Nous avons vu hier sur RITV quelques points forts du récent document de la Commission théologique internationale sur l’avenir de la foi chrétienne. Quo Vadis Humanitas ? lance quelques alertes très précises sur le recours à l’intelligence artificielle, en particulier en montrant que par le biais de l’IA, l’homme tend à vouloir se substituer à Dieu.
Rien de nouveau sous le soleil en somme. C’est une nouvelle déclinaison du « non serviam », mais cette fois appuyée sur une technologie aux propriétés tellement démesurées qu’elle peut viser soit à éliminer la mortalité de l’homme, soit à le détruire absolument, comme le suggère le document.
Celui-ci s’intéresse à d’autres aspects de cette époque vers laquelle s’avance l’humanité, dans une grande marche vers une déshumanisation effective. On lit au paragraphe 59 : « On ne parle plus de procréation comme transmission de la vie, pas plus qu’on ne s’intéresse aux nouvelles naissances. On n’en parle que dans la logique de la programmation de la vie d’autres “petits” humains, rendus parfaits sur le plan génétique. Mais des thèmes tels que l’engendrement qui fait partie de l’amour conjugal ou le soutien affectif des familles finissent par disparaître de l’horizon. »
Quo vadis, humanitas ? : vers un avenir où l’âme ne compte pour rien
Le document souligne cette vérité qui disqualifie fondamentalement l’IA : « Au niveau de l’individu, c’est l’âme immortelle qui donne forme, c’est-à-dire qui unifie et organise la matière dans un corps vivant, conférant à l’être humain une transcendance que le post- et le transhumanisme ne peuvent ni atteindre ni dépasser. Ce qui unifie et guide le développement personnel n’émerge cependant pas seulement de la nature et du cosmos, mais se réalise également à partir des relations, dans lesquelles l’identité personnelle est anticipée par les attentes des autres, et de manière originelle et fondamentale à partir du libre dialogue avec Dieu. C’est pourquoi Paul peut recommander : “ Et ne vous conformez pas au siècle présent, mais transformez-vous par le renouvellement de l’esprit” (Rm 12, 2), “jusqu’à ce que le Christ soit formé en vous” (Gal 4, 19 ; cf. aussi Phil 3, 10-11 et Phil 2, 6 -11). »
Tel est en effet l’objectif de la vie humain, et sa dignité vraie. On peut regretter en passant que Quo vadis humanitas ? présente de nouveau, comme l’avait fait récemment le Dicastère pour la doctrine de la foi, la dignité de l’homme comme « infinie », même s’il évoque « le désordre introduit par le péché », en rappelant que les limites, la finitude et ces mêmes désordres « sont dépassés par l’œuvre de la grâce à travers le don de la filiation divine qui nous rend participants de la vie du Ressuscité » (§2). Quant au récit de la chute de nos premiers parents, il est décrit de manière un peu fumeuse : le paragraphe 140 évoque le texte de la Genèse, « où l’on trouve une description mythico-symbolique d’une réalité concrète qui a blessé l’existence humaine ». Du moins la blessure originelle est-elle clairement évoquée comme « le refus de l’homme de se soumettre à Dieu » au détriment de son équilibre interne, de sa relation à l’autre et notamment sa relation à Dieu lui-même.
Et c’est en effet à travers cette certitude qu’il fait porter un regard sur les technologies nouvelles, et que l’on peut le mieux discerner et combattre leurs dangers proprement eschatologiques.
Avec l’IA, l’homme oublie qu’il a été créé par et pour Dieu
Ainsi que Quo vadis, humanitas ? le souligne en son paragraphe 100, « l’existence de chaque être humain est comprise de manière adéquate lorsqu’on la reconnaît comme le fruit de l’amour créateur du Père, selon la dynamique d’un appel à la vie et au bonheur. Chaque être humain vient à la vie parce qu’il a été pensé et voulu par Dieu qui l’a aimé avant même de le former dans le sein maternel (cf. Jr 1, 5 ; Is 49, 1.5 ; Ga 1, 15). Cette vocation divine explique à la racine le mystère de la vie de l’être humain, en tant que mystère de prédilection et de gratuité absolue. C’est pourquoi l’être humain, même s’il est fini, ne peut être emprisonné dans la seule dimension de la créature et aucune définition ne peut le saisir et l’épuiser complètement ».
Le paragraphe 102 ajoute : « La vie comprise comme vocation se révèle existentiellement dans la prière… L’attitude de la prière qualifie l’humanité. »
Il est certain que l’intelligence artificielle, pas plus que le robot, ne prie. Au contraire, pour ce qui est de l’IA, elle a jusqu’ici montré de multiples façons sa capacité à pousser ses utilisateurs à enfreindre la loi de Dieu. A défaut pour la Commission théologique internationale d’avoir parlé de cet aspect, on espère que l’encyclique attendue du pape Léon XIV abordera ce thème.
Quo vadis, humanitas ? : l’avenir de l’homme passe par la grâce et la charité
Quo vadis, humanitas ? conclut :
« La vision chrétienne de la vie articule l’identité avec la reconnaissance d’un don gratuit originel qui la précède et l’accueil d’une tâche qui en découle, confiée par l’amour de Dieu à la liberté des individus et des peuples. Chaque être humain est appelé à se recevoir comme un don, à partager le don de la différence, à devenir un don pour les autres, à reconnaître la transcendance du don comme divin… Les chrétiens connaissent dans le Christ leur condition d’êtres qui doivent tout à l’initiative de Dieu le Père et qui, en même temps, sont appelés par Lui au développement le plus authentique et au don total d’eux-mêmes. C’est pourquoi leur annonce du salut n’insiste pas tant sur leur capacité à dépasser (même technologiquement) leurs limites naturelles ou culturelles, que sur l’accueil ému et reconnaissant du don d’un amour qui rend possible le développement de l’identité personnelle et sociale, en tant qu’œuvre de la charité. »
Le document rappelle que ce sont les plus pauvres qui auraient le plus à souffrir de devenir des dommages collatéraux, balayés sans pitié avec la mise en œuvre des technologies au service des puissants : « Il en découle le devoir d’être particulièrement attentifs, comme d’humbles sentinelles, aux conséquences que peuvent avoir les nouveaux développements de la société sur la vie des plus démunis. Il s’agit de réagir par une parole prophétique et un engagement généreux. C’est ainsi que se joue l’authenticité de notre foi et la valeur humaine de notre vie. »
Ce n’est pas faux, mais c’est un peu court. Si, comme Quo vadis, humanitas ? l’explique, on s’oriente avec la folie de l’IA vers la mise à l’écart de Dieu lui-même, il s’agit plutôt d’implorer Dieu pour qu’il sauve l’humanité de cette révolte ultime.
Le premier des deux articles que nous consacrons à Quo vadis, humanitas ? se trouve ici.











