Prison d’Etat : Assange n’est ni Epstein ni Navalny

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Quatorze ans déjà que Julian Assange essaye d’échapper à la justice américaine ! Cet Australien de 52 ans a fondé en 2006 la société Wikileaks et y a publié, dès 2010, 700.000 documents confidentiels sur les activités militaires et diplomatiques des Etats-Unis. Depuis, ceux-ci le poursuivent pour espionnage. D’abord réfugié politique à l’ambassade d’Equateur à Londres, il a perdu son statut de réfugié politique en 2019 sous la pression de Washington et se trouve aujourd’hui en prison en Angleterre où il tente un dernier recours contre son extradition vers l’Amérique, qui est examiné aujourd’hui. Un gymkhana judiciaire qui tranche sur les procédures expéditives suivies pour deux autres prisonniers d’Etat célèbres, Alexeï Navalny, l’opposant russe à Poutine, et Jeffrey Epstein, le milliardaire maquereau érotomane dépositaire des secrets d’une certaine caste dirigeante internationale.

 

Assange en prison : espion ou lanceur d’alerte ?

Julian Assange a vieilli prématurément. Neuf ans de réclusion « volontaire » mais forcée à l’ambassade d’Equateur au Royaume-Uni et cinq ans à la prison de haute sécurité de Belmarsh ont rendu très fragile une santé mentale déjà particulière à l’origine. Mais c’est le dernier souci de la justice américaine : les documents de Wikileaks ont jeté un jour très cru sur les pratiques de Washington avec ses ennemis et ses alliés, et Assange, bien qu’étant de nationalité australienne, est tenu pour un traître hyper-dangereux, alors que lui-même se considère comme un lanceur d’alerte et un champion de la liberté d’expression. Il avait acquis la nationalité équatorienne et ressenti sa déchéance de nationalité et sa remise aux Britanniques comme une trahison et un scandale. Il n’a commis aucun acte répréhensible en Grande Bretagne et a été mis en prison en vertu, à l’origine, d’un mandat d’arrêt européen lancé par la justice suédoise pour viol – or cette accusation de viol était fantaisiste et est tombée depuis – mais la demande d’extradition par les Etats-Unis pour espionnage a pris depuis le relais.

 

Un gymkhana judiciaire discutable, mais Assange est toujours en vie

De cet imbroglio juridique, on tire le sentiment que ni le gouvernement équatorien ni la justice britannique n’ont vraiment le souci de l’équité, et qu’ils ont été attentifs à l’opinion des Etats-Unis, mais du moins, à l’inverse, ont-ils respecté un minimum de formes légales. Ce qui fait que, d’une part, à l’heure où l’on écrit, Assange peut encore avoir gain de cause et se trouver jugé au fond. Et que, s’il perd, il peut toujours tenter un recours devant la Cour Européenne des Droits de l’Homme, et que, même extradé aux Etats-Unis, où il risque jusqu’à 175 ans de prison, (ce qui est beaucoup, étant donné, quand même, la nature des faits qui lui sont reprochés, divulgation de documents confidentiels en temps de paix), il devrait avoir droit à une prison normale. C’est peu mais mieux que rien, et surtout, il est toujours en vie.

 

Navalny, ou les ennuis de santé d’un opposant

C’est la principale différence entre son cas et celui des deux autres prisonniers d’Etat qui ont fait jaser la communauté internationale depuis quinze ans, Jeffrey Epstein et Alexeï Navalny. Navalny est un peu plus jeune qu’Assange, il a quarante-huit ans, mais il a commis le même crime, il a divulgué des informations que l’Etat (russe cette fois), ne voulait pas qu’on divulgue – en l’espèce des accusations de corruption. Il a ensuite été candidat d’opposition à plusieurs reprises, à la mairie de Moscou et à la présidentielle de 2018. En 2019, son ONG est classée « agent de l’étranger » par le ministère de la justice russe. En 2020 il estime que le référendum sur la constitution russe fait de Poutine un « président à vie ». Dès lors les ennuis de santé se multiplient. Il est transféré à Berlin où le gouvernement allemand affirme qu’il a été « victime d’un empoisonnement », ce que nie le gouvernent russe qui parle d’une « mise en scène ».

 

Un « justice » plus lourde à mesure que Navalny persistait

En janvier 2021, il retourne pourtant en Russie où il est condamné en février à trois ans et demi de prison, il est envoyé à Pokrov, malgré les protestations de chefs d’Etat tels Biden et Macron et bien que la Cour européenne des droits de l’homme ait exigé sa libération immédiate. Il s’oppose par une vidéo à la guerre en Ukraine, est condamné en mars 22 pour escroquerie et outrage au tribunal, et mis au « régime sévère » dans une « colonie pénitentiaire de haute sécurité ». En 2023, condamné à 19 années supplémentaires de prison, il appelle encore à s’opposer aux candidats de Poutine aux élections de septembre. En décembre 2023, il est envoyé en « colonie » sous le cercle polaire. On retiendra de tout cela un courage indomptable et une parfaite indifférente à sa santé et sa vie : sinon son retour en Russie en janvier 2021 serait incompréhensible. Quant à la justice russe, à travers les dossiers les plus divers, elle a progressivement alourdi ses sanctions à mesure que Navalny refusait de se taire.

 

Epstein, anti-héros d’un système répugnant

Le cas Epstein est à la fois semblable à celui de Navalny et Assange ; un Etat, en l’espèce les Etats-Unis, veut à tout prix le faire taire, et en prend les moyens radicaux, et complètement opposé : d’abord il n’a rien d’héroïque, ensuite il n’avait qu’un rêve à l’origine, c’est qu’aucune information sur lui et ses affaires ne soit divulguée. Résumons son cas. Cet ancien professeur de maths a fait fortune en gérant celle de gens douteux, dont un escroc condamné, puis en organisant des parties fines avec des prostituées parfois mineures sur son île des Caraïbes ou dans l’une de ses nombreuses résidences, filmées par des caméras cachées. Son habileté était de donner à la fois aux associations de bienfaisance et à la recherche scientifiques. Il eut ainsi son bureau à Harvard durant des années, a fait venir chez lui Martin Novak et Marvin Minsky. Mais il n’oublie pas non plus les grands de ce monde, Clinton, le prince Andrew, Ehud Barak, ou les gens du show bizz comme Woody Allen. Il arrose tout le monde et s’infiltre partout, du « Mind, Brain and behaviour advisory committee » à la Commission trilatérale et au CFR, le Council on Foreign Relations.

 

Epstein, Navalny, Assange : l’Etat exige qu’ils se taisent

Longtemps, son système fonctionnera. Grâce au chantage, à l’argent et à la prostitution, il arrive à rassembler dans l’insouciance et les paillettes l’intelligentzia et la nomenklatura occidentale, avec en prime un peu d’humanitaire. Même après une première condamnation en 2005 et 13 mois de prison, tous accepteront ses invitations, ses voyages en avion, et même d’organiser des colloques chez lui. Mais toutes les escroqueries ont une fin, et, à la suite de dénonciations, une véritable information judiciaire s’ouvre en 2015, Epstein est arrêté en juillet 2019 et son procès fixé à 2020 : en août 2020 il est retrouvé « suicidé » dans sa cellule, alors que la procédure de surveillance dont il aurait dû faire l’objet n’était pas respectée. Il savait beaucoup trop de choses pour qu’on le laisse en vie. L’Etat, « libéral » ou « illibéral », ne peut pas laisser librement circuler l’information.

 

Pauline Mille