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“Cosmos” de Michel Onfray, reflet des apories de notre temps

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Cosmos : Michel Onfray, Ă©ditions Flammarion 2015, 563 pages,
22,90 euros.


 
Michel Onfray est le penseur officieux de notre époque. Un nouveau Jean-Paul Sartre, en plus accessible, sans être inculte et ridicule comme Bernard-Henri Lévy. Il possède un minimum de potentiel contestataire, au moins apparent, pour précisément incarner l’indépendance du penseur, l’exigence de la pensée. Et il a su en certaines occasions dénoncer quelques aberrations de notre époque, du freudisme au gender.
 
Toutefois, il relève de la contestation autorisée, celle de la culture politique de gauche ou d’extrême-gauche. Ses consignes électorales oscillent entre un vote d’extrême-gauche et l’abstentionnisme, suivant une longue tradition anarchiste, et cette dernière attitude l’a emporté lors des dernières élections régionales. Sa contestation du gouvernement Valls se fait d’ailleurs surtout par la gauche.
 
Cosmos, son dernier livre, a reçu une vĂ©ritable promotion mĂ©diatique, avec des invitations très rĂ©gulières de l’auteur, qui a pu poser en contestataire officieux. Le livre a rencontrĂ© un certain succès de librairie, dans la catĂ©gorie difficile des essais. Aussi avons-nous fait l’effort de le lire. Quelle est donc la vision de l’univers proposĂ© par Michel Onfray ?
 

Une célébrité causée par quelques réflexions de bon sens dans une époque folle

 
Michel Onfray a acquis une certaine popularité bien au-delà de son public d’origine pour des propos de bon sens sur l’école, ou le gender.
 
En effet, Ă  l’école, les Ă©lèves sont lĂ  pour apprendre. Ils ne savent rien au dĂ©part, et ne sauront toujours rien s’ils passent plus de quinze ans sans jamais rien apprendre. Une gĂ©nĂ©ration, totalement scolarisĂ©e, compte aujourd’hui au final près de 10 % d’illettrĂ©s et 30 % de dysorthographiques partiels ou totaux, incapables d’écrire une phrase simple sans la moindre faute. Face Ă  l’échec manifeste des nouvelles pĂ©dagogies, des annĂ©es 1970 Ă  nos jours, l’expĂ©rience tragique, subie par des millions et millions d’enfants, continue.
 
L’apprentissage, rappelle Onfray, doit s’effectuer dans une atmosphère de travail et de discipline. L’école, une véritable école qui enseigne, constitue selon lui la seule vraie chance des classes populaires. Il y a beaucoup de vrai dans cette approche de bon sens qui fait aujourd’hui tant défaut. En effet, les futurs adultes ne risquent pas de progresser dans l’échelle sociale avec un enseignement toujours plus au rabais. Des études sociologiques sérieuses ont montré que l’acquisition de la culture, au sens large, de la culture générale jusqu’à une attitude et des disciplines de travail, évidemment indispensables pour étudier puis travailler en entreprise, ne s’obtient certainement pas dans des familles déjà marquées par de lourdes difficultés sociales, souvent éclatées, dans des quartiers difficiles. La télévision ou internet ne risquent pas, au contraire, d’améliorer ledit niveau culturel.
 
Il est bon que ces vĂ©ritĂ©s soient dites. Mais Onfray glisse prudemment sur une partie de la difficultĂ©, la prĂ©sence massive dĂ©sormais en France de familles non francophones, et de culture musulmane. Il entend que la culture française soit proposĂ©e Ă  tous ; tous vivant en France, ce ne pourrait ĂŞtre qu’utile.
 
On ne niera pas sur ces points un certain bon sens. Il est aussi net sur des dĂ©lires idĂ©ologiques manifestes comme le gender. Effectivement, les hommes ne sont pas des femmes et inversement, comme il n’y a pas de six Ă  dix-huit sexes (!) construits socialement par la fantaisie des individus.
 
Il faut donc ĂŞtre d’extrĂŞme-gauche pour pouvoir s’opposer en France. Au milieu d’une certaine hystĂ©rie mĂ©diatique Ă©videmment favorable au gender, Onfray a su dĂ©fendre une vĂ©ritĂ© biologique fondamentale. Mais, si la conclusion est juste – le gender est une absurditĂ©, sinon une abomination pour les enfants qui risquent d’être dĂ©structurĂ©s â€“, l’arrière-fond mental est erronĂ©, un naturalisme athĂ©e, fondamental chez lui.
 
