Sud-Soudan : en Afrique, un nouvel Etat chrétien mort-né ?

Sud-Soudan nouvel Etat chrétien mort-né
 

Première partie : Avant l’indépendance, un passé tragique

 
Le Sud-Soudan est le plus récent des Etats internationalement reconnus. Il est né le 9 juillet 2011, lors de sa séparation d’avec le Soudan. Il s’étend sur 620.000 kilomètres carrés, soit un territoire plus vaste que la France, et compte plus de 12 millions d’habitants. Il est organisé autour d’une vaste plaine centrale, naturellement marécageuse et régulièrement inondée chaque année. Le climat est tropical, humide, avec alternance de saisons sèche et humide très marquées. Le pays compte une population, très jeune, peu éduquée – l’analphabétisme se situe autour de 80 % –, encore en phase d’explosion démographique. Heureusement, le Sud-Soudan dispose de ressources pétrolières abondantes.
 
La population est noire et chrétienne, avec une présence en baisse mais encore significative de paganisme traditionnel. Les ethnies majoritaires appartiennent à la même famille nilotique, dont les Dinkas et les Nuers. Le Sud-Soudan aurait pu s’appeler Haut-Nil, ou Nilotie, changement de dénomination qui demeure possible, tant « Soudan », terme arabe, renvoie à un passé détesté. Mais ce n’est pas la priorité actuelle. Depuis l’hiver 2013-2014, le Sud-Soudan traverse en effet une terrible guerre civile.
 

Une colonisation arabo-musulmane traumatisante au XIXe siècle

 
Le Sud-Soudan a été préservé des invasions au cours des siècles par son caractère marécageux, ses inondations annuelles. Outre les difficultés de déplacement, cette humidité signifie, sous climat tropical, prolifération des mouches et moustiques, vecteurs d’épidémies qui déciment régulièrement tout envahisseur étranger.
 
Ces conditions climatiques lui ont donc permis d’échapper aux envahisseurs, contrairement aux anciens royaumes nubiens chrétiens septentrionaux détruits du XIIème au XIVème siècles par des invasions arabo-musulmanes venues d’Egypte. Les nomades-guerriers Funjs, qui s’imposèrent au XVIème siècle sur le Soudan (actuel Soudan du Nord), rapidement convertis à l’Islam, et arabisés, ne pénètrent pas non plus durablement au Sud-Soudan.
 
La pénétration arabo-musulmane ne s’effectue qu’au XIXème siècle, lors de la conquête du Soudan, Sud-Soudan inclus, par les armées de l’Etat turco-égyptien de Méhémet-Ali. Elle se réalise en partie grâce aux bateaux à vapeur à faible tirant d’eau, nouveau moyen technique de conquête très utile dans les vastes marécages nilotiques inondables. Cet encadrement, très nouveau, du territoire et des populations dure plusieurs décennies, jusqu’en 1880. Il s’accompagne d’une installation de l’Islam, bien que réduite, et surtout d’une déportation intense de population dans le cadre de la renaissance de la traite musulmane au XIXème siècle en Afrique de l’Est, phénomène massif jusqu’aux années 1870. Cet esclavagisme freine cependant l’islamisation, car il est en principe interdit de posséder, a fortiori de vendre, des esclaves musulmans.
 
Une période encore plus dure suit avec l’Etat Islamique du Mahdi (1881-1898), couvrant l’ensemble du Soudan, encore plus radicalement musulman et esclavagiste. Il ressemble beaucoup à l’expérience actuelle du Califat Islamique de Mossoul, présent, pour le pire, dans l’ouest de l’Irak et l’est de la Syrie ; on voit donc qu’il ne s’agit pas d’une innovation particulièrement récente, mais d’une résurgence relativement fréquente depuis le premier siècle de l’Islam.
 
Après 1898, et la destruction de l’Etat mahdiste par les forces armées britanniques, l’ensemble du Soudan devient de facto une colonie britannique, tout en demeurant théoriquement un condominium britannico-égyptien. Le Sud-Soudan est placé directement sous la protection exclusive de Londres, contrairement à Khartoum où Le Caire joue encore un rôle.
 

Une colonisation britannique chrétienne et salvatrice

 
Le premier gouverneur britannique de l’ensemble du Soudan mène une action essentielle pour le Sud-Soudan : sir Reginald Wingate est en poste de 1900 à 1916. Il interdit en particulier, suivant un ordre compréhensible pour tous, toute pénétration des tribus nomades arabes ou musulmanes – noirs musulmans du Darfour et du Kordofan –, au Sud du Bahr-el-Arab, rivière des Arabes, affluent majeur du Nil Blanc, correspondant à peu près aujourd’hui à la frontière entre les deux Soudan. Ces tribus avaient pris pour habitude d’effectuer des rezzou au sud, afin d’en rapporter des esclaves noirs. Sir Wingate favorise l’installation systématique de missions chrétiennes au Sud-Soudan, catholiques comme protestantes, sur un espace alors encore à peu près complètement païen, en limitant strictement le prosélytisme musulman.
 
