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Manque de main-d’œuvre : l’inflation reprendra à mesure que la population active du monde diminue, selon un analyste

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Ambrose Evans-Pritchard y voit une « revanche des travailleurs du monde » face aux détenteurs du capital qui ont profité depuis des décennies de la main-d’œuvre abondante et bon marché : à mesure que la population active du monde diminue, explique l’analyste du Daily Telegraph, la main-d’œuvre va devenir plus rare et donc plus chère. Et ce manque de bras se traduira, assure-t-il, par une reprise de l’inflation et la fin des intérêts à 0 %. Mais peut-on être aussi optimiste ?
 
« Nous avons atteint un point d’inflexion aigu », explique Charles Goodhart, de la London School of Economics, ancien haut responsable de la Banque d’Angleterre. Il voit l’équilibre du pouvoir se déplacer rapidement vers « les travailleurs », au profit de leurs salaires et au détriment de la montée en flèche des inégalités à travers le globe : il y a aura pour eux une « plus grande part du gâteau », en somme.
 

La déflation, c’est terminé : le manque de main-d’œuvre poussera l’inflation à reprendre

 
C’est une attaque en règle contre le néo-marxiste Thomas Piketty pour qui les retours sur investissements tendent à dépasser de plus en plus le rythme de la croissance de l’économie, au profit d’une concentration toujours accrue de la richesse par le jeu du libre marché. La situation actuelle, assure au contraire Goodhart, résulte de la chute de la natalité et de l’allongement de la durée de vie à partir des années 1970, créant une sorte de « point idéal » démographique qui a temporairement pesé très lourd dans l’économie, assisté par l’entrée des forces vives de la Chine et de l’ex-Union soviétique sur le marché.
 
La cohorte de la population active en 1990 représentait 685 millions de personnes dans le monde développé. En un clin d’œil ou quasi, ces « ressources humaines » ont plus que doublé par le biais de l’effondrement de l’Union soviétique et de l’ouverture concomitante de la Chine communiste sur les échanges globaux : 820 millions de nouveaux travailleurs faisaient simultanément leur entrée sur le marché.
 
« C’est “choc positif de main-d’œuvre” le plus important que le monde ait jamais vu. C’est lui qui a fait stagner les salaires pendant 25 ans », a déclaré le Pr Goodhart lors d’un forum organisé par Lombard Street Research.
 
Ce sont les multinationales qui ont profité de l’aubaine, se jetant sur cette armée de travailleurs à bas coût : ce ne furent pas seulement les délocalisations qui leurs permirent d’économiser sur les coûts du travail, mais la menace de choisir des solutions moins chères qui permettait de moins payer leurs collaborateurs dans leurs pays d’origine. Les sociétés américaines affichent désormais des bénéfices après impôts qui représentent 10 % du PIB américain : un record pour l’après-guerre. En Allemagne, Volkswagen réussit à geler les salaires en augmentant le temps de travail en menaçant de relocaliser sa production en Pologne.
 
On sait comment la Chine a elle aussi profité de son avantage démographique. Elle a industrialisé à tour de bras, offrant des crédits subventionnés qui lui ont permis d’atteindre un taux d’investissement de 48 % de son PIB et d’inonder le monde entier de produits bon marché avant de passer à la phase suivante : la construction navale, les produits industriels et chimiques, les panneaux solaires…
 

La population active mondiale diminue – et ce qui est rare est cher

 
Tout cela a freiné l’inflation et les banques, persuadées de ne pas prendre de gros risques, se sont mises à prêter plus facilement pendant que les riches s’enrichissaient encore.
 
Si petit à petit, les salaires ont monté en Chine, ce n’est pas, loin s’en faut, la seule raison des changements en cours.
 
La stagnation démographique – voire la diminution des populations actives déjà enregistrée dans plusieurs pays comme en Chine qui a perdu l’an dernier 3 millions de travailleurs – sonne la fin de cette période, avec une chute spectaculaire de la fertilité mondiale de 4,85 enfant par femme en moyenne en 1970 à 2,43 aujourd’hui. L’Europe est gravement affectée, on le sait, mais l’Asie également  : la Russie compte 1,6 enfant par femme, la Corée 1,25, Singapour 0,8…  et la Chine, 1,55, alors que le taux théorique de remplacement des générations est de 2,1 enfants par femme.
 
Cela veut dire que pour une génération donnée, leur descendance sera nettement moins nombreuse  : la chute représente quelque 33  % en Chine, plus de 50  % à Singapour.
 
Le gonflement des cohortes actives a abouti à son plus haut point l’an dernier, où le taux de dépendance (le nombre d’enfants et de vieillards par rapport à un travailleur) a atteint 0,5 l’an dernier  : il était de 0,75 en 1970. Il est reparti à la hausse – très vite en Occident, où l’allongement de la durée de vie fait qu’il montera bien plus vite qu’il n’est descendu.
 

La paupérisation des classes moyennes entraînée par l’ouverture du bloc communiste

 
A quoi cela aboutira-t-il  ? On affirme habituellement que cela entraînera une déflation. Goodhart n’en croit rien  : le coût des soins et des retraites provoquera une augmentation des impôts et des prélèvements obligatoires tandis que les travailleurs, moins nombreux, pourront négocier une rémunération plus élevée. L’épargne –  aujourd’hui à 25  % du PIB, qui profite au «  boom » du capital –  devra être utilisée ou investi par les entreprises. 
 
Tout cela, c’est évidemment de la perspective, voire de la divination. Goodhart part du principe que les robots ne se développeront pas assez rapidement pour fournir une main-d’œuvre encore moins chère – et plus contrôlable –, et que les nations vieillissantes ne sauront pas intégrer suffisamment d’immigrés pour compenser leur manque de travailleurs, et que l’Inde et l’Afrique ne parviendront pas à reproduire « l’effet Chine ».
 
Ce qui est certain, en revanche, c’est que nous allons, du fait de l’hiver démographique qui s’installe, vers de grands bouleversements. Ne serait-ce qu’en raison de modification profonde de la demande au sein de populations « grisonnantes » qui n’ont pas le dynamisme, ni les besoins des nations qui accueillent généreusement la vie.
 
On notera comme acquis le fait que la soudaine irruption du bloc communiste, avec ses salaires de misère, dans le monde du libre-échange global a produit des conséquences qui étaient parfaitement prévisibles dès le départ : une nouvelle concurrence qui pesa lourd sur les nations développées, les tirant vers le bas et paupérisant les classes moyennes, en même temps qu’elle profita à ceux qui tenaient déjà le haut du pavé.
 
Ce temps est-il vraiment fini ? Sans doute peut-on prévoir quelques ajustements à la hausse pour ceux qui pourront « vendre » leurs bras ou leurs cerveaux, mais les prélèvements obligatoires nécessaires pour faire face au vieillissement risquent de dépasser l’entendement.
 

Anne Dolhein