Au pouvoir, le roi et le bouffon forment un couple traditionnel dont l’histoire offre maint exemple : Donald Trump innove en les incarnant tous les deux. C’était jusqu’alors le privilège de la fiction, qu’exerça Charlie Chaplin avec Le Dictateur. Le président des Etats-Unis, dès sa campagne électorale de 2016 a usé de déclarations surprenantes et parfois contradictoires, dont il avait pris l’habitude dans sa carrière de showman, et son second mandat, ouvert sur le Groenland et Panama, accentue la tendance. Depuis le début de la guerre en Iran le 28 février, il donne un festival digne du cinéma burlesque. Ces dernières vingt-quatre heures, il vient d’attaquer la vie conjugale de Macron, l’inefficacité de l’OTAN, tout en engageant ses « alliés » à aller prendre le détroit d’Ormuz pour assurer leur fourniture de pétrole. Peut-on discerner un objectif et une stratégie derrière toute cette agitation ?
Trump n’est ni un bouffon sot ni un roi fou
Deux erreurs doivent être évitées quand on parle de Trump : le prendre pour un imbécile ou pour un malfaisant systématique. On a vu et relevé ici-même la perspicacité précise dont lui-même et ses hommes ont fait preuve contre la révolution arc-en-ciel, puis les actes de poids qui ont suivi. Grâce à Trump la folie du sport transgenre régresse, l’arrêt Roe contre Wade a été abrogé et l’avortement n’est plus un droit aux USA, ceux-ci sont sortis de l’OMS, de l’Accord de Paris, et les mythes du covid et du réchauffement du climat par l’homme ont pris du plomb dans l’aile. Cette liste n’est pas limitative, les questions posées à l’Espagne à propos de l’euthanasie de la jeune Noelia le montrent. Mais c’est en politique étrangère qu’il montre ses limites, pour deux raisons simples. La première est que, lanceur de la contre-révolution anti-arc-en-ciel, il est aussi président des Etats-Unis. La deuxième est que, dans ce dernier rôle, il est pris entre son tempérament et la logique des situations.
Du Venezuela à l’Iran, Trump fait ce qu’il peut
Son tempérament est celui d’un bouffon inventif et spontané. Quand il parle et reparle d’annexer le Groenland, il s’agit bien de bouffonner. Nul marin, nul soldat, ne soutiendra que c’est nécessaire à la défense de l’Occident, mais il s’agit d’autre chose : faire rire et songer l’Américain nostalgique d’une puissance menacée, qui rêve de terres vierges et de métaux à disposition. Quand il promet de faire la paix en Ukraine en vingt-quatre heures et n’a débouché sur rien 16 mois plus tard, il agit en bouffon électoral, puis pâtit en vieux roi impuissant devant la nature des choses. Aussi ce roi US agit-il quand il le peut : au Venezuela, il élimine Maduro, met la main sur richesses et pouvoir, éloigne les puissances de l’Est de sa chasse gardée. Qu’on ne vienne pas lui parler de droit international après cela, il n’est pas très ferré en histoire, mais sait quand même que beaucoup de choses se sont faites, petites et grandes, en piétinant le droit international. Et puisque tant d’hommes d’Etat, démocratiques ou dictatoriaux, sont des menteurs et des hypocrites, il s’en autorise des manières de bouffon, qui au moins n’ont rien d’hypocrite.
Netanyahu roi et Trump bouffon ?
Voyons la guerre d’Iran et la dernière actualité. Netanyahu sait pourquoi il combat : pour détruire la menace que Téhéran fait peser sur son pays. Guerre vitale, guerre totale. Quel but vise Trump ? Je l’ignore. Nous avons tous lu tout et le contraire de tout à ce sujet, regardant les objectifs et le calendrier. Nous avons lu aussi la lettre de démission de Joe Kent, directeur du centre national de lutte contre le terrorisme des Etats-Unis : il y affirme que ceux-ci n’ont pas de raison de faire la guerre, que l’Iran ne constituait pas une menace et que Trump suit Israël. Je le note mais n’ai nulle opinion sur la question, n’ayant d’autre source d’information que la presse à ce sujet. Les opérations en cours nous donnent en revanche quelques certitudes, dont il est utile de dresser la liste.