L’administration britannique au Sud-Soudan passe par la remise en place des structures tribales, détruites au XIXème siècle par les Etats turco-égyptien et mahdiste, encadrant les principales ethnies. Face à un pouvoir colonial fort, il s’agit probablement de la meilleure solution, sinon la seule envisageable à l’époque. S’il faut reconnaître ce rôle vital de protection face au danger musulman dans ce soutien à l’action missionnaire, l’œuvre de Londres en termes éducatifs ou économiques reste cependant faible au Sud-Soudan. Les investissements sont massivement accomplis au Nord, entre le nouveau port de Port-Soudan et Khartoum, avec mise en place d’infrastructures ferroviaires, de larges périmètres agricoles irrigués consacrés à la culture du coton, voire une petite industrie locale, sur un modèle finalement assez proche de l’Egypte.
 
Ainsi le Sud-Soudan apparaît-il comme un territoire encore en friche, d’une importance très secondaire. Aussi n’est-il pas séparé du reste du Soudan de la manière la plus ferme. Il est abandonné facilement lors des négociations difficiles menées entre Londres, Le Caire, et Khartoum, les autorités britanniques en laissant la possession au futur Soudan indépendant.
 
Les élites du Sud-Soudan, opposées à cette annexion par Khartoum, ne sont pas écoutées. Tout au plus est-il promis une vague autonomie des provinces, et certainement pas du Sud-Soudan dans son ensemble. Cette promesse ne sera absolument pas respectée, et le Sud-Soudan retombe en 1956 sous la domination arabo-musulmane la plus dure. A Khartoum, cette récupération du sud fait figure de revanche de l’Histoire face à la défaite des Mahdistes en 1898.
 

Une nouvelle colonisation arabo-musulmane jusqu’en 2005

 
Les autorités de Khartoum tentent, au-delà des variations d’orientation du régime politique, entre militaires et civils, toujours plus ou moins islamiste, et parfois teinté de socialisme, de construire une Nation arabo-musulmane unifiée. Le pays est en effet partagé entre un Sud-Soudan hostile, et un Nord-Soudan certes majoritairement arabe, mais comprenant de fortes minorités ethniques musulmanes mais non arabes, au Kordofan, au Darfour, ou dans d’autres provinces périphériques au nord-est ou à l’est. Cette conception de la construction nationale perdure encore actuellement au Soudan, d’où la persistance par exemple du conflit au Darfour.
 
L’installation, interdite par les Britanniques, de tribus nomades guerrières arabes et musulmanes est au contraire encouragée par les nouvelles autorités. Ces migrations s’effectuent de manière très conflictuelle, déclenchant des luttes pour les terres. Les missionnaires chrétiens sont systématiquement expulsés au début des années 1960.
 

John Garang sud-soudan-nouvel-etat-chretien-mort-ne

John Garang


En 1963 et 1964 s’organise la mise en place d’un parti politique et d’une guérilla ambitionnant une très large autonomie d’un Sud-Soudan unifié, voire indépendant. Les phases de conflit ouvert, les plus nombreuses, alternent avec quelques années de paix précaire. Dans les années 1970, John Garang (1945-2005), Noir sud-soudanais catholique, à la tête de l’Armée Populaire de Libération du Sud-Soudan, s’impose comme la figure politique dominante et porteuse du projet politique du Sud-Soudan. Il est paradoxalement autonomiste et non indépendantiste. Son idéologie, qui connaît des variations dans le temps, relève du panafricanisme socialisant, refusant pour le principe de diviser un Etat existant en attendant l’utopique unité africaine, et espérant au-delà du Sud-Soudan une forme d’unité de tous les Noirs contre les Arabes, front commun qui inclurait les Noirs musulmans du nord.
 
De 1964 – et même avant – à 2004, le conflit armé cause plusieurs millions de morts. Ce génocide, avec une population clairement ciblée de Noirs non-musulmans n’a jamais été vraiment étudié, et demeure rarement évoqué, ou même sérieusement comptabilisé, avec des chiffres oscillant de un à six millions de morts sur plus de quatre décennies. La responsabilité de ce drame est partagée entre les armées du nord et ses paramilitaires plus ou moins djihadistes, pour l’essentiel, et quelques supplétif locaux ralliés au gré de l’évolution des rivalités ethniques fortes entre Sudistes. L’amnistie officielle de ces ralliés est évidemment source de rancœurs durables, et une des causes majeures de la guerre civile actuelle depuis 2013.
 
John Garang, après des décennies de négociations infructueuses, réussit à obtenir en 2004 une large autonomie du Sud-Soudan unifié, prélude à une éventuelle indépendance. Plus que jamais après sa mort, il demeure la figure tutélaire du Sud-Soudan. Si son idéologie profonde ne suscite qu’une sympathie limitée, son grand courage personnel, sa constance dans le combat pour le Sud-Soudan, ne font aucun doute. Son successeur, Salva Kiir, se montre, lui, nettement et franchement indépendantiste, préparant en 2004-2011 l’indépendance du Sud-Soudan.
 

Octave Thibault