désigner les camps d’extermination allemands en Pologne, peut expliquer la volonté du PiS de mener une contre-offensive sur le champ de l’histoire. Aujourd’hui, la ZDF motive son refus de reconnaître le jugement d’un tribunal polonais par le fait que la justice polonaise ne serait pas indépendante sous le PiS ! Il y a un an, c’était Niklas Frank, le fils de Hans Frank, le gouverneur général de Pologne pendant la guerre, qui comparait dans les colonnes du journal gaucho-libertaire polonais Gazeta Wyborcza la Pologne gouvernée par le PiS à l’Allemagne nazie : « La Pologne se dirige vers l’autocratie, elle va devenir un Etat catholique fermée. Il se trouve des lâches du gabarit de mon père pour servir fidèlement le régime. » Du gabarit de son père, partisan de l’extermination totale des juifs ? Celui que l’on a surnommé à juste titre « le bourreau de la Pologne » et qui s’est lui-même vanté en juillet 1940 que s’il devait faire des affiches pour annoncer tous les Polonais fusillés il n’y aurait pas assez de forêts en Pologne pour produire le papier ?
 
Indépendamment de la question de savoir s’il est raisonnable pour Varsovie de recourir à l’argument des réparations de guerre, il s’agit donc d’abord d’une réaction à un certain révisionnisme qui semble se développer dans l’Allemagne réunifiée et d’une réponse aux leçons de morale et de démocratie données par les Allemands aux pays d’Europe centrale et orientale.
 
En toile de fond, on voit bien une fois de plus qu’à force de vouloir élargir ses compétences, et donc ses ingérences, l’Union européenne dominée par l’Allemagne est en train de devenir un facteur de conflit plutôt qu’un facteur de paix.
 

Olivier Bault