L’Inquisition a évité de grandes horreurs, affirme une universitaire qui s’élève contre la Légende noire sur l’Espagne

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Maria Elvira Roca Barea


 
Maria Elvira Roca Barea a beau être issue d’une famille républicaine et franc-maçonne et s’affirmer non croyante, elle n’en est pas moins fortement engagée dans la dénonciation de la « Légende noire » de l’Empire d’Espagne. Cette universitaire a travaillé depuis de longues années sur toutes les accusations lancées contre l’Eglise catholique, sur son rôle en Espagne, et sur l’Inquisition. S’il y a une accusation qui lui paraît juste, c’est celle que l’on devrait faire à l’Eglise elle-même qui n’a pas pris la peine de se défendre face à des mensonges qui relèvent essentiellement de la propagande religieuse et politique.
 
Elle vient de publier un livre sous le titre Imperiofobia y leyenda negra, « Empirophobie et légende noire », et signe d’espoir peut-être, elle a été interviewée à son propos par le portail digital du diocèse de Malaga, en Andalousie. Voir l’Eglise catholique assumer un tel discours sur l’Inquisition et la conquête de l’Amérique latine, voilà qui est revigorant.
 
Spécialiste de la littérature médiévale, Maria Elvira Roca a été au contact de l’hispanophobie pendant les années où elle a enseigné aux Etats-Unis, et à force de répondre à ce qui était avancé pour la justifier, elle a rassemblé une documentation et une argumentation très solides.
 

Un nouveau regard sur l’Inquisition en Espagne

 
Première légende : l’idée que la Réforme aurait fait de la religion une affaire privée en même temps que la Contre-Réforme aurait permis à la religion de conserver son rôle social. « Il n’y a rien de plus faux que cette affirmation. C’est précisément l’inverse. Quel est le pays d’Europe occidentale qui a aujourd’hui comme chef d’Etat le chef de l’Eglise ? La Grande-Bretagne. Dans quel pays a-t-il été impossible jusqu’à il y a peu d’occuper une charge publique sans appartenir à la religion nationale ? En Grande-Bretagne et dans d’autres pays protestants. Cela veut dire que le protestantisme s’est constitué en Eglises nationales et que de ce fait la dissidence religieuse s’est transformée, non en délit religieux mais en délit contre la nation, contre l’Etat. Il en a été ainsi au Danemark et dans les Etats luthériens du Saint Empire germanique. (…) C’est précisément dans le monde catholique que le délit religieux continue d’être religieux et n’est pas considéré comme portante atteinte à l’Etat », explique l’universitaire.
 
C’est ce qui a notamment justifié le maintien d’une loi contre le « blasphème » au Royaume-Uni jusqu’en 1976. Ce « blasphème » ne correspond pas à la notion catholique mais à l’idée d’exprimer « des opinions contraires à l’Eglise anglicane nationale, y compris des opinions papistes, c’est-à-dire catholiques ».
 
Tout l’ensemble de la Légende noire, soutient Maria Elvira Roca, aura consisté à prendre quelques vérités parcellaires et à les magnifier, en taisant tout le reste.
 

L’universitaire Maria Elvira Roca dénonce la Légende noire

 
« L’Inquisition a existé, évidemment qu’elle a existé, mais c’était une institution de petite envergure, qui n’a jamais eu les moyens d’influencer de manière décisive la vie des pays catholiques », souligne Mme Roca. Elle donne l’exemple du roman Lazarillo de Tormes, condamné par l’Inquisition mais qu’on pouvait acheter partout et qui 20 ans après sa parution, était étudié dans toutes les universités espagnoles.
 
Elle précise : « L’Inquisition était une institution très bien organisée, bien mieux réglementée que n’importe quel autre institution de son temps, et où la religion continuait d’être affaire de religion et non de l’Etat. On s’occupait des délits qui sont au encore aujourd’hui des délits, tels les délits contre l’honnêteté : le proxénétisme, la pédérastie, la traite des Blanches, le faux-monnayage, la falsification de documents… elle avait un champ d’action très large. Le fait de se constituer de manière très organisée, réglementée et stable sur le plan judiciaire pour traiter des dissidences religieuses, a évité les massacres que celles-ci ont provoqués du côté protestant. Nous connaissons toutes et chacune des sentences de mort qui y furent prononcées. Elles sont très bien documentées dans une étude du Pr Contreras et du Danois Henningsen. L’Inquisition a jugé 44.000 causes au total depuis 1562 jusqu’à 1700, avec au final 1.340 morts environ. Et voilà toute l’histoire. Calvin a envoyé au bûcher 500 personnes en vingt ans seulement, pour hérésie. Quand on s’intéresse aux faits barbares qui se sont produits côté protestant, il n’y a pas de comparaison, entre autres choses parce que le calcul des morts qu’a pu provoquer l’intolérance protestante ne peut se faire que de manière approximative, puisque dans la plupart des cas, il n’y eut ni jugement, ni avocat, ni droit de la défense : ce fut par le procédé barbare du lynchage, rien de plus. Cela ne s’est jamais produit dans les zones catholiques, jamais ».
 

