Pourquoi l’équilibre de la terreur nucléaire ne fonctionne pas avec l’Iran

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Nous connaissons tous la doctrine de l’équilibre de la terreur ou de la destruction mutuelle assurée (DMA). A quoi sert donc, pourrait-on se dire, de déployer des moyens aussi énormes pour détruire les capacités nucléaires iraniennes et empêcher ce régime islamo-gauchiste tyrannique d’avoir un jour accès à la bombe atomique ? Gavin Ashenden, l’ancien aumônier anglican de la reine Elisabeth, aujourd’hui converti à la religion catholique, publie sur son compte Substack une réflexion intéressante à ce sujet, sous le titre « L’Apocalypse iranienne et la question nucléaire ». Les conceptions eschatologiques du régime des ayatollahs changent en effet la donne, comme il l’explique en passant par une leçon d’histoire.

Comme il le souligne, « Epic Fury » ne vise pas seulement pour Israël et les USA de mettre hors d’état de nuire un Etat qui promeut activement des groupes et des actions terroristes, mais bien d’empêcher l’accès de l’Iran, et précisément l’Iran, à des armes d’aussi grande puissance et portée que les ogives nucléaires, alors que cette échéance devient de plus en plus vraisemblable.

« Une partie de la réponse réside dans le caractère eschatologique et apocalyptique de la branche particulière de l’islam chiite qui gouverne l’Iran depuis la révolution de 1979 », explique Ashenden : « Nous devons comprendre non seulement ce qu’enseigne l’islam chiite, mais aussi pourquoi la version particulière de l’islam défendue par les dirigeants iraniens est si potentiellement dangereuse pour les politiciens qui parient que la destruction mutuelle assurée signifiera que l’option nucléaire ne sera jamais réellement utilisée par le gouvernement iranien s’il acquiert des armes nucléaires. »

 

L’équilibre de la terreur nucléaire à l’aune du chiisme iranien

De fait, la minorité chiite (quelque 10 à 15 % des musulmans à travers le monde) a avec les sunnites majoritaires des différends de fond sur la succession du pouvoir. Après la mort de Mahomet, d’après eux, Ali, cousin et gendre de Mahomet, était le premier imam légitime. Et ils se revendiquent de sa lignée. Les choses se compliquent du fait de la doctrine du chiisme duodécimain, ou de « l’imam caché » qui s’y ajoute. Gavin Ashenden écrit :

« Ce mouvement tire son nom de la croyance selon laquelle, après Mahomet, il y a eu douze imams désignés par Dieu, descendants du Prophète par Ali et Fatima, qui possèdent une autorité spirituelle et interprétative spéciale sur la communauté musulmane.

« Le douzième de ces imams serait Muhammad al-Mahdi qui, selon la tradition du chiisme duodécimain, serait né au IXe siècle, mais aurait disparu de la vie publique alors qu’il était encore enfant, en 874. »

Après sa vie cachée jusqu’en l’an 941, al-Mahdi ne serait pas mort, mais resterait dans la Grande Occultation jusqu’à la fin des temps pour revenir alors tel une sorte de messie (on perçoit ici la dimension hérétique de ces croyances). Autrement dit, les chiites attendent son retour, qui est annoncé « pendant une période de troubles mondiaux et d’effondrement moral », comme le rappelle Ashenden.

 

L’équilibre de terreur nucléaire suppose que tous soient terrorisés

La grande question, dès lors, est de savoir si ceux qui l’attendent veulent ou non hâter ce moment. « Historiquement, les érudits duodécimains interprétaient l’occultation comme une exigence de retenue politique et de patience. Nous pourrions reconnaître cela comme une forme de quiétisme religieux et politique. Mais cela a changé avec la révolution iranienne et la nouvelle interprétation politique qu’elle a introduite », note Ashenden : en 1979, l’ayatollah Khomeini a introduit la doctrine du « Velayat-e Faqih », le « gouvernement du docte » qui suppose l’exercice du pouvoir par des juristes-théologiens. C’est ce qui faisait de Khomeini, puis de Khamenei, les « guides suprêmes » de l’Iran, en tant que représentants de l’Imam caché, dans une lignée qui doit s’étendre jusqu’à son retour, et dans la confusion absolue du spirituel et du temporel.

Ashenden précise :

« Cela a transformé la psychologie des duodécimains, qui sont passés d’une attente passive à une idéologie politiquement active, déterminée à faire tout son possible pour hâter les conditions de la fin. Cette vision activiste estime que le monde traversera le chaos et l’injustice avant l’apparition du Mahdi, et que la lutte politique et les bouleversements révolutionnaires peuvent contribuer à préparer les conditions de son retour. (…)

« Mais pour le dire sans détours : la conception islamique du martyre et la croyance selon laquelle les croyants peuvent contribuer à provoquer la fin des temps ont le potentiel de transformer l’idée de guerre nucléaire d’une horreur en une vertu théologique et eschatologique.

