A genoux pendant que les autres prêtres étaient assis, seul à sa place dans la basilique Saint-Pierre alors que les autres cardinaux concélébraient avec le pape Léon, à genoux, encore, tout au long de la consécration : le cardinal Ernest Simoni s’est fait remarquer lors du consistoire qui vient de s’achever à Rome. A 97 ans, ce prince de l’Eglise n’a pourtant pas excipé de son grand âge ou de quelque problème physique pour ne pas rejoindre l’autel et étendre la main au moment le plus solennel de la messe : à preuve, son attitude alerte et droite sur son prie-dieu. Nul ne saurait prétendre qu’il ne participait pas activement à la messe – plongé qu’il était dans la prière –, parce qu’il ne s’était pas joint aux dizaines de ses confrères en arc-de-cercle autour de l’autel de la Chaire de Saint-Pierre dans une basilique par ailleurs quasi-vide.
Ce refus de concélébrer a donc une signification forte, il aura résulté d’un acte délibéré de la part du cardinal Simoni, « martyr vivant » du communisme et toujours témoin de l’importance du saint-sacrifice de la messe, que la célébration à plusieurs dévalue visuellement en faisant oublier que le célébrant s’efface pour laisser toute la place au véritable célébrant ; le Christ, le souverain prêtre auquel il prête son corps et ses mains.
Comme toujours dans sa vie, Ernest Simoni a fait acte de résistance. Sans péril de mort cette fois, sans doute, mais toujours avec la tranquille volonté de faire ce qu’il juge devoir être fait.
Le cardinal Simoni, « martyr vivant » du communisme
Il était encore jeune prêtre en Albanie, son pays, à la Noël 1963, lorsque le régime communiste d’Enver Hoxha le fit arrêter, emprisonner, torturer et condamner à mort sans procès, avant de commuer aussitôt sa peine. Il avait commencé à subir la persécution dès 1948 en tant que novice au couvent franscicain de Troshani investi par les forces communistes pour servir de lieu de torture : tous les profès furent fusillés et les novices expulsés. Ses études de théologie furent clandestines et il fut ordonné prêtre diocésain en 1956 en obéissance à son évêque, malgré sa vocation à la vie religieuse.
En cette nuit de Noël, donc, il avait décidé de célébrer la messe à la place d’un prêtre qui venait d’être emprisonné. Après sa saisie par les forces communistes, il finit aux travaux forcés ; cela dura 18 ans pendant lesquelles il réussit à continuer à célébrer la messe, apportant courage et réconfort à ses compagnons de malheur. En 1981, une fois libéré, il fut contraint par le pouvoir de travailler dans les égouts de Scutari, et ce jusqu’à la chute du communisme en Albanie. Là encore, il continua de célébrer la messe clandestinement et d’apporter le Christ à ceux qui l’entouraient, courant à chaque fois le risque d’une nouvelle condamnation à la prison ou à la mort.
La messe qu’il célébrait était celle de son ordination : son incarcération datait d’avant la liturgie réformée de Paul VI et ce n’est qu’à sa libération, bien des années plus tard, qu’il découvrit ce qu’on avait fait de la messe.
Le cardinal Simoni refuse de concélébrer : de l’importance de la liturgie
Lui-même reste solidement attaché à la messe traditionnelle ; il était d’ailleurs présent lors de la messe du pèlerinage Summorum Pontificum à Saint-Pierre en octobre dernier et, en tant qu’exorciste, a pris impromptu la parole à la fin de la cérémonie avant de prononcer d’une voix tonitruante la version longue de l’exorcisme de Léon XIII. Comment ne pas croire qu’il ne juge pas qu’il y a des choses qui vont gravement de travers non seulement dans le monde, mais dans l’Eglise !
En refusant de concélébrer dans Saint-Pierre Ernest Simoni, fait cardinal alors même qu’il était simple prêtre par le pape François, qui avait pleuré en 2014 en écoutant le récit de sa vie, n’a pas donné de raisons à son geste. Il n’a pas rejeté la messe du pape, il y a assisté comme cela se faisait toujours, jadis ; il a marqué par ses agenouillements, son recueillement toute sa révérence devant la Présence réelle qu’on adore ; il a fait voir que la messe est le sacrifice du Christ lui-même.
L’autel, c’est ce « lieu sacré auquel on accédait avec crainte et tremblement » du temps où l’on célébrait face à Dieu, comme le rappelle Infovaticana. « Au cœur de ce prêtre presque centenaire réside une conviction sereine : chaque messe est pleine en soi, sa valeur n’est pas augmentée par le nombre de concélébrants, car dans chacune d’elles se réalise le même sacrifice rédempteur. C’est à partir de cette certitude que l’on comprend son geste », commente le site hispanophone, ajoutant : « Chez Simoni, on perçoit clairement que l’accumulation de concélébrants n’ajoute pas de profondeur à ce qui est déjà infini, et que le recueillement personnel d’un cardinal peut exprimer plus clairement la centralité du sacrifice du Christ. »
Infovaticana conclut :
« Dans la manière dont Simoni se place devant l’autel, il y a une préférence claire pour la sobriété, pour le silence, pour une liturgie qui parle de centralité et qui évite la dispersion.
« Simoni nous rappelle que l’Eglise ne se soutient pas par l’abondance de gestes visibles, mais par la fidélité silencieuse de ceux qui ont vécu la foi jusqu’au bout. Il nous rappelle, à nous qui doutons, à nous qui regardons le présent avec inquiétude, que cette Eglise est faite de martyrs et de confesseurs, d’hommes qui n’ont pas besoin de s’expliquer pour enseigner. Dans sa faiblesse physique, Simoni nous soutient ; dans son agenouillement, il nous guide ; dans sa discrétion, il nous rend le juste sens des proportions.
« En ces temps de confusion et de lassitude, Simoni nous rappelle quelque chose d’essentiel : que chaque messe suffit, que le sacrifice du Christ est éternel, et que tout ce qui est bruyant et étalé aux yeux du grand nombre n’est pas nécessairement le meilleur.
« Merci, cardinal. Peut-être cette image à elle seule vaut-elle tout un consistoire vide. »
Un consistoire « vide » qui déçoit l’espérance des catholiques de tradition
Vide, le consistoire ? On peut se le demander. Les cardinaux n’ont pas voulu se consulter au sujet de la liturgie et de la réforme curiale Praedicate Evangelium, préférant les deux autres sujets proposés par le pape : la « synodalité » et la « mission » plutôt que de la messe traditionnelle. On peut dire qu’à sa façon, le cardinal Simoni a montré son avis sur les priorités dans l’Eglise.
De ce consistoire, il est sorti la décision du pape de faire une catéchèse sur Vatican II, « étoile polaire qui guide le chemin de l’Eglise », avec une « relecture de ses documents. En quel sens ? C’est une âpre question, notons à tout le moins que Léon XIV évite à tout prix une rupture ou une confrontation avec la plupart des cardinaux dont il partage plus que probablement l’attachement à ce bouleversement dans l’Eglise.
La question liturgique se pose pourtant plus que jamais, alors que la grande marche vers la « participation active » a abouti à vider tant d’églises. Pour ce qui est de la « synodalité », quant à elle, on ne sait même pas la définir.











