
« Aventures d’un officier russe ou Le Diable Blanc de la Mer Noire », éditions Edilys, 270 p.
Il y a cent ans, tout juste, la Russie voyait le spectre bolchevique Ă©tendre son ombre sur elle. Les journĂ©es de mars 1917 inauguraient l’horreur, et un mois plus tard, LĂ©nine, de retour d’exil, prĂ©sentait au Parti ses thèses rĂ©volutionnaires, les Thèses dites d’Avril. C’est Ă l’orĂ©e de ces sombres mois que commence le rĂ©cit du Diable Blanc de la Mer Noire.
Près de neuf dĂ©cennies après la première Ă©dition, en 1924, l’auteur en reste encore inconnu. Mais il est aisĂ© de croire en sa parole, simple, brève, tellement marquĂ©e par cette histoire hallucinante d’un peuple rendu fou par des idĂ©es. Sans s’arrĂŞter Ă l’Ă©tude minutieuse et intellectuelle de la contagion rouge dont il voit infestĂ© son peuple, l’officier en montre les effets – ils suffisent largement.
Un récit édifiant qui peut être lu dès 15 ans.
Une odyssée peu commune
Les Ă©ditions Edylis ont eu le bon goĂ»t de redonner sa place Ă un titre qui connut entre 1924 et 1964, pas moins de vingt-trois Ă©ditions en quatre langues… L’auteur n’Ă©tait pourtant pas un Ă©crivain de mĂ©tier. C’est l’Ă©diteur Lewis Stanton Palen, qui le persuada d’Ă©crire ses souvenirs de cette Ă©poque : « XXX » mit au clair ses notes – Lewis S. Palen ne les retravailla qu’Ă peine.
Et le ton est juste, sans exaltation, un tĂ©moignage Ă©crit avec la simplicitĂ© des braves – certains Ă©pisodes font parfois songer Ă des passages du Soldat OubliĂ© de Guy Sajer, quelques dĂ©cennies plus tard, sur des fronts tout proches… RĂ©fugiĂ© Ă l’Ă©tranger, oĂą l’a rencontrĂ© Lewis S. Palen, on peut douter que « le Diable Blanc » ait jamais remis les pieds dans sa sainte Russie, devenue URSS pour quelques dĂ©cennies – il y aurait Ă©tĂ© fusillĂ© sans autre forme de procès.
Qui Ă©tait-ce ? On devrait pouvoir aujourd’hui retrouver son nom, mais au prix de quelques recherches poussĂ©es. Lewis S. Palen en donne dans son introduction quelques Ă©lĂ©ments biographiques. Un père colonel dans l’ArmĂ©e et Ă©cuyer du Tsar, une famille issue de la noblesse, l’officier casse-cou, au tempĂ©rament en tout point russe, avait Ă©tĂ© promu chef de bataillon en janvier 1917 : il ne se doutait pas que ses ennemis allaient ĂŞtre russes.
« Toravitch ! » (Camarade!)
Et, comme il l’Ă©crit lui-mĂŞme, « la guerre civile est une chose affreuse »… Tous les ingrĂ©dients d’un bon roman d’aventure sont rĂ©unis : complot, bagarre, espionnage (l’Ă©pisode de la fabrique de vodka explosĂ©e par l’officier, oĂą se rue tout un peuple obnubilĂ© par l’alcool interdit, est ubuesque). Mais le ton est grave, la rĂ©alitĂ© est tout sauf rĂ©jouissante.
Trois ans de sa vie qu’il raconte, sous l’instauration de la dictature marxiste-lĂ©niniste.
Le froid immense de l’hiver qui sĂ©vit sur les sotnias des Cosaques. La fuite Ă travers les steppes des Tartares. La prĂ©sence diabolique de la TchĂ©ka, Ă Moscou, qui pousse Ă se mĂ©fier de ses propres amis. L’horreur d’entendre torturer les siens. L’incertitude de pouvoir encore passer les frontières.
L’embarquement, enfin, en novembre 1919, Ă Yalta, alors que les armĂ©es Denikine et Wrangel sont tenues en Ă©chec : les derniers restes d’une sociĂ©tĂ© russe Ă©perdue, mĂŞlant paysans et officiers, se rĂ©fugieront sur des navires anglais…
« Nous sentions que tout était fini en Russie »
« Nous sentions que tout Ă©tait fini en Russie et qu’un abĂ®me s’Ă©tait ouvert entre le passĂ© et l’avenir ». Page après page, on voit se dessiner la rĂ©alitĂ© dĂ©vorante de la RĂ©volution. Dès le dĂ©but de l’annĂ©e 1918, « les seules personnes pouvant jouir de la libertĂ© et de la vie Ă Moscou Ă©taient celles qui n’avaient ni le respect de soi, ni le courage de leurs opinions ».
