Le P. Basil Cole, OP, répond à l’affirmation selon laquelle la morale d’“Amoris laetitia” serait thomiste

Basil Cole OP répond morale Amoris laetitia thomiste

Le père Basil Cole, OP


 

Je vous propose ici la traduction d’un texte paru le 16 décembre 2016 dans le New Catholic Register sur le blog d’Edward Pentin. Le père dominicain Basil Cole répondait à l’affirmation du pape François selon laquelle la morale d’Amoris laetitia était « thomiste », affirmation qu’il vient de reproduire devant les Jésuites de Colombie en qualifiant d’erronées les assertions des auteurs de la Correctio filialis. – J.S.
 

La réponse du P. Basil Cole sur la morale « thomiste » d’“Amoris laetitia”

 
En raison de sa grande sagesse et de sa grande autorité, le nom de saint Thomas d’Aquin est parfois invoqué pour soutenir les assertions de théologiens, et même pour prendre la défense d’Amoris laetitia. Si vous avez le Docteur Angélique dans votre camp, c’est que tout va plutôt bien. Cela pose des questions sur la qualité des assertions et des documents qui méritent d’être appelés « thomistes », et de quelle manière on pourrait raisonnablement justifier ce qualitatif. Les observations suivantes peuvent aider à répondre à ces questions.
 
Premièrement, une chose peut être qualifiée de thomiste parce qu’elle prend exemple sur la méthodologie perfectionnée par l’Aquinate. Comme de nombreux auteurs, Thomas d’Aquin utilise de nombreuses « voix » différentes selon les occasions. Il fournit des commentaires sur l’Ecriture sainte ou sur des œuvres théologiques, des enseignements sur le credo, un exposé simple de la théologie dans sa Summa contra Gentiles (SCG), et ainsi de suite. Mais sa contribution la plus exceptionnelle et la plus précieuse est constituée par la Summa Theologiae (ST). Il y pose littéralement des centaines de questions, et il y répond toujours à la lumière de la tradition catholique – spécialement l’Ecriture sainte et les Pères – à l’aide d’une philosophie solide. Parfois il dit « oui », parfois « non », mais il prend soin de distinguer toujours lorsqu’il répond « “oui” d’une façon, mais “non” d’une autre ». Il aime la clarté. Comme il le disait, c’est l’œuvre de l’homme sage que « d’arranger de juger », c’est-à-dire, de méditer sur la vérité, de l’enseigner aux autres de manière ordonnée, et de réfuter les mensonges contraires (voir ST I, q. 1, a. 6, c. et ad 2; SCG I, c.1).
 
Deuxièmement, une chose peut être appelée thomiste parce qu’elle suit le propre enseignement de l’Aquinate. Avec des résultats variés.
 
Parfois, mais très rarement, suivre saint Thomas d’Aquin peut induire une personne dans l’erreur. Ce serait certainement le cas aujourd’hui si l’on niait le dogme de l’Immaculée Conception de la Bienheureuse Vierge Marie en partant du principe que Thomas d’Aquin le niait. De manière semblable, on aurait tort de soutenir l’avortement parce que Thomas d’Aquin croyait en l’hominisation retardée de l’embryon humain (voir ST I, q. 118, a. 2, ad 2). Ces deux questions ont été abondamment clarifiées par l’Eglise depuis le temps ou écrivait Thomas d’Aquin (voir Pie IX, Ineffabilis Deus et Jean-Paul II, Evangelium Vitae n. 57). Dans ces cas, il nous faut suivre l’Eglise et non pas les interprétations proposées par Thomas d’Aquin. L’enseignement magistériel ne dépend pas intrinsèquement de saint Thomas d’Aquin, mais de l’Ecriture sainte et de la Tradition sacrée, interprétée dans la continuation des enseignements antérieurs et à la lumière de la pensée la plus sûre. Au bout du compte, suivre la tradition constitue la position la plus authentiquement thomiste, car il était fermement opposé à toute position doctrinale qui ne fût pas fidèle à la Révélation divine et aux enseignements contraignants de l’Eglise.
 