Cet enseignement restaurĂ© auquel aspire Onfray est celui qui avait cours dans les annĂ©es 1960. Il regrette celui de sa jeunesse, qui a en effet permis Ă  un enfant issu d’un milieu pauvre de progresser dans la sociĂ©tĂ©. Toutefois, il a effectuĂ© une partie de ses annĂ©es de collège dans un Ă©tablissement catholique ; loin de rendre hommage Ă  ses maĂ®tres pour sa formation intellectuelle, comme après tout Voltaire, malgrĂ© son ingratitude et son impiĂ©tĂ©, pour les JĂ©suites, il ressasse le fonds anticlĂ©rical le plus violent, portant notamment l’accusation des pires vices contre les religieux.
 
La nouvelle Ă©cole Ă  laquelle aspire Onfray enseignerait vraiment, et ne se livrerait plus Ă  des expĂ©riences pĂ©dagogiques aberrantes. Mais l’enseignement public obligatoire dĂ©velopperait son matĂ©rialisme. Il dĂ©truirait probablement ce qui reste d’écoles catholiques au passage. Il remplacerait le totalitarisme actuel par un autre, avec un endoctrinement encore plus obligatoire des enfants chrĂ©tiens, au nom de leur « libertĂ© Â». Robespierre aurait dĂ©testĂ© le gender, Freud, etc. ; tout cela ne le rend nullement sympathique pour autant, bien au contraire.
 
Si, dans Cosmos, Onfray rappelle quelques-uns de ses triomphes médiatiques, qui ont contribué de façon décisive à son audience, le cœur de son propos est différent. Il propose d’infinies variations sur des centaines de pages autour de son antichristianisme fondamental.
 

Un militantisme athée central, en fait essentiellement antichrétien

 
Le cĹ“ur du propos de Cosmos est un bavardage athĂ©e. Sa seule cohĂ©rence rĂ©side dans la haine hystĂ©rique du christianisme. La religion du Christ serait, selon lui, quasiment Ă  la source de tous les malheurs de l’humanitĂ©, ou du « Cosmos Â», c’est-Ă -dire des malheurs des hommes, mais aussi des animaux et de la nature. Ces extravagances sont avancĂ©es gratuitement ou par le biais de raccourcis malhonnĂŞtes. Le christianisme Ă©tablit une hiĂ©rarchie entre l’homme et l’animal. L’animal est au service de l’homme, peut ĂŞtre mangĂ© ; il y a loin de cette position de bon sens humain et religieux, au mĂ©pris de l’animal, voire Ă  la maltraitance envers les animaux. La terre est aussi au service de l’homme, doit produire pour le nourrir ; il est Ă©trange d’en dĂ©duire que polluer, saccager la terre, serait propre au christianisme…
 
Cosmos ne suit pas vraiment un plan. Des mĂ©ditations – ce qui est un bien grand mot, mais telle est l’ambition affichĂ©e – sont proposĂ©es par l’auteur autour de cinq grands sujets : le Temps, la Vie, l’Animal, le Cosmos ou l’univers chiffonnĂ©, le Sublime ou l’expĂ©rience de la Vastitude. Cette organisation apparente, un peu pompeuse, et dont la logique Ă©chappe au lecteur, n’est d’ailleurs pas vraiment respectĂ©e. Aucun terme n’est strictement dĂ©fini (ce qui devrait pourtant aller de soi), pas mĂŞme sous forme de première approche, encore moins de synthèse claire en fin de parcours. La « vastitude Â» attire immĂ©diatement l’attention ; elle sonne comme le cĂ©lèbre « bravitude Â» de SĂ©golène Royal, mais ce latinisme rare existe effectivement dans notre langue, dans le sens d’immensitĂ©.
 
Sur des centaines de pages est donc proposĂ©e une forme de curieuse conversation, ou plus prĂ©cisĂ©ment un monologue. A tant faire que de vouloir rendre hommage aux philosophes de la Grèce antique, pourquoi donc ne pas avoir restaurĂ© le dialogue socratique ? Toutefois, le texte reste facilement lisible, avec des paragraphes ordonnĂ©s, mĂŞme si l’ouvrage n’est pas construit.
 
Onfray fait preuve souvent d’une érudition fausse, superficielle, de la mystérieuse reproduction des anguilles aux symboles du christianisme honni. Des références sont utilisées, bien que souvent déformées, corrigées pour les besoins de la cause. Les quatre principales inspirations revendiquées sont Darwin, Nietzsche, Lucrèce, Epicure.
 
