Elle aurait dû être morte. L’euthanasie de Jolanda van Voorst van Beest, 71 ans, était programmée pour le 11 novembre 2022 ; elle venait de recevoir un diagnostic de cancer du larynx accompagné d’autres tumeurs à travers le corps. En ce 9 septembre 2022, son médecin lui avait donné « deux à trois mois » à vivre. Et ne fit aucune difficulté pour approuver sa mise à mort rapide. Pour cette veuve d’un galériste très en vue de La Haye, aux Pays-Bas, c’était comme si sa vie était déjà arrêtée.
Elle s’était donné quelques semaines pour régler ses affaires : se débarrasser de ses livres et œuvres d’arts, tout ranger, résilier ses abonnements, organiser les obsèques et faire imprimer les avis de deuil, se pomponner pour « aller bien proprement dans la boîte ». Tout cela fut fait, il ne restait qu’un rendez-vous à prévoir avec un médecin « SCEN » spécialiste de l’évaluations des conditions légales d’euthanasie, la veille du jour J.
Pout Jolanda, ce fut l’occasion de siffler un petit verre de vin, raconte-t-elle trois ans plus tard à l’Algemeen Dagblad, ayant décidé d’expliquer qu’il ne faut pas aller trop vite en besogne pour « choisir sa mort ». Certes, elle ne pouvait plus rien avaler : son cancer l’obligeait à se nourrir « comme un astronaute ». Mais enfin elle pouvait goûter le vin et le recracher dans un autre verre, c’était déjà beaucoup…
Le verre de vin qui a empêché l’euthanasie
En voyant cette dame si animée, la femme médecin qui était venue lui faire les dernières attestations pour son euthanasie lui demanda : « Aimeriez-vous pouvoir continuer encore un peu de boire du vin avec vos amies ? » La réponse fusa : « Evidemment ! » Le médecin lui proposa alors de remettre la mort à plus tard et d’accepter cinq séances de rayons ; cela lui permettrait de gagner un peu de temps.
On se mit d’accord ; il paraît que ce n’est pas si rare, soit que le patient se rétracte, soit que le médecin veuille faire affiner le diagnostic.
Jolanda van Voorst se fit hospitaliser à Amsterdam. Elle refusa les 28 séances de rayons qui lui furent proposés qui lui priveraient de son sens du goût ; elle opta pour une immunothérapie dont elle avait – providentiellement ? – entendu parler au café par une amie de l’amie qui venait de l’accompagner pour entendre son diagnostic de fin de vie imminente et qu’elles avaient trouvée là par hasard. Cette thérapie envisageable pour certains types de cancers était disponible au CHU de Leiden où elle la suivit malgré les intenses douleurs que Jolanda subissait alors : elle consiste à donner au corps les capacités de lutter lui-même contre les cellules cancéreuses.
Aux Pays-Bas, on accepte bien facilement les demandes d’euthanasie
Et elle donna de bons résultats, malgré des envies de suicide pour Jolanda qui souffrait tant qu’elle se demande si elle ne se serait pas jetée par la fenêtre de sa chambre au 11e étage si elle n’avait pas été verrouillée… Au bout de quelques mois, les tumeurs avaient disparu, et le larynx fut guéri.
Cela fait désormais deux ans que l’ex-future euthanasiée n’a plus aucun traitement : elle pourra se contenter de simples contrôles réguliers d’ici à 2030.
« Je raconte cette histoire parce que je veux avertir les gens. Ne vous fiez pas aux mauvaises nouvelles annoncées par un seul médecin. Gardez espoir et n’abandonnez pas trop vite. Même si je suis consciente d’avoir eu de la chance. L’immunothérapie ne fonctionne pas pour tout le monde » : c’est pour lancer cette mise en garde qu’elle a accordé un entretien, écrit et parlé.
Contre l’euthanasie ? La convivialité, l’écoute, le vin partagé
Mais il faut aller plus loin. S’interroger sur la facilité avec laquelle des médecins, dans un pays qui se veut particulièrement pointilleux dans le respect de la loi comme les Pays-Bas, acceptent qu’un patient considère ses souffrances comme « sans perspectives » et « insupportables », pour répondre aux critères de l’euthanasie légale. Le nombre d’euthanasies ne cesse d’y augmenter.
Il apparaît clair, ici, que le corps médical n’a pas cherché comment soulager les souffrances de cette femme seule, et encore moins s’il était possible de la guérir. Elle est assez formée et cultivée, heureusement, et un brin chanceuse, pour avoir pu chercher elle-même dès lors que la possibilité d’un mieux s’est présentée.
Sa vie aura dépendu d’un verre de vin pris en compagnie, de la réapparition du « désir » comme elle l’a expliqué elle-même : cette volonté d’attendre demain et les bonnes choses que la vie peut apporter, et toujours l’amitié – la solitude et la désespérance sont les meilleures alliées de la culture de mort…
Ne parlons même pas de l’étape suivante : l’acceptation surnaturelle de la souffrance et sa dimension héroïque. Ici nous sommes dans le terre-à-terre. Un coup de Margaux et ça repart.











