Steven Shaw : L’effondrement global de la population mondiale a déjà commencé

Shaw effondrement population mondiale
 

Steven J. Shaw est un démographe américain d’origine britannique qui travaille depuis dix ans à plein temps sur la chute vertigineuse de la fertilité dans le monde. Il lui a notamment consacré un documentaire, Birthgap, que nous avons évoqué ici sur RITV. Dans un récent podcast avec le journaliste Brendan O’Neill, Shaw a évoqué ce problème dont il avoue n’avoir pas imaginé qu’il s’aggraverait aussi vite. Le démographe explique s’être focalisé sur la question de la chute de la population mondiale, parce qu’elle est à peine étudiée, sinon à la surface, et mal compris. Le plus grave étant, dit-il, qu’il n’existe aucune solution connue. En écoutant ces échanges avec O’Neill, on perçoit qu’il s’agit d’un problème réellement structurant pour le monde et son avenir. Quelque chose dont l’humanité pourrait ne pas se relever : c’est elle qui est attaquée dans son être même. L’aboutissement de la « culture de mort » ne serait-il pas sa disparition pure et simple ? Car Shaw le souligne d’emblée : quand la natalité s’effondre, « il n’y a aucune nation dans l’histoire qui ait jamais réussi à s’en remettre ».

La première remarque que fait Steven Shaw au sujet du Royaume-Uni est éclairante. S’il n’y a plus de « femme moyenne » aujourd’hui, contrairement aux époques qui ont duré jusqu’aux années 1960 où la plupart des femmes se mariaient, avaient des enfants à peu près à la même époque et avaient un nombre similaire d’enfants, aujourd’hui, si l’on tient compte seulement des mères ayant des enfants, celles-ci en ont à peu près le même nombre au Royaume-Uni que les mères des années 1970. En somme, quand une femme a des enfants, elle en a entre 2,2 et 2,3.

 

L’effondrement global de la population est lié à l’infécondité non choisie

« Les mères font donc preuve d’une résilience remarquable, et on observe la même chose au Japon ; c’est aussi le cas dans la plupart des pays. Quant aux Etats-Unis, on constate que le nombre d’enfants par mère y est en augmentation », affirme Shaw.

Qu’est-ce qui a donc changé ? D’après les données qu’il a étudiées – on parle de 300 millions de femmes – c’est la proportion de femmes sans enfants. Elle était de 10 %, voire de 5 % ou moins, dans la plupart des pays en 1970. Mais aujourd’hui, on constate qu’en réalité un tiers d’entre elles finiront par n’avoir aucun enfant, alors que les hommes comme les femmes ne sont en général qu’environ 10 % à ne pas désirer d’enfants. Le vrai problème se situe donc chez les 90 % qui souhaiteraient en avoir, mais qui n’y parviennent pas, souligne Shaw, dans le cadre de « l’absence d’enfants non planifiée ».

Les raisons en sont multiples. On trouve, parmi ces inféconds involontaires, ceux qui ont trop attendu, ceux qui ont divorcé, ceux qui pensent que leur partenaire n’est pas le bon… Selon Steven Shaw, on n’avertit pas assez les jeunes de la brièveté de la fenêtre féconde : « Nous sommes très doués pour apprendre aux jeunes, à juste titre je pense, comment éviter une grossesse au mauvais moment. C’est ce qu’on enseigne partout dans le monde. Mais on s’arrête là. On ne dit rien sur cette fenêtre. »

Cela mérite qu’on s’y arrête un instant. D’une part, nous l’avons vu, les mères qui choisissent de le devenir ne sont pas moins généreuses dans le don de la vie que leurs aînées. Les femmes d’aujourd’hui souhaiteraient globalement devenir mères. Pourtant, tout semble fait, surtout pendant leurs jeunes années, pour les décourager ou leur rendre la chose difficile. Cela commence par l’ignorance où les maintiennent les programmes dits d’éducation sexuelle. La sexualité y est détournée de son but, et on n’y parle même plus de ce but présenté comme une sorte d’effet indésirable – quel que soit le programme et quel que soit le pays : comme on le sait, ces formations sont bien souvent établies et propagées par des institutions internationales comme l’ONU et ses agences.

