fbpx

Sud-Soudan : en Afrique, un nouvel Etat chrétien mort-né ? (2)

Sud-Soudan-independance-guerre-civile
 

Deuxième partie : de l’indépendance rêvée à la guerre civile

 

La marche vers l’indépendance, 2004-2011

 
Après le décès du chef historique John Garang, la préparation de l’indépendance s’effectue sous l’action de Salva Kiir. De 2004 à 2011, les étapes en sont systématiquement mises en place, autant que cela est possible dans une des régions les plus pauvres d’Afrique. Juba devient ainsi la capitale du Sud-Soudan.
 
Les principales routes, coupées par les combats, sont rétablies. La réfection des aéroports permet des distributions régulières d’aide humanitaire internationale, en particulier alimentaire, vitales.
 
Malgré tout, des tensions persistent entre Juba et Khartoum, la capitale du Nord, portant sur la définition exacte des frontières ou la répartition des revenus pétroliers. Diverses régions frontalières, dont celle d’Abiyé, demeurent hors du Sud-Soudan suivant les accords de 2004. Abiyé est peuplée majoritairement de Noirs chrétiens, des Dinkas, ethnie principale du Sud-Soudan, avec une forte minorité de populations musulmanes qui se définissent comme Arabes. Ces dernières ont renforcé leur présence au cours des dernières décennies, avec le soutien gouvernemental de Khartoum. Le partage provisoire des revenus pétroliers, malgré des contestations permanentes des deux côtés, se maintient, dans une opacité totale cependant. Si 85% des gisements se situent en effet au Sud, l’évacuation du pétrole doit se faire par le Nord, tous les oléoducs convergeant sur Port-Soudan.
 
Le cessez-le-feu a pour l’essentiel tenu. L’armée du Sud-Soudan n’a pas la puissance nécessaire, ni ses dirigeants l’ambition suicidaire de relancer la guerre, du moins à ce moment. Quant à l’armée du Nord, elle se concentre alors sur la dure répression au Darfour, ponctuée de nombreux massacres. La pression diplomatique chinoise, forte du fait de la présence massive de Pékin dans le secteur pétrolier soudanais, explique aussi le maintien de cette paix précaire.
 
En 2011, les populations votent à près de 100% pour l’indépendance du Sud-Soudan. Si le score peut paraître excessif, il correspond à un souhait très majoritaire des populations, seuls les 10% de Musulmans espérant au contraire le maintien de l’union avec Khartoum. Cette séparation s’accompagne de mouvements migratoires : quelques dizaines, peut-être centaines de milliers de Musulmans s’installent au Nord, dont ils sont souvent originaires, tandis que quelque deux millions de Noirs, le plus souvent chrétiens, réfugiés au Nord, pour fuir les combats terribles des décennies 1980-1990, et particulièrement nombreux à Khartoum, sont expulsés vers le Sud. Ces expulsions entretiennent la fragilité humanitaire du Sud-Soudan.
 

Des espoirs brisés

 
L’indépendance du Sud-Soudan a bénéficié d’un mouvement de sympathie parmi les Chrétiens du monde entier, catholiques, comme protestants conservateurs. Un peuple majoritairement chrétien a réussi à sortir d’une oppression islamique. Ses nouveaux dirigeants s’affirment d’ailleurs chrétiens. Salva Kiir est lui-même catholique.
 
Pays parmi les plus pauvres du monde, le Sud-Soudan dispose pourtant de la richesse pétrolière. Des solutions potentielles de remplacement des oléoducs du Soudan du Nord existent, dont de nouveaux oléoducs rejoignant directement l’Océan Indien par le Kenya. Cet itinéraire permettrait d’éviter la Mer Rouge, mer semi-fermée comprenant des zones de vulnérabilité fortes, virtuelles dans le Canal de Suez au Nord, plus réelles dans le détroit de Bab-el-Mandeb au Sud.
 
Parmi les autres projets jugés porteurs de croissance économique, a figuré le développement de parcs nationaux, avec un potentiel très réel en paysages et faune africaine. Tous les grands animaux sont présents sur le territoire : éléphants, lions, girafes, buffles, rhinocéros, hippopotames, crocodiles, chimpanzés ; les rhinocéros et les éléphants sont trop peu nombreux mais des projets d’importation d’Afrique du Sud ont été évoqués. Il y a là un marché réel, avec des touristes venant d’Europe, du Golfe, ou d’Amérique, à l’imitation du Kenya ou de l’Afrique du Sud. La plus grande difficulté réside dans le déminage, et la lutte contre le braconnage – car pour ces populations très pauvres, la chasse offre souvent des compléments alimentaires fort bienvenus.
Mais, si les projets ont abondé, les réalisations ont été beaucoup plus restreintes. Il est difficile pour une guérilla efficace, compétente pour faire la guerre, et même pour vaincre, de se transformer en un gouvernement de gestionnaires avisés.
 

