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Le tigre échappé n’était pas un tigre : la France s’ennuie, le système lui raconte une histoire

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Selon les autorités, le tigre échappé en Seine et Marne, que les forces de l’ordre ont chassé depuis deux jours n’est pas un tigre. La France qui s’ennuie se passionne pour son histoire, que le système a distillée avec art. Pendant ce temps, le peuple ne parle pas d’autre chose.
 
Quand on lira ceci, il sera peut-être attrapé. Qui ? Le tigre. Enfin, non, le félin repéré en Seine et Marne qui finalement n’est pas un tigre. C’est ce que nous a dit la préfecture, après nous avoir assuré du contraire.
 
L’histoire est à la fois très simple et très compliquée. Depuis hier la France ne parle plus que de la mystérieuse bête que divers habitants de la banlieue est auraient repéré en Seine et Marne. Le premier a parlé d’un lynx. Puis, d’un tigre. Des battues ont été organisées. Des messieurs en gris entourés de gendarmes en bleu sont venus nous dire à la télévision d’être bien prudents. Des consignes ont été données. Eviter de promener le chien le soir. Faire attention en sortant les poubelles. Ne pas rentrer chez soi à pied, préférer pour une fois sa voiture. « Parallèlement » (une administration responsable prévoit toujours des choses « parallèlement »), les écoles de la zone étaient « sécurisées », et les forces de l’ordre avaient pour mission, munies de munitions spéciales, d’endormir l’animal. Ne l’abattre qu’en dernier recours, cas d’extrême nécessité. Le tigre est une espèce protégée. Vladimir Poutine en est fan, il préside une association de sauvegarde, on a déjà suffisamment de difficultés avec lui avec l’Ukraine et les Mistral, on ne va pas l’embêter avec ça en plus.
 

To be tigre or not to be tigre

 
On nous l’assurait, ce tigre était bien un tigre. Le système nous l’a répété sans ambiguïté ni mollesse. Des photos ont couru le net. Ce matin, une trace a été repérée dans la boue, photographiée. Des experts ont assuré, et les autorités ont certifié, qu’elles étaient « fraîches », que le tigre « venait d’arriver », et que ces empreintes de pattes n’avaient pas pu être contrefaites de main d’homme. Il y avait bien un hic, comme dans toutes les grandes légendes, urbaines ou non, depuis la bête du Gévaudan, nul tigre n’était signalé manquant nulle part. Ni à Paris, ni à Vincennes, ni dans le zoo local, ni par le cirque récemment passé en Seine et Marne, cirque qui d’ailleurs, remarquait finement un journaliste éveillé, « ne possédait pas de tigre ». Diable ! D’où venait-il-donc ? Les loups peuvent passer le sillon rhodanien pour entrer en Auvergne, mais les tigres ? La Sibérie est bien loin. Alors il restait l’hypothèse du particulier. Le particulier qui possède un tigre et qui l’abandonne sur l’autoroute pour le pont du onze novembre. On a vu des gens qui possèdent des boas, des koalas, des mygales, des opossums de combat, alors pourquoi pas un tigre. Ca posait juste un problème quant à l’efficacité des contrôles aux frontières et la police dans les quartiers, car un tigre, cela ne passe pas tout à fait inaperçu : mais un islamiste et une kalachnikov non plus, et pourtant il y en a partout en France.
 

Un système qui n’a plus rien à dire

 
On s’était donc habitué à l’idée, somme toute assez gentille, qu’un amateur de félins lassé avait relâché dans la nature son tigre naguère chéri. On se disait qu’il exagérait quand même, que ce n’est pas une manière de faire, avec tous ces banlieusards de moins de quinze ans qui trainent dans la rue le soir, que si la bête en croquait un, cela ferait encore des histoires avec SOS Racisme. On priait pour que le tigre ne soit pas homophobe. Et puis on a tout faux. Examinée de plus près, l’empreinte photographiée conduit la préfecture à nous affirmer depuis midi que l’animal recherché « n’est pas un tigre », bien que cela soit tout de même un « félin ». Dont acte. Reste à savoir lequel. Un lynx : sous nos latitudes, ils ne pèsent pas quinze kilos, et l’on a parlé pour la bête, à plusieurs reprises, de soixante-dix. Alors ? Un lion ? Un puma ? Un ou une couguar ? Un léopard, alias panthère ? Pour le bébé oublié à l’entrée d’un supermarché, ce n’est pas forcément plus agréable. Et les mêmes questions se posent que pour le tigre. D’où vient-il, ce félin ? Que vient-il faire ici ? A qui appartient-il ? Y aurait-il par exemple un zoo qui n’aurait pas perdu de Shere Khan mais qui aurait perdu une Bagheera sans l’avoir signalé ?
 

Une histoire pour la France qui s’ennuie

 
Quoi qu’il en soit la France qui s’ennuie suit l’affaire avec passion. Ca la distrait. Elle en a marre du chômage, de la pauvreté, de l’insécurité et de l’immigration. Elle en a marre du chat de gouttière à lunette qui la dirige et se fait tremper comme une soupe à chaque cérémonie militaire avant d’aller ronronner dans les mansardes. Marre des raminagrobis de la République qui déjeunent ensemble chez Ledoyen pour se partager les dépouilles opimes du pouvoir. Marre de tous les chats coupés qui rasent les murs devant l’invasion qu’elle subit. Marre que Philae manque d’électricité et que Galileo reste dans les cartons. Marre que l’élection de Jean-Christophe Lagarde à la tête de l’UDI ou les irrégularités fiscales de trois parlementaires UMP soient le grand souci de nos politiques. Marre que 0,4% de croissance en troisième trimestre soient tenus pour une victoire économique. Marre que les canards sauvages de la subversion qui la mettent à feu soient pris pour des enfants du Bon Dieu. Marre qu’on lui désigne pour seul destin de combattre en 2015 un réchauffement global qui est une imposture. Marre d’avoir pour ultime actualité la pluie en novembre et pour dernière amie la vigilance orange. L’anniversaire de l’armistice de 1918 lui a rappelé, entre effroi et regret, qu’elle fut un grand pays. Aujourd’hui, dans le vide gris du crépuscule de l’année, elle aimerait à nouveau chevaucher le tigre, ou à défaut, elle attend n’importe quel grand félin pour la tirer de son ennui mortel.