 

Steven Shaw dresse le tableau poignant d’un monde vieillissant

Le tableau que dresse Steven Shaw est en réalité d’une profonde tristesse. En dehors d’un avenir qui se ferme peu à peu dans de nombreux pays du monde, faute d’enfants, il y a les regrets de toutes ces femmes et de tous ces hommes qui lui disent éprouver le « deuil » des enfants qu’ils n’ont jamais eus. Shaw ne le dit pas, mais assurément, l’avortement y est pour quelque chose : ce sont tous ces enfants vivants qui ont été détruits par la volonté même de ceux qui les avaient engendrés. Il observe avec justesse :

« Ce n’est pas un sujet anodin. Non, cette situation détruit des vies, elle détruit des communautés. Et aujourd’hui, on constate que cela se produit à l’échelle des nations, avec des répercussions considérables sur toutes sortes de réalités socio-économiques auxquelles on n’a pas encore vraiment commencé à réfléchir dans leur globalité. »

Au niveau de la communauté et des Etats, le tableau n’est pas moins triste, même si on ne s’en aperçoit pas encore dans la plupart des pays où la majorité des écoles et des communautés fréquentées par les populations actuelles continuent encore d’exister. Au Royaume-Uni, souligne Steven Shaw, le nombre de naissances est divisé par deux tous les 55 ans à la vitesse actuelle.

Mais en Corée du Sud, c’est tous les 20 ans. Cela veut dire qu’il faut moitié moins d’écoles à chaque génération. Steven Shaw lui-même a décidé de vivre au Japon pour prendre la mesure de ce à quoi ressemble la vie dans un pays qui est en quelque sorte pionnier en matière de dénatalité.

 

L’effondrement global de la population présenté comme un bien

La propagande écologiste anti-humaine et le rythme frénétique de la vie moderne dans les villes à forte densité de population ont fait croire que trouver de la place pour respirer pourrait constituer une retombée positive de la dénatalité. C’est notamment l’avis du démographe Thibault Prébay, qui veut voir la dénatalité comme une chance. Ce qu’explique Stephen Shaw est de nature à exploser son rêve… Son témoignage est glaçant :

« C’est vraiment bouleversant. Bien sûr, en plein centre de Tokyo, on ne s’en rendrait jamais compte. C’est pareil au centre de Kyoto ou d’Osaka. Là encore, on ne s’en rendrait absolument pas compte : les rues sont animées, il y a du monde partout. Les réseaux ferroviaires sont toujours bondés, mais il suffit de s’enfoncer un peu dans la banlieue pour découvrir des quartiers vidés de leur substance, des communautés délabrées : retirez une école d’un endroit, et la communauté qui l’entoure s’effondre. Pourquoi s’effondre-t-elle ? Parce que les jeunes parents ou les futurs parents s’installent là où se trouvent les écoles, puis déménagent encore là où se trouvent les écoles, encore et encore, et ce qui reste, ce sont des zones avec trop de logements où, franchement, personne n’a vraiment envie de vivre. Pourquoi ? Parce qu’il n’y a pas de communauté. Et qui vit là-bas ? Les personnes âgées qui n’ont pas les moyens de déménager, car les zones où vont les jeunes, où se trouvent les emplois, en d’autres termes, où se trouvent les écoles, sont de plus en plus chères.

« Certains diraient : “Eh bien, il y aura des avantages à cela, vous aurez plus d’espace.” Mais les choses ne fonctionnent pas ainsi. La réalité, c’est que certaines parties de la société sont laissées à l’abandon. Les bâtiments ne sont pas réparés, ni les rues. On n’a pas les moyens d’entretenir les rues, et la vermine envahit tout. Tout cela, je le savais, car quand j’étais aux Etats-Unis, j’ai passé sept ans dans la banlieue de Détroit, dans le Michigan. Détroit : des gens formidables, une ville magnifique… Mais le centre-ville à l’époque, il y a une dizaine d’années, c’était une ville construite pour 2 millions d’habitants, qui s’est retrouvée avec seulement 700.000 habitants. Les raisons étaient très différentes. Cela avait à voir avec le départ de l’industrie automobile hors de la ville, mais la ville a été décimée et a fait faillite en 2013, je crois. C’est toujours la plus grande faillite de l’histoire des Etats-Unis. Certains quartiers n’étaient pas sûrs. La ville ne savait même pas combien elle comptait de lampadaires en état de marche. Pourquoi ? Parce qu’il était trop dangereux de sortir la nuit pour les compter. Car il n’y a rien de bon à vivre dans des sociétés en déclin. »

 