La reprise de la guerre larvée avec le Nord

 
Malgré des accords multiples, respectés au moins en apparence, avec Khartoum, et une indépendance pacifique, les causes de conflit demeurent. Les querelles subsistent sur les délimitations territoriales et le partage des revenus pétroliers. Plus d’un quart du tracé des frontières est contesté, en particulier dans la région d’Abiyé. L’impasse des négociations sur le pétrole a conduit à une succession de reprises et d’interruptions pures et simples de la production, causant des pertes financières au Nord, mais encore plus au Sud – et pour tout dire suicidaires.
 
Les dirigeants du Sud-Soudan, autour du président Salva Kiir et du vice-président Riek Machar, issus de l’ancienne guérilla devenue de fait parti unique, n’ont pas fait preuve de sagesse. Ils sont restés dans une logique conflictuelle avec Khartoum, misant sur la fragilité de l’ancien ennemi arabo-musulman, confronté à de multiples guérillas étendues sur le tiers au moins de son territoire. Le calcul n’en a pas moins été téméraire et faux, le tout récent Sud-Soudan étant plus fragile encore que son adversaire.
 
Avec des moyens inférieurs à ceux du Nord, l’armée sud-soudanaise a occupé un temps Abiyé en 2012-2013, avant d’en être repoussée, et de se redéployer dans le cadre de la nouvelle guerre civile sud-soudanaise. La guerre larvée se poursuit donc encore avec le Nord, chaque Etat soutenant les ennemis de l’autre, y compris en accueillant les bases arrières de différentes guérillas sur leur territoire.
 

L’éclatement d’une terrible guerre civile, qui ravage le Sud-Soudan depuis décembre 2013

 
Dans un contexte déjà morose d’espoirs déçus, de guerre larvée avec Khartoum, éclate brusquement en décembre 2013 une terrible guerre civile. Elle oppose le président Salva Kiir à son vice-président Riek Machar. Derrière ces deux hommes, on trouve les deux principales ethnies du Soudan : les Dinkas, 30 % de la population, soutiennent Salva Kiir, et les Nuers, 15%, ont pris le parti de Riek Machar. Les Dinkas, présents en de multiples régions sur l’ensemble du territoire sud-soudanais, forment l’épine dorsale de l’Etat, et lui assurent sa cohésion. Les Nuers ont pour territoire historique le cœur de la vaste plaine marécageuse nilotique, devenue la région économique essentielle du Sud-Soudan, car elle abrite les principaux gisements pétroliers en exploitation. Dinkas et Nuers sont aussi nombreux à Juba, la capitale nationale, au sud du pays.
 
Dès les premières semaines, les massacres se sont multipliés, causant des dizaines de milliers de morts. Ces chiffres terribles ont été multipliés par dix ou vingt depuis lors, dans une indifférence quasi générale. Les deux camps se renvoient la responsabilité de l’éclatement du conflit, tout comme de sa poursuite. Les multiples accords de cessez-le-feu ou de paix n’ont pas été respectés. Les négociations actuelles à Addis-Abeba, capitale de l’Ethiopie voisine, puissance médiatrice, et de l’Union Africaine, sont d’ailleurs actuellement (depuis mai 2015) suspendues.
 
Riek Machar est probablement soutenu par Khartoum, d’où la force de ses partisans sur le terrain, qui font jeu égal avec l’armée régulière du Sud-Soudan, majoritairement loyale à Salva Kiir. Il avait déjà en effet trahi le Sud-Soudan en faveur des autorités arabo-musulmanes d’alors, au cours des années 1990, avant de retrouver le combat chrétien et national lors des dernières années de la guerre, avant 2004, afin de se retrouver ainsi dans le camp des vainqueurs. Les haines terribles entre Dinkas et Nuers remontent aux massacres de Dinkas opérés par les Nuers dans ces années 1990, avec le soutien de Khartoum. Dinkas comme Nuers sont pourtant chrétiens. Si Riek Machar paraît le plus coupable, il serait pourtant naïf de considérer Salva Kiir comme innocent.
 
Il faut donc prier encore et toujours pour l’avènement de la paix au Sud-Soudan, avec une véritable réconciliation des ethnies antagonistes, base indispensable de la reconstruction nationale. En attentant l’Etat tant espéré, fruit de décennies de luttes, paraît véritablement mort-né, et offre le spectacle le plus tragique.
 

Octave Thibault