Sept millions d’euros d’économies sur la prise en charge de personnes âgées dépendantes, c’est alléchant, non, pour une collectivité locale aux rentrées insuffisantes ? C’est bien ce qu’a pensé le conseil de Derby – grosse ville du centre de l’Angleterre connue pour abriter une usine de construction Rolls Royce – qui vient de mettre en place une IA sur mesure dont l’algorithme doit permettre de déterminer quelle forme d’assistance et de soins doit être proposée aux vieillards. EHPAD, pas EHPAD ? Portage de repas ? Carte handicapé pour la circulation ? L’intelligence artificielle est entraînée pour donner son avis sur toutes ces questions. Un autre algorithme est en place pour une deuxième catégorie de d’habitants vulnérables : les enfants handicapés et leurs familles. Là encore l’IA fournit des recommandations « automatisées » pour déterminer leurs droits et le niveau d’assistance qu’il faut leur fournir. L’humanisme sans humanité…
En l’état actuel, dans l’un et l’autre cas, un être humain intervient systématiquement pour prendre une décision définitive. Mais le jour où l’immense majorité des mesures effectivement prises correspondront à celles conseillées par l’IA, pourquoi ne pas faire une économie supplémentaire en laissant intégralement l’évaluation des besoins des vieillards et des enfants gravement malades, porteurs d’anomalies génétiques, victimes d’accidents handicapants à des robots ?
Derby « embrasse » l’IA
Après tout, la société traque déjà « préventivement » ce genre de sujets par le l’eugénisme prénatal – au moyen du diagnostic pré-implantatoire ou l’avortement jusqu’au terme de la grossesse – à un bout de vie, et par la mise en place de plus en plus insistante de l’euthanasie à l’autre…
Comme toujours, on met en avant d’excellentes intentions. La ville de Derby, avec son petit quart de million d’habitants, avait été montrée du doigt pour la qualité insuffisante de ses services aux plus vulnérables par la Care Quality Commission, organisme national indépendant de contrôle des services de soins aux populations locales. Les délais d’attente étaient trop longs, le nombre d’employés trop insuffisant pour répondre aux besoins – et côté budget, pas la moindre marge de manœuvre. Son déficit annuel avoisine aujourd’hui les cinq millions d’euros.
Alors, sans doute en râclant les fonds de tiroirs, on a dégagé 7 millions de livres (un peu plus de 8 millions d’euros) pour payer le développement d’une IA par une société spécialisée afin de confier nombre de tâches aux robots « entraînés » à partir de dossiers existants. Saisie d’une demande de transparence de l’information formulée par le Telegraph, l’autorité locale a dû lâcher des documents montrant que pour les seuls « services aux adultes », le choix de l’IA permettra cette fameuse économie de près de 7 millions euros. L’affaire s’auto-finance en quelque sorte, et permettra bien d’autres économies dans le domaine des enfants « à besoins particuliers » et celui d’autres catégories d’habitants qui peuvent prétendre à une aide.
Des solutions pour personnes dépendantes évaluées par l’IA
Car une fois cette aide « socialisée » et devenue la responsabilité des autorités publiques locales, comme c’est le cas dans les « Etats-nounous », on passe forcément à une logique fonctionnarisée, puis d’automatisation.
Voilà qui permettra, selon les responsables municipaux de l’assistance aux adultes, de répondre plus vite et mieux, sans embaucher de nouveaux employés, aux demandes alors qu’aujourd’hui les temps d’attente ne font que s’allonger. Et c’est ainsi qu’on rend le « grand remplacement » des êtres humains désirable aux yeux de la population… On « change les façons de faire », tout en jurant ses grands dieux que l’IA se contentera de regarder comment on a géré des problèmes concrets par le passé, et de faire des suggestions auxquelles des humains donneront suite, ou non. Après tout, ce genre de promesses n’engage que ceux à qui elles sont faites.
Cela dit, Derby n’en est pas à son coup d’essai. Le conseil a déjà mis en place un robot vocal chargé de répondre aux questions téléphoniques des administrés. Darcie – tel est le nom de cette IA générative – est censé pouvoir répondre aux questions concernant les impôts locaux, la collecte des déchets et autres demandes relatives aux services publics municipaux.
Une évaluation de Darcie a montré que ses réponses sont satisfaisantes une fois sur deux seulement. Dans 50 % des cas, le seul accent des interlocuteurs humains ou leur utilisation d’un langage familier empêche le robot de « comprendre » les questions. Ses réponses sont-elles exactes au meilleur des cas ? On demande à voir. Mais dans tous les cas, on imagine la frustration d’un administré sur deux recourant à ces services. Tout cela n’empêche pas d’autres municipalités de travailler à la mise en place d’un système similaire.
Bientôt, ce seront certainement les vieillards et les familles d’handicapés qui auront l’impression de se heurter au mur de la robotique.
Et ce n’est qu’un début.