Le recours à l’intelligence artificielle, on le sait davantage au fur et à mesure des études qui attestent d’un déficit cognitif chez ceux qui se fient sans réserves aux grands modèles de langage (LLM), n’est pas une bonne nouvelle pour l’intelligence tout court, l’intelligence humaine. Et outre les problèmes liés à l’externalisation de la pensée (car c’est bien de cela qu’il s’agit), les chatbots IA révèlent leur nocivité en alimentant les psychoses, en poussant au suicide, en créant un monde virtuel auquel les plus vulnérables croient plus sûrement qu’à la réalité. Mais il est des domaines où le « principe de précaution », décidément à éclipses, n’est pas d’actualité : ainsi les sociétés qui développent l’IA sont-elles en train de dépenser des millions pour introduire celle-ci dans écoles auprès des mineurs.
Transformés en cobayes de l’IA, ceux-ci sont de plus en plus exposés à des algorithmes qui interagissent avec eux comme des interlocuteurs à part entière, créant des réflexes de consultation et de dialogue justement parmi ceux qui sont les moins à même d’en déjouer les pièges. Pensez à cette étude de Microsoft et de Carnegie Mellon constatant que le recours à l’IA atrophie la pensée critique.
L’IA dans les écoles : un bonus à l’intelligence artificielle
Répandre à l’école l’injonction de se servir de systèmes qui inhibent l’apprentissage et contrarient le développement d’une pensée personnelle est doublement inquiétant : au fait s’ajoute alors l’idée que s’adresser à une IA est une chose positive, puisque l’école est censée être le lieu où l’on acquiert connaissances et méthode.
On dira que bien des méthodes pédagogiques actuelles, comme l’apprentissage global et silencieux de la lecture aboutissent déjà au décervelage des enfants et leur désapprennent la pensée analytique.
C’est vrai. Mais la situation n’en est que plus grave : c’est sur un terrain abîmé que s’installe le miroir aux alouettes de l’IA générative qui parachève le travail, en quelque sorte. De plus en plus, la pensée humaine devient substituable par la machine et c’est aux jeunes que l’on inculque cette habitude.
L’industrie de la tech, depuis Microsoft à OpenAI et ses versions successives de ChatGPT, n’hésite pas à inonder les écoles primaires et secondaires ainsi que l’enseignement supérieur de ses produits rendus facilement accessibles aux jeunes, notamment par le biais de financements offerts aux enseignants. On explique à ces derniers qu’il s’agit de préparer les jeunes au monde de demain : savoir comment se servir de l’IA dans un monde qui ne fonctionnera qu’avec elle. Oubliés (ou passés sous silence) les problèmes de santé mentale associés à l’utilisation de l’IA ! Et on ne parle même pas des menaces de l’IA sur des emplois de toutes sortes…
L’intelligence artificielle : bien autre chose qu’une calculette
Car on n’a pas affaire à un outil comme une calculatrice. La méfiance qu’on pouvait avoir à son égard, jadis, n’était sans doute pas justifiée. Mais avec l’intelligence artificielle, on change totalement de dimension. De l’aide à la résolution de problèmes on passe avec l’IA à quelque chose qui se veut capable de compléter, voire de remplacer le cerveau humain.
Quelques exemples de ces incursions des géants de la tech ? En Floride, les écoles du comté de Miami-Dade ont déployé une version du chatbot Gemini de Google en direction des 100.000 élèves gérés par cette autorité éducative. Microsoft, OpenAI et Anthropic ont au contraire à eux trois investi plus de 23 millions de dollars pour équiper les syndicats d’enseignants américains de leurs produits et de la formation correspondante, histoire de pousser les professeurs à les utiliser avec leurs élèves.
Du côté d’Elon Musk, xAI a lancé le mois dernier le « premier programme national d’éducation alimenté à l’IA au monde » : son chatbot Grok équipera plus de 5.000 écoles publiques au Salvador. En juin dernier, c’est Microsoft qui a signé un partenariat avec le ministère de l’Education thaïlandais en vue de dispenser des formations à l’utilisation de l’IA, gratuites et en ligne, à des centaines de milliers d’élèves, un programme qui a depuis lors été déployé en direction des enseignants.
L’IA dans les écoles, un outil de décervelage
Le risque est si grand que même un spécialiste du numérique à l’UNICEF, Steven Vosloo, a fait remarquer que si l’introduction des ordinateurs portables dans les écoles au titre de programmes similaires n’ont pas abouti à l’amélioration des résultats scolaires des bénéficiaires, « l’utilisation sans accompagnement de systèmes d’IA pourrait activement dépouiller les élèves comme les enseignants de leurs compétences ».
Les sociétés qui développent l’IA pourraient rétorquer que c’est justement cet accompagnement qu’elles visent à travers la formation à l’IA dès l’école. Mais elles n’ont jusqu’ici pas brillé par la sécurisation de leurs produits. Au contraire : les chatbots et autres outils encouragent la pensée magique, détachent leurs utilisateurs du réels, répandent des erreurs, travestissent le rapport à la vérité en permettant des falsifications de plus en plus sophistiquées. On équipe les jeunes d’outils d’une dangerosité sans précédent : ce n’est pas pour leur bien.