Même les pays les plus fertiles verront décliner leur population

Steven Shaw ne voit pas le phénomène épargner même les pays les plus fertiles actuellement, à savoir ceux de l’Afrique subsaharienne qu’il a lui-même visités dans le cadre de ses recherches. Pour lui, les naissances y seront passées sous la barre des deux enfants par femme d’ici à la fin du siècle. Pour ce qui est de l’Inde, qui a dépassé la Chine comme nation la plus peuplée et dont la population totale continue de grimper pour atteindre 1,7 milliard de personnes. Il souligne que le vrai fait marquant est celui de l’inversion du nombre de naissances : depuis 25 ans déjà (en 2001), les naissances ont chuté de manière constante, atteignant une baisse de 20 % au total, et continuent de s’effondrer. Il souligne également que l’Inde, qui compte quelque 36 Etats, voit déjà 90 % de ceux-ci avec des taux de naissance inférieurs au minimum requis pour le remplacement des générations. Et l’ensemble du pays se trouve déjà en deçà du chiffre fatidique de 2,1 enfants par femme, le minimum requis pour que les générations se renouvellent de manière constante. Dans les Etats les plus riches de l’Inde, les taux de natalité sont bas depuis 30 ans déjà. Le taux de natalité de 1,4 ou 1,5 enfant par femme y est au même niveau que celui de l’Europe et du Royaume-Uni.

Brendan O’Neill souligne de son côté que ce n’est pas exactement cela qu’on enseigne aux enfants en géographie. Le discours reste celui de la « surpopulation », couplé avec celui sur l’impact environnemental des êtres humains – alors que la réalité est que la croissance que l’on peut encore observer de la population est due à la longévité et à la proportion des personnes âgées, qui augmente par rapport à celle des jeunes.

Le tableau que dépeint ensuite Steven Shaw de ces sociétés vieillissantes est poignant. On a affaire à des sociétés où les personnes âgées sont de plus en plus isolées ; elles vivent dans des quartiers abandonnés par les jeunes, abandonnés par les commerces, et peu à peu vidés de toute vie communautaire alors que la santé des habitants âgés qui restent se dégrade et qu’ils se trouvent si seuls pour certains qu’ils ne parlent avec un autre être humain qu’une fois par semaine… Comme le dit Stephen Shaw : « On se rend compte que l’idée d’une société vieillissante n’a rien de charmant, à part peut-être pour quelques rares chanceux… » C’est ce qu’il a vu au Japon et, dit-il, ce fut « l’une des expériences les plus émouvantes » de sa vie.

 

Steven Shaw dénonce le cercle vicieux de la fausse solution migratoire

Dans le registre des remèdes possibles, ceux qui sont mis en avant par exemple dans des pays comme l’Allemagne et ailleurs en Europe, où l’on fait appel à une immigration importante pour compenser le manque de naissances, Steven Shaw le dit sans hésiter : « Si vous pensez que la migration est une solution à la crise des taux de natalité, je vous dirai absolument que vous avez tort. »

Il évoque d’abord le problème que cela crée dans les pays d’origine des migrants qui subissent le départ de leurs cerveaux et, plus largement, de leurs forces vives. Le rêve d’avenir y devient le départ. Au Népal, décrit-il, on ne compte plus les vieux parents qui sont seuls : leurs enfants leur envoient de l’argent, mais « les vieux ne veulent pas autant de l’argent que de la compagnie et de gens qui puissent prendre soin d’eux ». En Ethiopie, il se souvient d’avoir croisé deux jeunes femmes de 26 ans, pas mariées – la chose est suffisamment inhabituelle dans ce pays pour qu’il leur demande pourquoi. Réponse : « Nous voulons vivre, nous voulons nous marier en Italie. » « Tout cela parce qu’elles mettent leur vie entre parenthèses dans l’espoir d’avoir une chance de venir en Italie, en raison des rêves que nous leur avons donnés », regrette Shaw.

Il souligne également que les pays qui ne choisissent pas l’immigration pour pallier le manque de naissances finiront, de manière évidemment « inélégante », par voir le nombre de personnes âgées diminuer, le pays finissant par se stabiliser dans le cadre d’une population moins importante.

Mais dans les pays d’immigration, les migrants eux-mêmes vieillissent et il faut aussi en prendre soin, alors même que les taux de naissance ne sont pas remontés : « C’est ce qui se passe en Europe… Au fond, pour le dire simplement, nous faisons venir des gens qui vont vieillir. Que faire alors ? Eh bien, il faudra davantage de migrants. Quand les gens disent que la migration est une solution à la dénatalité, ce qu’ils prônent en réalité, c’est une migration perpétuelle et sans fin. » Où les trouver dans les pays déjà quittés par les jeunes venus dans les pays qu’on leur a fait miroiter ?

 

Steven Shaw : quel jeune oserait avouer un désir d’enfant à 18 ans ?

