Eon Systems équipe une mouche virtuelle d’une émulation de cerveau et obtient un comportement de mouche

Eon Systems mouche virtuelle
 

On aimerait croire que cette information est fausse, un de ces nombreux fakes qui circulent inlassablement sur les réseaux sociaux, entraînant des milliers de commentaires convenus de la part d’internautes sans jugeote. Hélas, elle paraît exacte : il faut croire que la société Eon Systems a effectivement « animé » une mouche virtuelle au moyen d’un cerveau qui ne l’est pas moins, mais que la société a calqué sur un vrai cerveau de mouche des fruits. Ladite mouche numérique s’est mise à se mouvoir comme une vraie mouche, frottant ses pattes pour nettoyer ses antennes et allant chercher du miel qu’elle a commencé à aspirer. Le petit film publié par Eon Systems montre le résultat de l’expérience, décrivant comment l’insertion de la copie simulée d’un véritable connectome de mouche (c’est-à-dire la copie de son réseau cérébral) dans un corps virtuel, une mouche numérique, résulte dans un comportement de vraie mouche.

On assiste, semble-t-il, aux débuts d’une incroyable « avancée » de la neuroscience, même si dans le contexte, on hésite à parler d’avancée.

 

Eon Systems veut inverser le principe de l’IA : remplacer l’apprentissage par l’émulation d’un cerveau

Voici comment le Dr Alex Wissner-Gross, l’un des fondateurs d’Eon Systems, dont l’objectif affiché est de télécharger le cerveau humain (« Upload the human mind ») « afin que les humains puissent s’épanouir dans un monde où existe la superintelligence », raconte l’aventure sur X. Il fait le parallèle avec la « singularité », dont on nous annonce qu’elle va éclore dans les intelligences artificielles, mais il faut croire qu’on passe désormais à une nouvelle étape, rendue actuelle par son expérience :

« Depuis des décennies, l’émulation du cerveau entier est le pendant fascinant de l’intelligence artificielle : copier un cerveau biologique, neurone par neurone et synapse par synapse, puis le faire fonctionner. Aujourd’hui, pour la première fois, je publie une vidéo d’une entreprise que j’ai contribué à fonder, Eon Systems PBC, démontrant ce que nous pensons être la première incarnation au monde d’une émulation du cerveau entier capable de produire des comportements multiples. »

L’expérience fait suite à des travaux initiaux publiés dans Nature en 2024 par des collaborateurs d’Eon Systems qui avaient établi un modèle informatique de la totalité du cerveau de la mouche drosophile – 125.000 neurones et 50 millions de connexions synaptiques – dont l’évaluation par un modèle de machine learning permettait de prédire le comportement moteur d’après l’identité des neurotransmetteurs avec une exactitude de 95 %. « Mais c’était quelque chose de désincarné : un cerveau sans corps, une activation sans dimension physique, des signaux moteurs qui n’avaient nulle part où aller », observe Wissner-Gross.

 

Eon Systems à la recherche du cerveau virtuel incarné

Désormais, affirme-t-il, « ce cerveau a un lieu où aller ». En l’occurrence, un corps de mouche physique simulé :

« Le résultat : de multiples comportements distincts, déterminés par la dynamique des circuits propres au cerveau émulé. Les informations sensorielles affluent, l’activité neuronale se propage à travers l’ensemble du connectome, les commandes motrices sont émises, et un corps simulé physiquement exécute ces commandes, bouclant ainsi pour la première fois le cycle allant de la perception à l’action dans le cadre d’une émulation du cerveau entier. »

Wissner-Gross y voit un changement qualitatif et non quantitatif, puisque jusqu’ici, dit-il, les travaux dans ce domaine ont abouti soit à des modèles de cerveau sans corps, soit à des corps animés sans cerveau. Avec la jonction des deux, jubile-t-il, « on obtient de nombreux comportements naturalistiques » répondant à des stimuli environnementaux ou gustatifs.

A terme, Eon Systems vise l’homme, et ne s’en cache pas, comme nous l’avons vu. Passer à la souris est désormais une question de degré et non de nature avec ses 70 millions de neurones, à en croire l’auteur. Avant d’aller plus loin…

 

« C’est la machine qui devient le fantôme »

Et pour ceux qui n’auraient pas compris, Wissner-Gross insiste :

« Regardez attentivement la vidéo. Ce que vous voyez n’est pas une animation. Il ne s’agit pas d’une stratégie d’apprentissage par renforcement imitant la biologie. C’est une réplique d’un cerveau biologique, dont les connexions neuronales ont été établies à partir de données issues de la microscopie électronique, fonctionnant en simulation et faisant bouger un corps. Le fantôme n’est plus dans la machine. C’est la machine qui devient le fantôme. »

On peut trouver un papier plus scientifique ici sur le site d’Eon Systems, où il est bien souligné que le nombre de comportements obtenus est très limité et que la mouche numérique doit être considérée comme une plateforme de recherche et de démonstration, rien de plus.

Mais on voit bien ou cela mène, ou pourrait mener s’il est un jour techniquement possible de faire une copie conforme de toute la structure d’un cerveau humain – une copie opérationnelle, tel est le but.

Le PDG d’Eon Systems, Michael Andregg, en dit un peu plus sur son compte X. Une fois l’objectif atteint, « un transfert de haute fidélité réussi doit vous ressembler. Il doit s’agir d’un “vous” robuste, à l’abri de la maladie et de la mort ; modifiable, capable de fonctionner plus vite qu’en temps réel et de suivre le rythme de l’IA (les transistors sont un milliard de fois plus rapides que les neurones) ; et surtout, en accord avec vos valeurs, vos souvenirs, vos relations et vos intuitions morales ».

Comment ne pas comprendre qu’il s’agit d’une singerie du Dieu créateur ?

 

Jeanne Smits