La grande peur des catholiques chinois à la veille d’un accord potentiel entre Pékin et Rome

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Le pape François le 5 octobre dernier


 
On parle de « réchauffement » diplomatique. Depuis quelques années, de timides relations ont repris entre le Saint-Siège et la République populaire de Chine, après 65 ans de silence… Si le temps n’est pas encore aux négociations formelles, les rencontres se multiplient, des actes se posent comme la validation chinoise, en 2015, de l’ordination de deux évêques catholiques, approuvés au préalable par Rome… Aujourd’hui, se profile l’imminence d’un accord sur la nomination des évêques.
 
Si la voix officielle des catholiques chinois – rapportée par les médias – est d’y croire, la réalité est toute autre. Beaucoup craignent qu’un compromis romain ne se fasse au détriment de l’Eglise catholique clandestine de Chine qui a toujours refusé la mainmise du gouvernement communiste chinois à laquelle s’est totalement soumise l’Eglise catholique chinoise « officielle ». Car la très communiste Pékin veut, plus que jamais, mettre au pas tout ce qui ne s’accorde pas à l’athéisme de ses dogmes.
 

La nomination des évêques au cœur des discussions : Pékin ou Rome ?

 
Depuis février dernier, les médias glosent sur l’imminence d’un accord sur le délicat sujet de la nomination des évêques, que tous les catholiques accueilleraient avec joie ! En réalité, les tensions sont bien vives au sein des communautés, car l’affaire est fort complexe : plusieurs évêques et des dizaines de prêtres ont été ordonnés de façon illégitime et exercent leur ministère dans la Chine catholique officielle – pour certains avec femmes et enfants – tandis que d’autres évêques, clandestins, sont exclus de toute autorité.
 
Les plus pessimistes évoquent une légitimation des évêques excommuniés et le pouvoir conféré à la Conférence des évêques « officiels » de Chine (non reconnue par le Saint-Siège) de nommer ses évêques, ce qui serait une catastrophe : comme l’a écrit un blogueur bien connu du nord de la Chine, « “pour le bien de l’Église en Chine”, l’Église en Chine sera sacrifiée, remettant son autorité sacrée à un gouvernement athée ».
 
L’évêque de Hong Kong, le cardinal John Tong Hon, a assuré en août dernier que l’accord final se ferait sans trahir les fondements de l’Église… Il évoquait une liste établie par Pékin dans laquelle le pape pourra piocher… Bien maigre concession…
 

La crainte d’une Église « totalement subordonnée à un gouvernement athée »

 
Le drame est que tous les évêques « validés » par Pékin sont affiliés à l’Association catholique patriotique de Chine, cette organisation créée par le Parti pour remplacer les fonctionnaires du Vatican chassés en 1951 par Mao Zedong et contrôler ainsi le clergé catholique chinois. Non seulement c’est une « Église nationale indépendante du Saint-Siège » selon ses statuts, mais elle soumet aussi les évêques et leurs fidèles à un contrôle et un endoctrinement permanents.
 
« Nous sommes tous des marionnettes, nous faisons simplement ce qu’ils nous disent de faire », confiait, il y a peu, un évêque « officiel ».
 
Et il est probable qu’un éventuel accord entre Pékin et le Saint-Siège ne donnera aucune indication sur l’appartenance à l’AP ou non, consacrant ainsi officiellement une limitation effective de la liberté religieuse, un compromis cuisant avec un régime communiste sous couvert d’avancée pastorale…
 
Les communautés de l’Eglise clandestine le disent, l’écrivent et annoncent déjà qu’elles ne se plieront pas : la fracture à venir aboutirait à une situation pire que la précédente. Une projection confirmée par le plus haut rang des prélats chinois dans l’Eglise catholique, le cardinal Joseph Zen, qui confiait, il y a deux jours, au « Wall Street Journal » : la « capitulation » du Vatican sur les « faux évêques » détruirait l’Église chinoise : elle lui aliénerait toute l’Eglise clandestine, ses trente évêques et ses sept millions de fidèles, qui luttent depuis soixante ans pour suivre le pape, malgré les frustrations, le harcèlement et l’emprisonnement…
 

L’amertume des catholiques clandestins chinois

 
De fait, « désespoir », est le mot qui ressort de tous les témoignages de ces catholiques chinois de l’ombre. Amers, ils ne comprennent pas l’attitude du Vatican, pointant un « deux poids, deux mesures » : à Rome on reçoit de nombreux groupes de l’Eglise officielle, tandis qu’il est pratiquement impossible pour un pasteur clandestin d’être représenté aux côtés du Pape sans une concession préalable de l’Association patriotique, se plaint un jeune prêtre.
 
François prend soin de ne pas « s’ingérer dans les affaires intérieures de la Chine sous couvert de la religion »… mais jusqu’où ? Jusqu’à délaisser ceux que Pékin considère comme « criminels » parce qu’ils échappent au contrôle du gouvernement ? Regardons le diocèse de Wenzhou : en 2007, Rome avait nommé, avec l’accord de Pékin, en plus de l’évêque officiel, Mgr Zhu Weifang, un évêque coadjuteur, le jeune Mgr Shao Zhumin, issu de la communauté clandestine : Mgr Zhu Weifang est décédé à la mi-septembre, Mgr Shao Zhumin a été immédiatement envoyé « au vert » à 2.500 kms de distance…
 
Il ne faut guère s’étonner de la liberté pourtant répréhensible, que se mettent à prendre certains, comme ce prêtre clandestin ordonné évêque sans mandat pontifical, le Père Dong Guanhua… Un acte immédiatement condamnée tant par l’Église clandestine que par le Vatican, mais qui montre à quelle extrémité en arrivent ces catholiques, malgré l’avancement des discussions entre Pékin et le Vatican ou, peut-être, à cause d’elles…
 

Un accord dans le sens du communisme international

 
C’est l’inconvénient majeur de « traiter » avec un régime communiste. Pékin ne lâchera en rien sa détermination à contrôler la religion catholique en Chine et donc de fait, à la pervertir. Il sera toujours exigé des croyants de soutenir le Parti et ses fondements idéologiques. Il suffit, pour s’en persuader, de lire les dernières conférences organisées par le gouvernement, où il est répété qu’il faut lutter contre « toute infiltration étrangère menée au nom de la religion » et rendre la religion « cohérente avec l’excellence de la culture traditionnelle ».
 
La religion catholique est en première visée, mais pas seulement. L’islam aussi : les autorités du Xinjiang viennent d’interdire aux familles musulmanes de transmettre leur religion à leurs enfants mineurs. Et le bouddhisme : en plus d’établir des listes officielles des « authentiques bouddhas vivants », le gouvernement les forment à l’institut tibétain du socialisme …et cela pendant que l’académie religieuse bouddhique originelle de Larung Gar est démantelée sous prétexte de rénovation. Le projet est totalisant, en plus d’être totalitaire.
 
Le cardinal Zen, aujourd’hui écarté des négociations, parle sans ambages : « Le pape François n’a aucune connaissance réelle du communisme (…) En Argentine, le Saint-Père connaissait les communistes tués par le gouvernement, pas les gouvernements communistes qui ont tué des milliers et des centaines de milliers de personnes »… De quoi serait-il question dans le cas contraire ? D’une concession politique au bénéfice de Pékin qui gagnerait sur tous les tableaux, acquérant une image « soft » aux yeux de l’opinion internationale et un pouvoir absolument renforcé sur les catholiques chinois.
 

Clémentine Jallais