« Cette vision est-elle partagée par tous les musulmans ? Certainement pas.

« Est-elle partagée par tous les chiites duodécimains ? Non.

« Mais si elle est partagée par les dirigeants d’un Iran qui a accès à l’arme nucléaire, alors la logique restrictive de la destruction mutuelle assurée commence à s’affaiblir.

« Et la probabilité d’un échange nucléaire, non seulement comme calcul politique, mais aussi comme moyen d’accueillir l’apocalypse, augmente en conséquence. »

Face à cela, la notion d’équilibre de la terreur, où aucune force n’est prête à déclencher une attaque nucléaire de peur d’être détruite en retour, et la psychologie qui la sous-tend – la « préférence de la survie à l’anéantissement » – devient fragile. Ou comme l’écrit Ashenden : « Cette hypothèse devient moins sûre lorsque le cadre idéologique d’un régime contient un élément eschatologique puissant qui interprète la catastrophe non seulement comme un danger, mais aussi comme un prélude potentiel à la rédemption. »

 

L’eschatologie propre à l’Iran

La dissuasion nucléaire dès lors prend une autre coloration, même si l’on ne peut pas affirmer que les dirigeants iraniens sont à cet égard forcément prêts à des actions suicidaires.

Mais l’expérience du djihad, tel que le mènent aujourd’hui tant de terroristes dans des actions suicides, est pour le moins une illustration de cette idéologie. Ce n’est pas par hasard si Khamenei est aujourd’hui perçu comme un martyr parmi les siens, ce qui comporte aussi le risque de voir son martyre galvaniser ceux qui le considèrent vraiment comme leur guide spirituel.

Tout cela rappelle curieusement une autre pensée eschatologique, celle d’Alexandre Douguine : elle aussi comporte un plan politique. Douguine l’exprimait dans Le Prophète de l’eurasisme, dans un essai sur « Le gnostique » publié ici en français il y a une dizaine d’années. Il me semble utile d’en citer un passage, mais la lecture de l’ensemble en vaut la peine.

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L’humanité a toujours eu deux types de spiritualité, deux voies – la Voie de la Main Droite et la Voie de la Main Gauche.

La première est caractérisée par une attitude conciliant envers le monde environnant qui est vu comme harmonie, équilibre, bien, paix. Tout le mal est considéré comme un cas particulier, une déviation par rapport à la norme, quelque chose d’inessentiel, de passager, sans raisons transcendantales profondes. La Voie de la Main Droite est aussi appelée la Voie du Lait. Elle ne blesse pas la personne, elle la préserve de toute expérience radicale, de l’immersion dans la souffrance, du cauchemar de la vie. C’est une fausse voie. Elle conduit à un rêve. Celui qui la suit n’arrive nulle part.

La seconde voie, la Voie de la Main Gauche, voit tout selon une perspective inverse. Pas de tranquillité laiteuse, mais une sombre souffrance ; pas de calme silencieux, mais le drame torturant et ardent de la vie déchirée. C’est la Voie du Vin. Elle est destructrice, terrible, ne connaît que la colère et la violence. Pour celui qui suit cette voie, toute la réalité est perçue comme un enfer, comme un exil ontologique, une torture, une immersion au cœur de quelque catastrophe inconcevable tombée des hauteurs des cieux.

Dans la première voie tout semble bon, dans la seconde tout paraît funeste. Cette voie est monstrueusement difficile, mais seule cette voie est vraie. Celui qui la suit trouvera gloire et immortalité. Celui qui l’endurera conquerra et recevra la récompense, qui est plus élevée que la vie.

Celui qui suit la Voie de la Main Gauche sait qu’un jour l’emprisonnement prendra fin. La prison de la matière disparaîtra, se transformant en cité céleste. Les chaînes de l’initié préparent passionnément un moment désiré, le moment de la Fin, le triomphe de la libération totale.

Ces deux voies ne sont pas deux traditions religieuses différentes. Les deux sont possibles dans toutes les religions, dans toutes les confessions, toutes les Eglises.

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On dira qu’en l’occurrence ce sont Israël et les Etats-Unis qui ont ouvert le feu – et les risques sont grands. Mais c’est tout de même face à un feu qui couve, et qui ne s’en est jamais caché.

 

Jeanne Smits