Et cette vĂ©ritĂ© persista, sous la houlette des « commissaires bolchĂ©viques », qui ne payaient pas leur cafĂ© au motif que tout devait appartenir au peuple…
L’infestation idĂ©ologique toucha particulièrement l’armĂ©e de l’empire qui se retrouva très vite parfaitement dĂ©sorganisĂ©e par l’Ordre du jour n°1 lancĂ© par Kerensky qui destituait les officiers (il fallait dĂ©truire l’ancienne armĂ©e sous peine de voir la rĂ©volution Ă©crasĂ©e). Quasi du jour au lendemain, revinrent du front des centaines de milliers d’hommes avinĂ©s Ă qui on avait promis les terres des uns et l’argent des autres, s’ils quittaient leurs officiers : on imagine sans peine leur Ă©tat d’esprit.
Face Ă eux, une noblesse russe dĂ©partie de tous ses biens, tant immobiliers que pĂ©cuniaires. L’auteur Ă©voque ses hommes, des officiers de l’ArmĂ©e blanche : « L’un avait eu ses propriĂ©tĂ©s confisquĂ©es ou dĂ©truites et Ă©tait rĂ©duit Ă la pauvretĂ©, un autre sa mère ou sa sĹ“ur emprisonnĂ©es, un troisième son père fusillĂ©, un autre son frère assassinĂ©, et tout cela pendant qu’ils exposaient bravement leur vie en essayant de prĂ©server l’ArmĂ©e russe contre l’influence dĂ©moralisante de la propagande allemande et rĂ©volutionnaire. Le dĂ©sespoir rĂ©gnait dans leur cĹ“ur et s’exprimait de toutes les façons imaginables ».
Le père face au fils : blanc contre rouge
Une extrĂŞme dĂ©bandade. Quelle force violente que la RĂ©volution… Et que les hommes prennent vite part Ă ce qui doit, in fine, les ruiner, jusque dans leurs familles !
Le « Diable Blanc » se remémore cette scène restée gravée dans son esprit : un petit vieux rabougri et ramassé par les ans, corrigeant par le fouet sur le pas de sa porte, un grand et jeune Cosaque impassible, de retour du front. Le fort gaillard était son fils, mais il avait déserté, acquis aux idées de la Révolution, et son père le reniait, fidèle aux valeurs du passé.
Un abĂ®me entre deux gĂ©nĂ©rations, entre deux ères historiques. « A ce moment oĂą disparaissaient peu Ă peu tous les vestiges de l’ancienne autoritĂ© Ă©tablie, j’ai vu des choses que je n’ai pas le cĹ“ur de raconter, pas plus sans doute que le lecteur n’aurait le cĹ“ur de les lire ».
Mais pourquoi « le Diable blanc de la Mer Noire » ?
Mais pourquoi « le Diable blanc » ? C’est l’Ă©pithète dont il avait Ă©tĂ© affublĂ© par les Bolcheviks, Ă cause de ses manières musclĂ©es de dĂ©fendre le quartier du port de Yalta, quand toute la CrimĂ©e se vidait de l’ArmĂ©e Blanche houspillĂ©e par les Rouges.
« Ce surnom me resta tout le temps de mon sĂ©jour sur les bords de la Mer Noire. Une forte somme d’argent fut promise Ă quiconque apporterait Ă un commissaire la tĂŞte du Diable Blanc ».
Vaincu par tant d’injustice, l’officier a rendu coup pour coup.
Il l’explique, ailleurs : « Toutes ces exĂ©cutions d’innocents qui ont eu lieu presque en face de moi, tout ce que j’ai vu et endurĂ© moi-mĂŞme ont fait naĂ®tre en moi un profond sentiment de vengeance qui, plus tard, m’a conduit Ă commettre des actes que, sans cela, j’aurais condamnĂ©s si d’autres les avaient commis. »
Clémentine Jallais
A lire également, la quasi suite de ce récit, au niveau historique, écrit par Boris Solonévich : Un Chef scout dans la tempête bolchevique (réédition Edilys 2015)




























































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