Onfray livre son interprĂ©tation personnelle des deux premiers ; il expurge leurs textes de ce qui le dĂ©range, intègre par contre parfaitement au corpus des Ă©lĂ©ments douteux qui l’arrangent. Darwin est intĂ©grĂ© Ă  l’athĂ©isme le plus pur, ce qui est discutable. Nietzsche est assimilĂ© Ă  un prophète d’un paganisme essentiellement joyeux, ce qui est tout de mĂŞme bien rĂ©ducteur. Les thèmes du surhomme, de la volontĂ© de puissance, ne sont tout de mĂŞme pas si loin du fascisme absolument dĂ©testĂ© ; mais l’objection est Ă©cartĂ©e d’une pirouette. Quant Ă  Lucrèce et Epicure, la prĂ©sentation de leur matĂ©rialisme antique est Ă  peu près juste. On ne partagera Ă©videmment pas l’admiration Ă©perdue de l’auteur Ă  leur sujet, en particulier pour le poète latin. La beautĂ© de la langue latine du De natura rerum semble lui Ă©chapper quelque peu ; quant au caractère de pensĂ©e scientifique de Lucrèce, il est plus que douteux, mĂŞme pour son Ă©poque. Saint JĂ©rĂ´me, explicitement moquĂ© par Onfray, en avait dĂ©jĂ  dĂ©noncĂ© les passages absurdes, et ce dès le IVe siècle.
 
La vĂ©nĂ©ration de la Science par Onfray, Science qui triompherait de la mĂ©taphysique, de toute spĂ©culation sur un esprit, relève d’un scientisme datĂ©. Tout est prĂ©texte, de la fin Ă  l’origine de ce parcours des plus confus, de l’autobiographie, de la mort du père – en soi Ă©mouvante â€“, pour aboutir Ă  des considĂ©rations typique de l’athĂ©isme militant des annĂ©es 1850 ou 1880, assez dans la lignĂ©e de la Libre PensĂ©e. L’auteur refuse tout au plus l’aspect de contre-religion hiĂ©rarchisĂ©e de cette Libre PensĂ©e.
 
Cet antichristianisme explique des considĂ©rations curieuses sur l’Anti-Art contemporain, curieuses car favorables pour un pseudo-iconoclaste. Il y a lĂ  prĂ©tention Ă  un tri toutefois. La sympathie de l’auteur est assurĂ©e pour les Ĺ“uvres antichrĂ©tiennes. Il narre des assemblages d’images, des montages de mannequins, ou des « performances Â» théâtrales horriblement blasphĂ©matoires avec un plaisir Ă©vident. Mais il trouve qu’il reste trop de christianisme dans les blasphèmes eux-mĂŞmes. Il prĂ©conise donc l’éradication par le vide : ne plus parler du tout du christianisme. Il ne s’applique pas, comme souvent sinon toujours, sa propre prĂ©conisation Ă  lui-mĂŞme, avec son Ă©nième cri de haine antichrĂ©tienne Ă©talĂ© sur des centaines de pages.
 
Onfray réclame, au nom de sa haine de tous les monothéismes, le droit de critiquer aussi l’islam. Toutefois, il en use fort peu, et sur les presque 600 pages de Cosmos, le lecteur retrouve cette réclamation au détour d’une seule page, tandis que sont innombrables les tirades explicites de haine du christianisme, et que le livre lui-même se veut une forme de pensée antichrétienne.
 

Une passion animalière qui ne démontre rien, et se contredit

 
Parmi les références principales d’Onfray figure donc Darwin. Il encense le penseur britannique qui travaille absolument hors du champ de la Bible et des traditions chrétiennes, mais aussi en soi le naturaliste, le curieux de la vie et des mœurs des animaux. Onfray opère d’ailleurs une confusion totale, du niveau d’un lycéen à l’esprit peu subtil, entre la profession de naturaliste et le naturalisme philosophique. Les deux n’ont pas été historiquement sans lien, mais la confusion simpliste est regrettable.
 