Il y a un autre nœud que l’on peut rencontrer en citant Thomas d’Aquin au hasard ou sans être pleinement averti de son projet théologique. Saint Thomas était par excellence un penseur complet et cohérent. Le fait de faire son marché parmi ses affirmations sans considérer leur contexte et leur relation par rapport à ses autres points de vue pertinents aurait des effets aussi désastreux que le « proof texting » (la citation de court passage de la Bible au renfort d’une croyance d’une théorie particulière) de l’Ecriture sainte. On pourrait supposer que l’Aquinate soutient une éthique situationniste, lorsqu’il écrit : « Bien que dans les principes généraux, il y ait quelque nécessité, plus on aborde les choses particulières, plus on rencontre de défaillances […]. Dans le domaine de l’action, au contraire, la vérité ou la rectitude pratique n’est pas la même pour tous dans les applications particulières, mais uniquement dans les principes généraux ; et chez ceux pour lesquels la rectitude est identique dans leurs actions propres, elle n’est pas également connue de tous […]. Plus on entre dans les détails, plus les exceptions se multiplient. » (ST I-II, q. 94, a. 4 ; cité dans n. 304). Si on isole cela par rapport aux autres assertions de Thomas d’Aquin, cela pourrait paraître vouloir dire que le Docteur de l’Eglise affirme qu’aucune loi morale n’est absolue, mais qu’il faut un discernement dans chaque situation pour savoir si oui ou non un principe moral général s’applique à une situation particulière. Cependant, il ne s’agit pas là d’un authentique thomisme. L’éthique de situation contredit la ferme affirmation selon laquelle certaines normes morales valent toujours pour tous : ce sont les préceptes du Décalogue (ST I-II, q. 100, a. 8), et des préceptes universels négatifs du même ordre, car il condamne des actes qui sont « mauvais en eux-mêmes et ne peuvent devenir bons » (ST II-II, q. 33, a.2). Il dit expressément que « l’on ne peut commettre l’adultère en vue de quelque fin bonne » (De Malo, q. 15, a.1, ad 5). Dans la même veine, Thomas d’Aquin tient que certains actes « comportent une difformité qui leur est inséparablement attachée, tels la fornication, l’adultère et d’autres actes ce type, qui ne peuvent d’aucune manière être accomplis d’une manière moralement bonne » (Quodlibet 9, q. 7, a. 2). La raison d’être de ces normes sans exception est que la nature humaine ne change pas, pas plus que l’Evangile ou le mandat de l’Eglise, chargée de le transmettre sans souillure à travers les siècles. Certaines normes positives doivent être adaptées au temps, telle la relation d’une personne vis-à-vis de l’environnement. En de tels cas, l’enseignement magistériel s’adapte à des conditions qui changent – mais toujours sans contredire la raison ni les vérités déjà articulées par l’Eglise.
 
Pour finir, avec une théologie morale thomiste, on peut embrasser une position authentique de Thomas et bénéficier des connaissances qu’il offre en vue d’éclairer les vérités de la foi gardées de manière pérenne par l’Eglise. Par exemple, il explique la relation entre la sainte Eucharistie et le sacrement de pénitence. Saint Thomas s’appuie sur l’enseignement de Saint-Paul et l’explicite : « C’est pourquoi quiconque mangera ce pain ou boira le calice du Seigneur indignement, sera coupable envers le corps et le sang du Seigneur. » (1 Cor 11:27). « Aux pécheurs publics, on ne doit pas, même s’ils la demandent, donner la sainte communion. (…) Cependant, le prêtre qui a connaissance d’un crime peut avertir en secret le pécheur occulte, ou avertir en public tous les fidèles d’une façon générale, de ne pas s’approcher de la table du Seigneur avant de s’être repentis et de s’être réconciliés avec l’Eglise. » (ST III, q. 80, a.6).
 
En outre, Thomas d’Aquin affirme que, quelles que soient les raisons que puisse avoir une personne pour avoir des relations sexuelles hors mariage, « les actions faites en vue du plaisir sont simplement volontaires », de telle sorte que l’on ne peut soutenir à bon droit que des pressions extérieures sont causes de son péché (ST II-IIn q. 142, a. »). Dès lors qu’une personne pèche régulièrement contre le mariage de cette manière et développe le vice d’intempérance, sa raison est obscurcie et elle devient esclave de ses passions (ST II-II, q. 142, a. 4). Une telle personne n’est pas capable de recevoir les sacrements avec fruit tant qu’elle ne s’est pas repentie de tout son péché ni accompli un effort délibéré afin d’éviter les occasions proches de péché : « C’est le propre de la pénitence de détester ses péchés passés, et d’avoir la ferme intention, en même temps, d’amender sa vie » (ST III, q. 90, a.4). L’enseignement de Thomas d’Aquin est clair : une personne ne devrait pas recevoir la sainte communion ni l’absolution de ses péchés si elle n’a pas l’intention d’amender sa vie et de renoncer au péché public – y compris celui d’être sexuellement actif avec une autre personne qui n’est pas son époux sacramentel – un péché de scandale par lesquels on conduit d’autres à pécher (ST II-II, q. 43, a. 1).
 
En somme, la charge de la preuve repose sur quiconque veut faire flotter la bannière du thomisme au sommet de son édifice moral. Mais même cela ne suffit pas pour obtenir un signe de tête approbateur de la part de Dieu. Que l’on soit thomiste par méthodologie ou par le contenu, ce qui est le plus important, c’est d’être fidèle aux enseignements du Christ tels qu’ils sont exprimés dans l’Ecriture sainte et dans la sainte Tradition transmise par l’enseignement pérenne de l’Eglise, car : « Les Apôtres et leurs successeurs sont les vicaires de Dieu pour le gouvernement de cette Eglise qui est constituée par la foi et les sacrements de la foi. Aussi, de même qu’ils ne peuvent constituer une autre Église, ils ne peuvent transmettre une autre foi, ni instituer d’autres sacrements. »
 
P. Basil Cole OP
 

Jeanne Smits