En Occident, la pénurie de main d’œuvre s’accentue même si l’artisanat fait de l’œil aux cadres

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Mais où sont passés les tuyaux ? Ou plutôt les plombiers… Signe des temps, ils sont devenus une espèce rare en Occident où le modelage d’une certaine société a fait peu à peu dédaigner les métiers dits de la main et de l’humain pourtant essentiels et vitaux. La pénurie de main d’œuvre s’est accentuée avec le covid et promet de se pérenniser si ce n’est de s’amplifier avec le vieillissement de la population et les nouvelles envies des jeunes générations. Autre signe des temps qui n’est pas contradictoire : un certain nombre de cadres et de professions intermédiaires, essoufflés par la pression et fatigués d’une course au rendement délétère, prennent le chemin de la reconversion dans l’artisanat, en quête d’un autre sens à donner à leur travail.

Malheureusement, ce sang neuf est sans mesure avec les lacunes décriées.

 

L’impact économique d’une pénurie de plombiers devrait faire réagir

C’est un article de The New American qui donne la parole à un certain Ed Bigley, directeur commercial d’une section locale du syndicat des plombiers dans la ville de Pittsburgh, en Pennsylvanie… Jusqu’à la fin du XXe siècle, avoue-t-il, garçons et filles qui étaient bons en mathématiques et en résolution de problèmes, et qui ne craignaient pas de se salir les mains, suivaient facilement des cours en atelier ou des écoles de métiers post-diplôme et devenaient plombiers après avoir terminé leur apprentissage : « C’est une carrière qui a propulsé des générations de jeunes dans le rêve américain de posséder une maison tout en gravissant les échelons pour faire partie de l’un des métiers les plus vitaux de notre pays. »

Pour lui, tout a commencé à changer dans les années 1980, lorsque les conseillers des écoles secondaires ont poussé les jeunes vers l’université. Les classes d’atelier se sont vidées et les classes de métiers ont souvent été géographiquement éloignées des autres, devenant moins attractives. Le résultat est que trente ans plus tard, la pénurie se faisait jour. (Sans compter que le niveau universitaire baisse aux Etats-Unis comme en France, notamment parce que de nombreux jeunes qui ne sont pas faits pour des études intellectuelles s’y inscrivent…) En 2021, l’Association nationale des constructeurs d’habitations aux USA a signalé qu’il y avait un déficit de 55 % dans le nombre de plombiers disponibles pour travailler : d’ici à 2025, il en manquera 550.000.

 

Les pénuries de main-d’œuvre risquent de s’enraciner dans le paysage économique mondial

En France, c’est le même constat. Et pas seulement pour les plombiers. En 2022, Pôle emploi comptait près de 235.000 offres destinées à des ouvriers de la construction et du bâtiment : pour 75 % de ces postes, les employeurs allaient rencontrer des difficultés à recruter. Les maçons, les plombiers chauffagistes, les électriciens, les couvreurs et les charpentiers représentent les cinq métiers les plus en tension de la branche. Les ouvriers qualifiés sont désormais dans le viseur des chasseurs de tête. Et ils sont, pour l’heure en tout cas, plus difficiles à remplacer par l’intelligence artificielle et les robots…

Cette pénurie a même conduit certains patrons à embaucher leur propre famille, un père pourtant âgé, une sœur qui n’a jamais travaillé dans ce secteur… Certaines villes lancent leur propre campagne de recrutement, prêtes à tout pour récupérer un plombier ou un chauffagiste. Comme le secteur agricole, l’artisanat qui compte quelque 250 métiers, du plombier au tapissier, en passant par le charcutier ou le fleuriste, se retrouve aujourd’hui dans une situation délicate.

En publiant début janvier son rapport annuel sur l’emploi, l’Organisation Internationale du travail (OIT) s’est alarmée de cette tendance probable, qui, en réalité, se généralise et touche à beaucoup de secteurs. A l’échelle mondiale, selon les récentes enquêtes, le document indique que 77 % des chefs d’entreprise éprouvent des difficultés à recruter des candidats possédant les compétences appropriées : dix ans auparavant, seuls 35 % d’entre eux faisaient état de telles difficultés.

 

Les cadres reconvertis dans l’artisanat : une quête de sens au travail

Et pourtant, plusieurs phénomènes ont surgi, qui ont fait quelque peu bouger les cartes : c’est le renforcement de l’apprentissage depuis 2018 et l’attrait de la reconversion, renforcé par l’expérience covid. Selon une récente étude de l’Institut supérieur des métiers (ISM) et de la MAAF, 250.000 entreprises artisanales françaises ont été créées en 2022, soit une hausse de 7 % par rapport à l’année précédente. Un record historique qui correspond à un quart de l’ensemble des nouvelles créations d’entreprises qui passaient, elles, dans le même temps de + 17 % à + 2 % seulement.

Les cadres, en particulier, sont de plus en plus nombreux à se réorienter dans l’artisanat. Selon cette même étude, ils représentaient 12 % des créateurs de sociétés artisanales auparavant salariés, soit un effectif d’environ 6.000. Si le chiffre est maigre, il est néanmoins révélateur. Le rédacteur en chef qui devient boucher, le trader qui passe fromager affineur, l’avocat fiscaliste qui embrasse la restauration solidaire, quitte à perdre de son pouvoir d’achat : qu’est ce qui peut les motiver davantage que l’envie et le besoin de redonner du sens à son travail et à sa vie de tous les jours ?

Plus globalement, d’après un sondage réalisé par OpinionWay, 37 % des salariés français envisagent de se réorienter vers des métiers axés « de la main et de l’humain ». Parmi eux, 51 % ont moins de 35 ans et 35 % proviennent des catégories socio-professionnelles supérieures. Les jeunes, en particulier, encore moins soucieux de considérations salariales que leurs aînés, pensent que l’IA encouragera à opter pour des activités concrètes et manuelles. Comme le disait, en réponse à cette étude, Nicolas Bergerault, co-fondateur de L’atelier des Chefs : « A-t-on déjà vu ChatGPT couper des cheveux ou préparer le dîner du soir ? »

Quant à savoir s’ils pourront combler les déficits à venir de la main d’œuvre dans nos sociétés occidentales, rien n’est moins sûr.

 

Clémentine Jallais