Les capacités de l’intelligence artificielle progressent actuellement à une vitesse vertigineuse. Il se passe quelque chose de plus gros que le covid, assure Matt Shumer, et il parle en connaisseur. Ce jeune homme a lui-même créé une startup dans le domaine de l’intelligence artificielle, et il se sert de l’IA dans son travail. Il a constaté à quel point, aujourd’hui, l’IA fait la quasi-totalité de son travail à lui. Il témoigne même du fait qu’aujourd’hui, l’IA est capable de construire elle-même la prochaine IA en gérant son propre apprentissage. Et c’est terrifiant, quoi qu’il en dise.
Ce long article de Matt Shumer que nous allons évoquer ici, il ne l’a pas écrit pour effrayer les gens, précise-t-il sur LinkedIn, en s’étonnant du nombre de vues qu’il a obtenues : plus de 30 millions en 24 heures et des réactions souvent « extrêmes », comme il le dit, de ses lecteurs. Il veut simplement que l’immense majorité des gens qui n’ont aucune idée de ce qui se joue pourtant sous nos yeux, soient « avertis afin de pouvoir y consacrer quelque réflexion et s’y préparer ».
Mais il y a franchement de quoi être effrayé. Comme l’avoue Matt Shumer quand des proches lui posent la question : « Pourquoi tout ce tapage autour de l’IA ? », il donne la réponse polie, la réponse « cocktail ». Mais les choses ont changé :
« Si je donnais la version honnête, on pourrait penser que j’ai perdu la tête. Pendant un moment, je me disais que c’était une raison suffisante pour garder pour moi ce qui se passe vraiment. Mais l’écart entre ce que je disais et ce qui se passe réellement est devenu bien trop gros. Les gens pour qui j’ai de l’affection méritent d’entendre ce qui arrive, même si cela paraît complètement fou. »
Les progrès de l’IA, l’éléphant dans la pièce
Matt Shumer ne fait pas de prédiction ; il parle d’expérience, dit-il. Le grand changement est intervenu, selon lui, en 2025, lorsque les progrès de l’intelligence artificielle se sont accélérés, chaque fois davantage, comme le montre la rapidité de la sortie des nouvelles mises à jour des IA. Il souligne que dans son propre travail, il laisse de plus en plus la main à l’IA. Il n’a plus guère besoin de faire intervenir sa propre expertise. Il suffit que sa demande soit bien posée, en décrivant ce qu’il veut construire en anglais de tous les jours, et la chose apparaît :
« Je dis à l’IA ce que je veux, je m’éloigne de mon ordinateur pendant quatre heures, puis je reviens et je trouve le travail terminé et bien fait, mieux que je ne l’aurais fait moi-même, sans rien à corriger. Il y a quelques mois, je faisais des allers-retours avec l’IA, je la guidais, je faisais des modifications. Maintenant, je me contente de décrire le résultat souhaité et je m’en vais. »
La création d’une application se fait ainsi en langage non technique. L’IA fabrique l’application, l’ouvre, la teste, et la modifie si « elle » la juge pas tout à fait au point. Le produit qu’elle livre est généralement « parfait », assure Shumer : « C’est le modèle sorti la semaine dernière (GPT-5.3 Codex) qui m’a le plus impressionné. Il ne se contentait pas d’exécuter mes instructions. Il prenait des décisions intelligentes. Il semblait, pour la première fois, faire preuve de jugement. Comme s’il avait du goût. » Autrement dit, « on a changé de nature et non de degré », s’il faut en croire Matt Shumer, ce spécialiste…
Or, il signale aussi que lui-même, tout comme l’immense majorité des personnes travaillant dans le domaine de l’IA, ne peuvent en aucun cas influencer ce qui se passe. « Quelques petites centaines de chercheurs et une poignée de sociétés sont en train de dessiner l’avenir », note Shumer.
Matt Shumer montre que la révolution de l’IA changera tout
Mais ce qui fut vrai pour l’électricité ou la téléphonie – on pense à Edison, à Marconi… – et les immenses changements qu’elles ont provoqués dans notre manière de vivre, est-il acceptable dans le domaine de la pensée humaine ? Et ne serait-il pas temps de s’y opposer à grande échelle ?
