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L’Inde aux prises avec une dĂ©monĂ©tisation qui frappe d’abord les plus pauvres

Inde démonétisation frappe pauvres
 
Ce n’est pas une dĂ©monĂ©tisation Ă  part entière, mais l’Inde a fait un grand pas sur le chemin de l’Ă©limination de la valeur de la monnaie physique dĂ©tenue par sa population. Une mesure surprise adoptĂ©e le 8 novembre dernier en Inde a Ă©tĂ© annoncĂ©e le mĂŞme jour par le Premier ministre Narendra Modi. D’un trait de plume, toute les coupures de 500 et 1.000 roupies (l’Ă©quivalent de 6,90 et 13,80 euros respectivement) Ă©taient dĂ©monĂ©tisĂ©es Ă  effet immĂ©diat. L’objectif affichĂ© : tuer l’Ă©conomie au noir.
 
Les billets sont remplacĂ©s par de nouveaux billets de 500 et de 2.000 roupies : il ne s’agit donc pas de faire passer d’un seul coup l’Inde Ă  la monnaie digitale, c’eĂ»t Ă©tĂ© impossible. Mais les mesures annoncĂ©es pour l’Ă©change des anciens billets sont draconiennes et plongent l’Ă©conomie indienne et l’Ă©quilibre financier des foyers dans un marasme « inattendu Â», selon la presse. Preuve que les analystes Ă©conomiques officiels n’ont pas beaucoup de sens commun, ou alors qu’ils en ont, et que rĂ©sultats que l’on constate sont ceux qui Ă©taient recherchĂ©s.
 
D’un trait de plume donc, 86 % des billets aujourd’hui en circulation ont perdu leur valeur nominale. Certes, ils peuvent ĂŞtre Ă©changĂ©s, mais la valeur maximale acceptĂ©e dans le cadre du commerce ordinaire est de 2.000 roupies par transaction – moins de 30 euros, une paille mĂŞme si le niveau du coĂ»t de la vie en Inde est très infĂ©rieur Ă  celui de l’Europe – tous les autres Ă©changes devant se faire Ă  la banque.
 

DĂ©monĂ©tisation surprise en Inde : dĂ©jĂ  des morts

 
Pris de court, les Indiens sont confrontĂ©s Ă  des files d’attente interminables devant les banques et les distributeurs de billets ; un homme a mĂŞme Ă©tĂ© Ă©crasĂ© et piĂ©tinĂ© Ă  mort alors qu’il venait chercher du liquide pour pouvoir payer des soins Ă  sa belle-fille sur le point d’accoucher. 50 personnes ont dĂ©jĂ  Ă©tĂ© tuĂ©es, soit lors de bousculades de ce type, soit lors de soulèvements violents.
 
Et le chaos se complique encore par l’imprĂ©paration. Si les Indiens ont jusqu’au 30 dĂ©cembre pour aller dĂ©poser leurs anciens billets dans les banques, la quantitĂ© disponible de billets neufs est largement infĂ©rieure aux besoins et leur acheminement dans certaines rĂ©gions est Ă©galement dĂ©ficient, faute de vĂ©hicules armĂ©s en nombre suffisant.
 
Les Ă©changes quotidiens – achats de nourriture et d’objets de première nĂ©cessitĂ© – sont dans un Ă©tat de dĂ©sorganisation dont souffre toute la population, Ă  commencer par les plus petits. L’Ă©conomiste en chef pour l’Inde de HSBC, Pranjul Bhandari, Ă©value Ă  60 Ă  80 % du panier de la mĂ©nagère les achats payĂ©s en liquide : c’est vrai pour les dĂ©penses alimentaires, pour le transport, pour les notes de restaurant et mĂŞme pour l’immobilier. Le choc monĂ©taire créé par la dĂ©militarisation des principaux billets de banque entraĂ®nera selon elle une chute de moitiĂ© de la croissance dans ces domaines. La croissance totale du PIB pourrait chuter de 0,7 Ă  1 % en annĂ©e pleine.
 

Les pauvres et les paysans victimes de la démonétisation

 
En cherchant Ă  traquer l’argent du marchĂ© noir et les billets de contrebande, l’administration Modi frappe un grand coup. Selon Sanjay Mookim, analyste chez Bank of America Merrill Lynch, la jeune Ă©conomie parallèle reprĂ©sente dĂ©jĂ  aujourd’hui entre 25 et 30 pour cent du PIB. Cela indique que la consommation va ralentir de manière importante, d’autant qu’une nouvelle taxe sur la consommation doit entrer en vigueur l’annĂ©e prochaine.
 
Seul bĂ©nĂ©ficiaire de l’opĂ©ration pour l’instant, le fisc indien espère mettre la main sur de belles sommes dans un cadre oĂą l’Ă©vasion fiscale est devenue beaucoup plus difficile.
 
Tous les secteurs de l’Ă©conomie, en revanche, risquent de subir le contrecoup de la dĂ©monĂ©tisation, depuis la vente d’or et de bijoux jusqu’Ă  l’immobilier, les services rendus dans le cadre de petits boulots dans la production agricole des petits paysans, sans compter l’emploi Ă  la semaine frĂ©quent dans de nombreux secteurs, comme celui de la construction.
 

En Inde, la démonétisation profite aux banques, et les gros voient leurs dettes annulées

 
Si les gens ordinaires – et nombre de touristes dĂ©semparĂ©s – en voient leur vie compliquĂ©e, les banques, elles, profitent d’une course aux dĂ©pĂ´ts qui amĂ©liore d’autant plus rapidement l’Ă©tat de leurs liquiditĂ©s que les retraits sont limitĂ©s par la loi. Cela pourrait entraĂ®ner, explique-t-on, une baisse des taux d’intĂ©rĂŞt Ă  long terme. En attendant, les banques se rĂ©jouissent de ce que la dynamique de la dĂ©monĂ©tisation oriente les Indiens vers les paiements sans cash. Le rĂŞve pour tout gouvernement qui souhaite contrĂ´ler et surveiller tous les Ă©changes, et prendre sa ration d’impĂ´ts au passage.
 
Dans le mĂŞme temps, la Banque centrale de l’Inde a annulĂ© la dette de 63 grandes sociĂ©tĂ©s appartenant Ă  des amis de Narendra Modi, selon AsiaNews, pour une somme totale de 740 milliards de dollars amĂ©ricains. La source d’information catholique vaticane affirme avoir Ă©tĂ© alertĂ©e par un correspondant du risque rĂ©el de soulèvement populaire.
 
Pendant ce temps-lĂ , les pauvres, les paysans souffrent de faim. Ces derniers sont les premiers frappĂ©s parce que les banques coopĂ©ratives des zones rurales n’ont pas obtenu le droit d’Ă©changer les anciens billets contre des nouveaux, parce que le gouvernement craint des opĂ©rations de « lessivage Â» oĂą des riches se serviraient des plus pauvres pour aller Ă©changer leur argent noir.
 
Le nombre de victimes des bousculades ou des soulèvements violents a déjà dépassé les cinquante. Modi, quant à lui, évite actuellement de paraître en public.
 

Anne Dolhein