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Réforme de l’orthographe et accent circonflexe : « tempete » dans une tasse de thé ?

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Réforme de l’orthographe : l’arbre qui cache la forêt.


 
De nombreux Français ont appris avec consternation l’attaque en règle qui se déploie actuellement contre l’orthographe traditionnelle, avec la curieuse mais ancienne bénédiction de l’Académie française. Est-ce la mort de l’accent circonflexe ? La tempête dans la tasse de thé – que l’on croyait réservée aux Anglais – autour du plus plaisant des accents de la langue française n’est-elle qu’un relent d’une époque où nul ne serait sorti sans chapeau ? La mode du voile aurait-elle envahi jusqu’aux cahiers d’écoliers, jetant un nouveau manteau de Noé sur leurs fautes, pour permettre aux analphabêtes de demain de décrocher un diplome sans toge ni, surtout, mortier ?
 
On s’agite beaucoup et c’est bon signe : amour des traditions, nostalgie du 20 en dictée, souci du travail bien fait se conjuguent avec le sens des mots et l’idée qu’on ne touche pas à une langue aussi formidable que le français sans y perdre un peu plus que du latin.
 

La tempête autour de l’accent circonflexe

 
On pourrait suggérer des manifs chapeautées aux stations de métro triées sur le volet : Château d’Eau, de Vincennes ou Landon (doublement gagnant avec son trait d’union lui aussi dans le collimateur), Châtelet et Châtillon, Guy Môquet (osera-t-on moquer ce symbole ?), Le Kremlin-Bicêtre, Maraîchers, Place des Fêtes… Le tout avec Gaïté, car on s’amuse beaucoup sur les réseaux sociaux en jouant au jeu du circonflexe disparu.
 
Ne parlons même pas de Montparnasse-Bienvenüe qui a anticipé la réforme en plaçant le circonflexe sur le « u », comme « ambigüité » et « argüer » demain (pour ceux qui auront la patience de contredire leur correcteur orthographique).
 
La réforme proposée en 1990 par les Académiciens avait déjà provoqué une levée de boucliers. La traque aux anomalies familières orchestrée par les adorateurs du tout nouvel ognon avait laissé bien des Français sceptiques (et pourquoi pas septiques, tant qu’on y est).
 
Elle a fait sa rentrée par la petite porte, après une tentative avortée en 2008 : le Bulletin officiel de l’Education nationale détaillant la réforme des programmes fin 2015, a pris soin de respecter l’orthographe selon la nouvelle réglementation… pardon, « règlementation ». La vraie nouveauté, c’est que les éditeurs scolaires en ont pris acte, décidant de publier les nouveaux manuels pour 2016 selon les consignes de 1990, parce que « le ministère lui-même » (meme ?) « a rappelé l’importance de l’orthographe et de la langue ». Tout cela aura un prix… à moins que vous ne préfériez le « cout » qui s’imposera dans les manuels du primaire, tandis que les collégiens s’en tiendront au coût.
 

Avec la réforme, les orthographes seront toutes bonnes !

 
Bonne nouvelle pour notre époque relativiste : que les enfants écrivent nénufar ou nénuphar, combatif ou combattif, bonhomie ou bonhommie, absous ou absout, eczéma ou exéma, ils auront tout bon… Mais le leader cédera (pardon, cèdera) la place au leadeur.
 
La valse des traits d’union n’est pas moins radicale : ils s’insinueront dans tous les chiffres (et pourquoi pas chifres ?), même « mille-cent-un », mais devront déguerpir de leur place bien au chaud parmi les mots composés : le portemonnaie se hisse au rang du portefeuille, on écrira entretemps, extraterreste, et même contrappel. Le weekend connaîtra finalement la même évolution qu’en anglais, même si l’on pourra toujours le remplacer par la fin de semaine, qui ne passera pas par la case « trait d’union » pour devenir un jour une findesemaine. Quid, enfin, des sapeurs-pompiers ? Sapeurpompier, tout un programme !
 

Les circonflexes et les traits d’union, les arbres qui cachent des forêts d’ignorance

 
En réalité les nouvelles règles ajouteront des complications aux complications : le circonflexe chassé des « e », « i » et « u » fera même quelques nouvelles apparitions inattendues, comme dans gageüre ou mangeure…
 
Rions-en… mais non sans rappeler le grand sérieux de cette question intimement liée à la perception de la langue, son usage et ses liens avec le passé et donc la culture française.
 
Ne rions pas, en revanche, des raisons qui ont provoqué cette réforme : la perte de la connaissance de la langue qui s’universalise aujourd’hui par la faute d’un apprentissage qui loin d’être à cheval sur les accents a privé plusieurs générations d’enfants déjà d’une connaissance et d’une compréhension exacte de la grammaire et de son sens structurant.
 
Si le problème se résumait aujourd’hui à des erreurs marginales que l’usage aurait consacrées, on pourrait dormir tranquille. Hélas ! Pendant que Najat rassure les parents sur le maintien du circonflexe à l’imparfait du subjonctif, le gros des élèves de l’Education nationale mélange allègrement les temps et ne sait plus faire la différence entre un verbe et un nom, un sujet et un objet.
 
Les vieux peuvent s’amuser avec les concours d’orthographe à l’ancienne – les jeunes ont bien d’autres erreurs en tête, et ce n’est pas l’Education nationale qui les en débarrassera !
 

Anne Dolhein