Shumer, quant à lui, ne cache pas avoir été « choqué » :
« Les laboratoires d’IA ont fait un choix délibéré. Ils se sont d’abord concentrés sur l’amélioration des capacités de l’IA en matière de rédaction de code… car la création d’une IA nécessite beaucoup de code. Si l’IA est capable d’écrire ce code, elle peut contribuer à la création de sa prochaine version. Une version plus intelligente, qui écrit un meilleur code, qui crée une version encore plus intelligente. Améliorer les capacités de l’IA en matière de codage était la stratégie qui ouvrait la voie à tout le reste. C’est pourquoi ils l’ont fait en premier. Mon travail a commencé à changer avant le vôtre, non pas parce qu’ils ciblaient les ingénieurs en logiciel… mais simplement parce que c’était un effet secondaire de leur choix initial. »
Tous les métiers qui se font via un écran d’ordinateur sont aujourd’hui menacés, et ce à moyen terme selon Matt Shumer. On va se trouver face à un outil qui travaille mieux (en tout cas selon son jugement) que les spécialistes humains dans de nombreux domaines tels les métiers juridiques, la finance, la médecine, la comptabilité, le conseil, l’écriture, le design, l’analyse, le service client…
Et d’exploser le mythe selon lequel l’intelligence artificielle « n’est pas si efficace ». Cela a pu être vrai, mais c’était il y a deux ans. En temps d’IA, c’est de « l’histoire ancienne ». « Le débat sur la question de savoir si l’IA “s’améliore réellement” ou “se heurte à un mur” – il dure depuis plus d’un an – est clos. C’est fini. Ceux qui continuent à soutenir cette thèse n’ont soit pas utilisé les modèles actuels, ont intérêt à minimiser ce qui se passe, ou s’appuient sur une expérience datant de 2024 : qui n’est plus d’actualité », assure Shumer, qui juge « dangereux » l’écart entre ce qu’imagine l’opinion publique et la réalité.
Les progrès de l’IA dépassent largement ce que laissent entrevoir les LLM gratuits
Cette perception erronée, dit-il, est pour partie liée au fait que le quidam n’utilise que les versions gratuites des LLM (grands modèles de langage), et qui ont « un an de retard » sur les versions professionnelles aujourd’hui disponibles. Et il cite le cas de juristes, notamment, qui voient aujourd’hui dans l’IA l’équivalent d’un groupe de conseillers efficaces, et constatent une amélioration notable des résultats obtenus à peu près tous les deux mois. On est passé d’erreurs absurdes en 2022, puis, début 2025, à un LLM pouvant travailler seul sur une tâche prenant 10 minutes à un être humain, pour arriver au système Claude Opus 4.5 qui, en novembre, pouvait exécuter seul et sans intervention humaine des tâches qu’un expert humain met près de 5 heures à accomplir. Les meilleurs ingénieurs en étaient déjà alors à externaliser la plus grande partie de leurs codages à une IA.
Le délai évoqué double actuellement tous les sept mois mais rien ne permet de dire qu’il n’y aura pas d’accélération. « Le 5 février 2026, de nouveaux modèles sont arrivés qui font ressembler tout ce qui les a précédés à une chose d’une autre ère », assure Shumer, qui parle d’un « saut extrêmement significatif ». Il rappelle que Dario Amodei, PDG d’Anthropic, a pu dire que des modèles d’IA « nettement plus intelligents que la quasi-totalité des êtres humains pour pratiquement toutes les tâches » devraient voir le jour en 2026 ou 2027.
GPT-5.3 d’OpenAI est sorti le 5 février dernier, et sa documentation technique précise qu’il s’agit du « premier modèle » de cette société à avoir « joué un rôle dans son auto-création » : il a débuggé son propre apprentissage, géré son propre déploiement et fait le diagnostic de ses résultats de tests et évaluations.
« L’un des principaux facteurs qui améliorent l’IA est l’intelligence appliquée à son développement. Et l’IA est désormais suffisamment intelligente pour contribuer de manière significative à sa propre amélioration », écrit Shumer, soulignant qu’Amodei prévoit que la génération actuelle de l’IA pourrait, d’ici un ou deux ans, créer la génération suivante de manière « autonome », dans une véritable « explosion de l’intelligence » qui aurait, si l’on comprend bien, déjà commencé.
L’IA n’a pas besoin de l’homme pour créer ses nouvelles versions
En clair : l’IA engendrerait toute seul, en les améliorant constamment et de plus en plus vite, ses propres rejetons, de telle sorte qu’elle pourrait éliminer (comme l’a prédit Amodei) quelque 50 % des emplois à col blanc d’ici à cinq ans. Mais « compte tenu des capacités des derniers modèles, le potentiel de perturbation massive pourrait se concrétiser d’ici la fin de l’année. Il faudra un certain temps pour que cela se répercute sur l’économie, mais les capacités sous-jacentes sont déjà là », estime Shumer.