Puis il oppose Ă  son hĂ©ros Darwin le crĂ©ationnisme et somme tous les chrĂ©tiens d’être des crĂ©ationnistes stricts et fanatiques sous peine d’apostasie – on se demande au nom de quelle autoritĂ© religieuse d’athĂ©e militant ? â€“ et prĂ©tend donc que le biologiste d’Outre-Manche aurait en triomphant du crĂ©ationnisme –triomphe donnĂ© pour acquis â€“, dĂ©truit le christianisme… Aucune dĂ©monstration vĂ©ritable n’émerge ; le lecteur suit une sĂ©rie d’assertions gratuites, comme toujours. La culture naturaliste Ă©talĂ©e par Onfray paraĂ®tra elle-mĂŞme au vrai naturaliste – puisque Darwin est considĂ©rĂ© actuellement comme une Ă©tape assez naĂŻve de la biologie thĂ©orique, le plus grand actuel authentique Ă©tant Gould (1941-2002), dont l’athĂ©ologue n’a visiblement pas entendu parler – assez simpliste. Gould a dĂ©montĂ© les conceptions au fond jamais prouvĂ©es, et plutĂ´t contredites par des siècles d’observation des fossiles, des mutations très longues et continues, Ă©talĂ©es sur des dizaines ou centaines de millions d’annĂ©es, de Darwin… Sans aucune mention de la thĂ©orie des Ă©quilibres ponctuĂ©s de Gould, Onfray se situe sans le savoir Ă  la limite de l’infantilisme du dix-neuvième siècle.
 
Ainsi, Onfray s’intĂ©resse beaucoup aux animaux, et mĂŞme aux plantes. Cosmos prĂ©sente quelques curiositĂ©s de la nature, de façon Ă  peu près juste, dans les rares passages vraiment intĂ©ressants pour un esprit curieux, comme les migrations des anguilles, ou les lianes grimpantes de la forĂŞt amazonienne… OĂą tout cela doit-il mener ? Nulle part. Un tel bavardage sur les curiositĂ©s de la nature n’appellerait tout au plus que des discussions en elles-mĂŞmes sur ces seuls sujets Ă©voquĂ©s, relevant au mieux d’une revue naturaliste, et certainement pas de philosophie. Pourtant sont tirĂ©es de ces cas des dĂ©ductions curieuses, avancĂ©es lĂ©gèrement et assez gratuitement : les animaux, l’homme inclus, et les plantes, partageraient une mĂŞme et commune vie, et seraient grossièrement identiques.
 
L’auteur développe alors le thème de la nécessité morale du végétarisme strict, qualifié de végétalisme. Ce dernier tient du fanatisme, une caricature agressive d’une croyance irrationnelle. Soit très précisément ce qu’il prétend combattre dans sa faible philosophie. Il conclut à ce sujet qu’il se définit comme croyant et non pratiquant du végétalisme, et ce par faiblesse de tempérament et idéal hédonistique hérité de Lucrèce. Il en rit.
 
Après avoir affirmé, à force d’équivalences rapides donc, qu’un homme est un animal, et même une plante, brusquement, il bascule. Il indique que, finalement, la vie d’un homme vaut plus que celle d’un animal, et que ses amis sectaires végétaliens exagèrent en mettant un être humain sur un plan identique à celui d’un gorille ou d’un poisson rouge. Cette dernière considération est juste, mais se pose en parfaite contradiction avec le reste, l’on n’ose dire la démonstration étalée sur des dizaines de pages. Onfray est capable parfois, et c’est heureux, d’un gros bon sens, qui peut le sortir des apories de sa propre pensée, mais de façon parfaitement illogique en la contredisant.
 

Une pensée pauvre, aux prétentions ridicules

 
Cosmos est annoncé explicitement par son auteur comme le premier d’un ensemble de trois traités philosophiques se voulant décisifs, marquant l’histoire de la pensée humaine. Cette ambition est ridicule. Onfray fait figure de philosophe. Cela témoigne d’une énorme complaisance des médias désinformateurs, tout comme de la pauvreté intellectuelle radicale de notre époque.
 
Une pensĂ©e pauvre, incohĂ©rente, ne saurait menacer la foi chrĂ©tienne : elle ne propose rien en remplacement – si ce n’est un paganisme et un panthĂ©isme de plus en plus perceptibles. Sont juxtaposĂ©es des considĂ©rations oiseuses dĂ©connectĂ©es entre elles, et c’est tout. Il n’y a ni sagesse, ni moralitĂ©, pour reprendre les termes de la promotion mĂ©diatique, rien. Le plus inquiĂ©tant rĂ©side, pour le salut de l’âme de l’auteur, et de ses disciples, car il en a, dans le refus radical de croire. Son antichristianisme n’est fondĂ© sur rien de sĂ©rieux. Il n’est qu’un long cri de haine soufflĂ© par Satan, qui, comme Dieu, existe.
 

Octave Thibault