L’intolérance, une pensée partagée mais mieux gérée par les catholiques

 
Elle rappelle à ce sujet qu’à l’époque, « l’intolérance » était commune à tous : « Ce qu’il faut voir, c’est comment été gérée cette intolérance religieuse dans les différents endroits. Elle fut beaucoup plus civilisée est beaucoup plus compréhensive dans la partie catholique, et donc en Espagne. En Angleterre, ainsi que dans les principautés luthériennes protestantes au nord de l’Europe, les persécutions à l’encontre de la population furent atroces. Il y eut aussi tout le phénomène de la chasse aux sorcières, absolument démentiel, qui a provoqué des milliers de morts. Cela ne s’est pas produit dans le monde catholique et cela ne s’est pas produit en Espagne parce qu’il y avait d’Inquisition qui a évité cette barbarie ».
 
Dans la suite de l’entretien, Maria Elvira Roca évoque l’histoire de la colonisation de l’Amérique du Sud par l’Espagne, qui s’est traduite par trois siècles de construction et de développement en synergie avec la population locale, et ce grâce à quelque 250.000 Espagnols, guère plus, qui ont traversé l’océan depuis le début des grandes découvertes jusqu’en 1700. « Passé le moment de confrontation initiale, les populations s’intègrent dans l’Empire et y vivent pendant longtemps, pendant des siècles. Et ils y vivent bien ! » De fait, il n’y a pas eu de guerre d’Amérique mais au contraire « une longue période de paix et de prospérité – une anomalie ! » Mme Roca s’explique : « Combien de territoires de 20 millions de kilomètres carrés peuvent se vanter d’avoir connu de si longs siècles de paix et de prospérité alors qu’y cohabitaient des gens si différents, avec des langues différentes, les uns christianisés, les autres en voie de christianisation ?… Il n’y eut pas de guerre significative jusqu’aux indépendances. C’est donc ce monde métis, capable d’intégrer gens très divers et de les faire vivre ensemble nous devrions véritablement étudier. Il n’y a pas d’exemple dans l’histoire de l’humanité d’une cohabitation de gens aussi divers dans un espace commun, et pourtant ce n’est pas ce que nous étudions ».
 

L’Empire espagnol évite massacres et horreurs : la Légende noire a menti

 
Et de souligner l’œuvre incroyable accomplie par l’Eglise, qui a su susciter un patrimoine de musique baroque et le conserver… en pleine Amazonie, avec une population uniquement amérindienne. Ce sont notamment les jésuites qui ont laissé s’éclore des communautés prospères et financièrement autonomes.
 
Maria Elvira Roca fournit en conclusion la raison de l’existence de l’hispanophobie et de la Légende noire :
 
« Comment justifier l’existence du protestantisme sans dénigrer le catholicisme ? Comment justifier la naissance du protestantisme ? Celui-ci a surgi parce qu’il était nécessaire de se libérer de cette tyrannie atroce et de l’obscurantisme mental. Donc, les catholiques sont atroces. Et comme les catholiques vivent dans ce monde obscur et ténébreux de l’intolérance c’est pour cela que nous sommes nés, pour nous en libérer. Lorsqu’un enfant protestant est christianisé c’est ce qu’il apprend en importe laquelle de ses églises – et je les ai fréquentées, nombreuses, pendant pas mal de temps. On ne peut pas y apprendre autre chose. Pourquoi mon église presbytérienne est-elle apparue ? Elle luttait contre la “prostituée de Babylone” pour exister. C’est dans son ADN ».
 
L’Eglise catholique, souligne-t-elle, d’après l’étude de la littérature de l’époque, ne s’est jamais autorisé la violence protestante, cherchant à dialoguer, à parler pour convaincre. « Il nous est resté cette idée que Martin Luther n’avait pas d’autre choix que de rompre avec l’Eglise parce que l’Eglise était intolérante. Non, c’étaient eux, les intolérants. Les princes protestants ont imposé des conversions forcées. S’ils ne te tuaient pas, ils te confisquaient tes biens. Si tu ne partais pas, tu devais te convertir. Les catholiques ne toléraient-ils pas les protestants ? Sans doute, mais les protestants toléraient encore moins les catholiques ».
 

Anne Dolhein