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“Benoît XV, le pape de la paix”, d’Yves Chiron

Benoît XV le pape de la paix Yves Chiron
 
Yves Chiron vient de publier une biographie du pape Benoît XV (1914-1922). Yves Chiron a déjà publié des biographies des papes Pie IX, Pie XI, Paul VI, etc. L’actualité tient évidemment au centenaire de son pontificat, qui coïncide avec celui du drame fondamental du XXème siècle européen, la guerre de 1914-18. Benoît XV est aujourd’hui fort mal connu, venant entre les figures fortes de Saint Pie X (1903-1914) et de Pie XI (1922-1939). En outre, ses initiatives constantes pour une paix équilibrée entre puissances européennes ont été totalement ignorées. Son œuvre magistérielle, contrairement à celles de son prédécesseur et de son successeur, ne comporte rien de marquant, du moins pour le grand-public catholique ; le Code de Droit Canon de 1917 est son œuvre majeure.
 

La drame d’un pape diplomate ignoré

 
Benoît XV est tout simplement ignoré, tout comme ses initiatives de paix. Le camp de l’Entente refuse absolument de le prendre en considération : la France et l’Italie, aux populations en principe catholiques, mais dirigées par des francs-maçons anticatholiques, la Russie orthodoxe, ou le Royaume-Uni protestant, tout semble se liguer contre une reconnaissance des initiatives pontificales, à commencer par le refuse de principe d’envoyer des ambassadeurs près le Saint-Siège. Paradoxalement, la Grande-Bretagne anglicane s’avère relativement ouverte, malgré des traditions anticatholiques multiséculaires. Cette exclusion est prolongée jusqu’aux conférences de paix de 1919-1920, où tout observateur pontifical est même interdit.
 
Dans l’autre camp, le Saint-Siège est au moins écouté, voire sollicité. L’Autriche-Hongrie cherche ainsi à coordonner ses initiatives de paix de 1916 à 1918 avec celles du Vatican. L’Allemagne répond poliment, mais suit son propre jeu, sans vraiment tenir compte des suggestions de Benoît XV. Quant à l’Empire Ottoman, musulman, dirigé par des francs-maçons et génocidaire de chrétiens à partir du printemps 1915, il se montre logiquement le plus éloigné du Vatican dans l’Alliance. Benoît XV, avec des formes diplomatiques, a d’ailleurs protesté contre le génocide arménien et assyrien, suppliant les autorités d’Istanbul de mettre fin aux massacres collectifs systématiques.
 
Les avis de Benoît XV ne sont pas davantage suivis dans l’élaboration des traités de paix en 1919-1920. Les vainqueurs, qui se querellent du reste entre eux, tendent à imposer une paix d’écrasement, et non de compromis acceptable ou a fortiori de réconciliation. Yves Chiron met en valeur les intuitions justes du pape face à des Français, y compris des évêques ou des cardinaux, très excités sur le thème de l’écrasement définitif de l’Allemagne. Le pape sait la chose impossible, et ces humiliations systématiques génératrices à terme prévisible de contrecoups remarquables. L’histoire lui a hélas donné raison. De même l’éclatement complet de l’Autriche-Hongrie, et le tracé des frontières hongroises particulièrement injuste imposé en 1919-1920, peuvent passer pour peu inspiré.
 

Quelle gestion de l’Eglise ?

 
Le pape de la paix a donc tout tenté pour établir une paix durable en Europe. En vain. Il n’a pas oublié pour autant de gouverner l’Eglise catholique. Yves Chiron analyse son action, essaie de retrouver ses buts, et pose ses interprétations sur un terrain miné par un siècle de polémiques qui se sont développées spécifiquement en France. Les controverses portent surtout sur ce point précis : Benoît XV a-t-il renoncé à la lutte contre le modernisme, combat idéologique central pour Pie X et défini dans son encyclique Pascendi (1907) ? Selon Yves Chiron, Benoît XV n’a strictement rien enlevé à l’enseignement de son prédécesseur et quand l’Eglise a parlé, surtout de manière récente, elle n’a pas à se répéter, ce qui affaiblirait son message. L’argument est néanmoins un peu court. Les papes ont par exemple renouvelé à d’innombrables reprises les condamnations de la maçonnerie. Quant aux hommes, Yves Chiron étudie le suivi des dossiers des modernistes ou suspects de modernisme, aujourd’hui complètement tombés dans l’oubli. Selon l’auteur, il n’y a pas eu relâchement général, ni réconciliations inconditionnelles avec des novateurs. Benoît XV aurait été sensible à l’atmosphère peu charitable des dénonciations systématiques opérées dans le cadre de la sensibilité dite de La Sapinière, dissoute par lui-même et accusée à son tour de multiplier les attaques peu fondées, trop légères et publiques qui causaient beaucoup de tort aux intéressés. Sur ce point polémique, on peut ne pas suivre l’auteur à l’érudition pourtant inattaquable, qui ne saurait voir en Benoît XV un complice au moins passif du modernisme, comme parfois encore avancé de nos jours.
 
Benoît XV anticipe largement le développement des clergés indigènes opérés par son successeur Pie XI, préparant en particulier de nombreuses consécrations d’évêques indigènes. Le souci pastoral est évident. L’Evangile est mieux accueilli s’il est annoncé par des compatriotes et non des étrangers. De même, sur le plan géopolitique, l’Eglise perd à paraître liée à des puissances coloniales ou à des impérialismes européens, aux positions contestées dès cette époque.
 
Enfin les efforts du pape pour résoudre la question romaine sont mentionnés. Restés sans suite sous Benoît XV du fait de la constante mauvaise volonté de l’Etat italien, ils préfigurent les Accords du Latran signés par Pie XI et Mussolini.
 

Une figure effacée mais essentielle

 
Benoît XV semble aujourd’hui une figure fort effacée, sinon totalement oubliée. Elle mérite d’être redécouverte, et la biographie d’Yves Chiron y aide considérablement. Les passionnés d’histoire religieuse regretteront seulement la concision quelque peu excessive de ces 320 pages de texte, soit la lecture d’une nuit. L’auteur aurait certainement eu, avec compétence, bien davantage à dire.
 

Octave Thibault

 
Yves CHIRON, Benoît XV, Perrin, 390 pages, octobre 2014, 22,90€