Il refuse ce propos la mise en parallèle facile avec les avancées techniques antérieures et l’automatisation : « L’IA ne remplace pas une compétence spécifique. Elle se substitue de manière générale au travail cognitif. Elle s’améliore simultanément dans tous les domaines. » Mais ce n’est pas forcément dans notre intérêt…
Quant à l’empathie humaine, même elle n’est plus à l’abri, vu le nombre de personnes – comme le note Matt Shumer – qui se tournent déjà vers l’IA pour y trouver « un soutien émotionnel, un conseil, une présence amicale ».
Se réfugier dans le travail manuel n’est même pas une garantie : « A terme, les robots effectueront également des tâches physiques. Ils n’en sont pas encore tout à fait là. Mais “pas encore tout à fait là” en matière d’IA signifie souvent “bientôt là” plus rapidement qu’on ne le pense », écrit Shumer.
Shumer voit l’IA remplacer homme et invite celui-ci à s’en emparer
Que faire dans cette situation ? Pour Shumer, il s’agit d’aller plus vite que les autres et de s’emparer de l’IA pour s’en servir de manière beaucoup plus approfondie. Il ne faut pas se borner à s’en servir comme d’un Google un peu plus puissant, dit-il, mais lui demander, par exemple, de vérifier les informations d’un contrat, voire de faire une contre-proposition mieux adaptée. Il s’agit encore d’impressionner les autres en montrant à quel point l’IA peut accélérer l’analyse fine d’une situation financière ou d’une déclaration de revenus, profiter du court laps de temps où tout le monde ne sera pas dans cette course. Shumer encourage encore ses lecteurs à s’emparer de ces outils qui vont leur permettre de se dispenser d’acquérir un savoir-faire technique ou de faire travailler celui qui en dispose, tout en identifiant les rôles où la responsabilité humaine ne disparaîtra pas, et viser ceux-là. Il faudrait, dit-il encore, s’habituer à utiliser l’IA et faire des expériences avec elle pendant au moins une heure chaque jour, et ce pour mieux comprendre ce qui arrive que 99 % de ceux qui vous entourent.
Shumer écrit :
« Amodei a imaginé une expérience mentale qui me trotte dans la tête. Imaginez que nous sommes en 2027. Un nouveau pays apparaît du jour au lendemain. Il compte 50 millions de citoyens, tous plus intelligents que n’importe quel lauréat du prix Nobel ayant jamais existé. Ils réfléchissent 10 à 100 fois plus vite que n’importe quel être humain. Ils ne dorment jamais. Ils peuvent utiliser Internet, contrôler des robots, diriger des expériences et faire fonctionner n’importe quel appareil doté d’une interface numérique. Qu’en dirait un conseiller à la sécurité nationale. Amodei affirme que la réponse est évidente : “C’est la menace la plus grave pour la sécurité nationale à laquelle nous ayons été confrontés depuis un siècle, voire depuis toujours.” Il pense que nous sommes en train de construire ce pays. »
L’IA ne remplacera pas l’homme, créature de Dieu – mais elle fait tout pour y arriver
« Les gens qui construisent cette technologie sont à la fois plus enthousiastes et plus affolés que n’importe qui d’autre sur cette planète. Ils pensent qu’elle est trop puissante pour y mettre fin et trop importante pour être abandonnée », ajoute Shumer, observant que « les institutions les plus riches de l’histoire y investissent des milliers de milliards ». Inutile de rêver que cela cesse.
Mais que pèsera l’homme face à ces nouvelles entités (« conscientes » ou non ? C’est finalement sans importance) ? D’ailleurs, que vaut l’homme réduit à sa simple rationalité, qui peut être singée de la manière la plus infernale ? Un bon darwinien ne se désolerait pas de sa disparition ou de sa soumission.
Mais si l’homme, corps et âme, est une créature de Dieu, faite à l’image de Dieu et pour Dieu, la question est tout autre. Est-il encore temps de demander des comptes aux apprentis sorciers qui visent à bouleverser tout ce que nous avons d’humain par une révolution aux contours beaucoup plus vastes que celles que nous avons connues jusqu’ici ?
Il est temps de cesser d’imaginer que quiconque puisse dominer une IA capable de croître et se multiplier elle-même (car oui, nous sommes bien dans une nouvelle forme de singerie du plan divin). Il s’agit de dire non, et de faire passer le message.











