Déraillement du train Rouen-Caen : quel type de sabotage ?

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C’est quasiment sûr maintenant, le train TER qui a déraillé entre Rouen et Caen le 11 septembre, faisant quarante-quatre blessés, est le résultat de ce qu’on nomme pudiquement un « acte malveillant » – en clair un sabotage. Les enquêteurs explorent toutes les pistes, mais celle-là est leur préférée, et le conducteur, dont la cabine s’était retournée sous la violence du choc, a porté plainte à sa sortie d’hôpital. Alors que les travaux de déblaiement ont commencé aujourd’hui, la seule question demeure de savoir si le sabotage a été prémédité ou est le fait d’un geste spontané. Ce déraillement introduit à une histoire du sabotage des trains en France – une histoire politique – et pose la question : de quel type est ce sabotage ? Autrement dit, « l’acte criminel » dénoncé par Hervé Morin est-il un « attentat » comme l’a craint Eric Ciotti ?

 

Acte criminel contre le Rouen-Caen

Le président de la région Normandie, Hervé Morin, a révélé la présence d’un morceau de rail long de cinq mètres et pesant 300 kilos sur la voie au lieu de l’accident, entre Tourville et Elbeuf-Saint-Aubin, et le procureur de Rouen Sébastien Gallois a précisé sa position « disposé très légèrement en travers d’un des rails de la voie du train ». C’est une présomption de sabotage prémédité, et mûrement pensé, car un rail posé perpendiculairement aurait été vu plus tôt par le conducteur et le train ne l’aurait pas heurté « en pleine vitesse » malgré le freinage d’urgence déclenché au dernier moment. Autre élément, une demi-heure avant l’accident, survenu à 19 h 45, un train circulant dans l’autre sens avait emprunté la voie, il n’y avait pas de travaux SCNF sur les lieux, et le conducteur n’avait rien vu. Le morceau de rail a donc été disposé à dessein à une heure donnée. Dans quel dessein, c’est toute la question.

 

Le sabotage de train, arme politique revendiquée

Notre confrère Reporterre, qui, à propos d’écologisme, donne la parole aux partisans les plus débridés de la révolution arc-en-ciel, a publié le premier août 2024 une étude sous le titre Pourquoi cibler des trains ? Une histoire du sabotage. Le chapô en était explicite : « Le train a toujours été une cible privilégiée des saboteurs. Cheminots, syndicalistes, anarchistes, écologistes radicaux… De tout temps, le chemin de fer a été visé pour des revendications sociales ou paralyser le pouvoir. » Avec beaucoup d’à-propos, Reporterre réagissait à l’actualité chaude. « Toute la lumière n’a pas encore été faite sur les sabotages de lignes à grande vitesse qui a paralysé le réseau ferroviaire le 26 juillet, le jour de l’inauguration des Jeux olympiques de Paris. Si son ampleur et ses dégâts ont impressionné les autorités qui tendent à attribuer l’acte à l’“ultragauche”, il n’en reste pas moins que ce type d’opération est, en réalité, assez courant, comme le rappelait dans un entretien pour Reporterre le chercheur Victor Cachard, auteur d’une Histoire du sabotage. »

 

Sabotage à la dynamite contre le capitalisme

Et de citer longuement un autre historien, François Jarrige, pour qui l’extension du réseau ferroviaire qui a redessiné les nations ne fut pas un long fleuve tranquille mais « un symbole du capitalisme. (…) Il artificialisa de nombreux territoires et provoqua dès son arrivée des conflits majeurs. » Les chemins de fer furent particulièrement visés pendant la révolution de 1848. A partir de la fin du siècle, le syndicalisme révolutionnaire reprit le flambeau : « Le train n’est plus contesté pour lui-même, mais les sabotages se multiplient pour prolonger la grève, entraver l’arrivée des troupes, viser les intérêts du patron. » Contre ces « infrastructures vitales du système capitaliste », le cégétiste Emile Poulet appelait à l’« action directe insurrectionnelle ». En 1910, lors de la grande grève des cheminots, on compta 2.900 actes de sabotage, fils électriques sectionnés, signalisations détruites, etc. Et 73 tentatives de déraillement avec dégradation des rails et attentats à la dynamite.

 

Écologisme, vitesse, déraillement et sabotage

Aujourd’hui, ce sont les écologistes radicaux qui ont remis la tradition du sabotage des trains au goût du jour. Par exemple le No TAV contre le projet France-Italie. Ou, en 2003 le sabotage du train Castor qui apportait des déchets nucléaires au site d’enfouissement de Bures dans la Meuse. D’une manière générale, les écolos sont pour le train mais contre le TGV qui « reflète l’hubris appliquée au transport, comme le Concorde. Son objectif est de concurrencer l’avion bien plus que de répondre aux besoins des populations ou aux urgences écologiques. » Dans le cas du TER Rouen-Caen, ils sont hors de cause. Alors, il peut s’agir d’une simple sottise malfaisante. Ou, comme ce fut le cas souvent dans les années 1980, de la révolte de certains jeunes qui se sentent brimés par la société française et s’expriment ainsi.

 

Des retards de train inexpliqués

De nombreux « retards inexpliqués » de la SNCF s’expliquaient alors, et s’expliquent toujours, par des objets disposés ainsi sur les voies par de jeunes révoltés, aussi bien en Ile-de-France qu’en PACA, sans que cela fût officialisé de peur de troubler la paix civile – depuis leur domaine ferroviaire s’est étendu. Plus généralement la violence et l’illégalité progressent, manifestant un mépris de l’Etat ou une exaspération. A tous les niveaux. Des pêcheurs bloquent le terminal pétrolier de Fos-sur-Mer. Les câbles du réseau internet inauguré voilà moins d’un lustre dans le nord du Médoc disparaissent, soit vandalisme, soit peut-être volés par des membres d’une communauté friande de métaux. Partout le désordre naît de la perte d’autorité de l’Etat.

 

Pauline Mille