Sur le plan civilisationnel, les choses ont changé, entre autres en raison de la difficulté à s’établir pour fonder une famille dans un contexte de crises économiques successives qui ont poussé de nombreux jeunes à faire des études plus longues, à essayer d’avoir une stabilité économique avant d’avoir des enfants. Aujourd’hui, l’âge moyen de la première naissance dans les pays occidentaux est de 30 ans ou plus pour les femmes. Shaw en tire cette conclusion :

« Que faire aujourd’hui si l’âge moyen pour fonder une famille est de 30 ans, alors que tu as 18 ans, que tu es au lycée et que tu as un petit faible pour l’un de tes camarades de classe ? Tu ne penses probablement pas que c’est la personne avec laquelle tu vas t’installer et fonder une famille. Peut-être est-ce pareil à l’université aussi. C’est… c’est probablement vers le milieu ou la fin de la vingtaine qu’on commence à envisager une relation sérieuse. Et même si tu voulais t’engager sérieusement, tu risquerais d’obtenir une réaction différente de la part de la personne qui t’intéresse, qui te dira que tu es fou rien que de parler d’enfants à cet âge-là. Nous avons créé ces sociétés où la norme est de faire autre chose, de ne même pas penser aux enfants avant au moins la fin de la vingtaine. Dans ce contexte, il est certain que les civilisations ont changé, que les cultures ont changé… »

Pour Steven Shaw, qui s’en réfère à l’exemple de Rome sous César Auguste, il est bien possible que les quelque cinquante civilisations qu’a connues le monde aient principalement disparu en raison de la dénatalité. C’est une cause bien plus déterminante, souligne-t-il, que les guerres ou les épidémies qui, une fois passées, n’empêchent pas les populations de faire ce qu’elles faisaient avant : se marier à un certain âge et avoir un certain nombre d’enfants. Ainsi, la population se reconstruit. Aujourd’hui, c’est de manière générale et durable que les gens ont moins d’enfants, avec à la clef la présence de moins de parents potentiels dans la génération suivante. Ce phénomène s’exprime alors dans une « courbe exponentielle de décadence… C’est de la mathématique pure », explique Shaw.

 

Face à l’effondrement global de la population, la colère de ceux à qui on a menti

Pour autant, il reste optimiste. Steven Shaw raconte avoir posé cette question de l’optimisme à de nombreuses personnes à travers le monde. Il a vu des jeunes, à l’université ou dans les écoles secondaires, réagir avec colère lorsqu’ils comprennent qu’on les encourage à se focaliser sur leurs études supérieures et sur leur carrière sans les mettre en garde sur le risque de voir leur fertilité diminuer. « En voyant ce feu dans les yeux des jeunes gens, je me suis rendu compte que la jeune génération a assez de désir, et je pense la capacité, pour mettre en œuvre les changements fondamentaux dont nous avons besoin » – et cela ne se fera pas avec de simples aides financières, en tout cas sur le long terme.

Pour Steven Shaw, « de nombreux pays n’y parviendront pas et ne survivront pas à la réalité actuelle, qui est une réalité mathématique. D’autres, plus nombreux, en seront changés en profondeur »… et ce dans un contexte géopolitique instable à l’heure où certains vont rechercher des ressources dans d’autres pays. Il explique :

« Pour moi, la réponse est pourtant extrêmement claire, mais aussi extrêmement difficile. Je pense que les nations qui survivront à cette situation seront celles qui trouveront le moyen de permettre aux jeunes d’avoir des enfants à un âge beaucoup plus précoce. Encore une fois si, en tant que société, vous pouvez rendre vos systèmes éducatifs plus flexibles, favoriser l’apprentissage tout au long de la vie, offrir de meilleures perspectives de carrière aux jeunes parents, notamment aux jeunes mères, ce qui permettrait d’éliminer une grande partie de la vulnérabilité qui touche les jeunes, en particulier les jeunes femmes, et ramener l’âge moyen de la maternité à 24, 25 ou 26 ans, je le répète, ce sont ces nations qui survivront. Y parvenir sera extrêmement difficile, mais il faut bien commencer quelque part. »

On peut, on doit même ajouter que pour cela, il faut autre chose qu’un simple optimisme ou un désir, fût-il naturel. C’est le surnaturel qui peut encourager les jeunes à prendre tôt le chemin de la paternité et de la maternité, qui sont un don et donc aussi un sacrifice, mais au service d’une espérance qui transcende les biens d’ici-bas. Si on ne croit plus en rien, ni au lendemain, ni en l’au-delà, pourquoi prendre ce chemin ?

La description que fait Steven Shaw des sociétés qui ont déjà renoncé à leur propre avenir montre pourtant que, même sur le plan purement terrestre, le refus ou l’impossibilité à grande échelle d’avoir des enfants mène à une tragédie qui se révèle à la fois personnelle et collective. Le mal apporte avec lui le malheur.

 

Jeanne Smits