Macron et l’OTAN savent aussi qu’Ormuz est un détroit
D’abord, Américains et Israéliens disposaient de bons renseignements, puisque leurs attaques ciblées ont provoqué la mort de nombreux hauts dirigeants de l’Etat iranien. Ils ont d’ailleurs effectué de très nombreux et très efficaces bombardements. Mais cela n’a pas suffi à éliminer la capacité de riposte iranienne, qui frappe quotidiennement encore Israël et les pays du Golfe. Et cela n’a pas fait tomber non plus le régime. L’affaire particulière du détroit d’Ormuz, qui « menace l’économie mondiale » mérite une mention particulière : qui tient la rive tient le détroit, chacun le sait, et les Houthis en font la pédagogie depuis des années à Bab-el-Mandeb. Personne ne pouvait donc ignorer le risque pris à Ormuz, surtout pas le Pentagone ni les conseillers de Trump. Donc, le tralala mené autour de la découverte de la « crise » est un « narratif » à l’usage du badaud. Quel est son dessein ?
Trump en train de justifier une attaque au sol ?
On peut penser qu’il s’agit de justifier une attaque au sol. Sans doute Trump affirme-t-il que la guerre est « bientôt finie », qu’elle est « quasiment gagnée » et que c’est désormais aux Européens de « libérer Ormuz ». Mais on doit se rappeler deux choses : on ne mobilise pas une armada pour ne rien faire d’une part, et de l’autre Trump a lancé l’attaque de l’Iran le lendemain même du jour où il avait confirmé que des négociations étaient en cours. Le roi a besoin de temps, pour lui-même et pour Benjamin Netanyahu, alors il gagne ce temps en arrosant le monde entier avec le bullshit du bouffon. C’est un passionnant exercice de schizophrénie efficace.
Liquider l’OTAN et internationaliser Ormuz ?
Tout peut se comprendre ainsi. L’OTAN ? Trump menace d’en sortir. Non seulement, il le répète sans cesse, elle lui coûte la peau des fesses, mais : « Je ne me suis jamais laissé influencer par l’OTAN. J’ai toujours su que c’était un tigre de papier, et d’ailleurs Poutine le sait aussi. » Inutile de répondre sérieusement. De perdre son temps à rappeler que l’OTAN a été fondé en 1949 par les Etats-Unis pour assurer, avec leur sécurité, leur hégémonie sur une Europe considérée comme vassale, et souvent vassale peu considérée. Les propos de Donald Trump sur l’OTAN font partie du buzz destiné à gagner du temps, c’est tout. De même Ormuz : « libérer » le détroit n’est pas la seule affaire des Européens. Sans doute les Etats-Unis sont-ils gros producteurs d’hydrocarbures et profitent-ils bien de la crise actuelle. Mais Trump sait aussi que si cela dure trop et que l’économie mondiale freine, il n’y retrouvera pas ses petits.
Le roi des bouffons évoque la main de Brigitte Macron
Quant à Emmanuel Macron, c’est le copain souffre-douleur de Trump. Dans un petit discours pince-sans-rire lors d’un déjeuner privé où il s’en prenait à la « lâcheté » des Européens, le président US a lâché : « Macron, sa femme le traite extrêmement mal… il se remet encore du coup de poing qu’il a pris à la mâchoire. » L’assistance a bien ri. C’est une allusion aux images diffusées à l’arrivée de l’avion présidentiel français à Hanoï au printemps 2025. Content de lui, Trump bouffon a posté sa vidéo sur la chaîne YouTube de la Maison Blanche avant que Trump roi n’en ferme l’accès un peu plus tard. Les présidents américains sont bizarres. Biden était gâteux, Trump est en roue libre. Mais pour moi il calcule. Cela prélude une attaque au sol, en liaison avec les Kurdes et d’autres forces déjà en Iran. On peut bien sûr, à force de supputer, se planter gravement. Mais alors Trump n’aura été ni roi ni bouffon : seulement inconséquent.











