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“La tentation transhumaniste” de Franck Damour

La tentation transhumaniste Franck Damour livre éditions Salvator
 
Ce n’est pas une vulgaire maladie de notre époque, anodine et passagère. C’est un mouvement de fond, une idéologie qui monte, avec ses adeptes, ses prophètes, ses financiers, un sujet suffisamment grave pour que reinformation.tv y consacre un reportage. Une utopie à laquelle on ne prête pas assez attention parce qu’elle est née dans les livres d’anticipation alors qu’elle se pèse à l’heure d’aujourd’hui en moult instituts de recherche et en millions de dollars – tout particulièrement aux États-Unis. Franck Damour dresse un panorama succinct mais concentré du transhumanisme ou plutôt de La tentation transhumaniste comme il a intitulé avec justesse son récent livre.
 
Il y a une course à l’humanoïde. Il faut en prendre conscience avant qu’un cyborg (« cybernetic organism ») ne se charge de nous l’apprendre…
 

« Même être des hommes, cela nous pèse »…

 
Franck Damour cite Dostoïevski : « Même être des hommes, cela nous pèse – des hommes avec un corps réel, à nous, avec du sang ; nous avons honte de cela, nous prenons cela pour une tache et nous cherchons à être des espèces d’hommes globaux fantasmatiques (…). Bientôt nous inventerons un moyen pour naître d’une idée. »
 
Vivre plus longtemps, ne plus souffrir, mieux comprendre, être davantage « capable » de tout. C’est un vieux rêve pour l’homme, qui voudrait rendre réelle ici-bas l’éternité. Certains ont arpenté la Floride à la recherche de la Fontaine de Jouvence : l’utopie est devenue résolution – l’homme doit transcender sa propre humanité. Et reporter en premier lieu cette mort qui ne doit plus être qu’« une erreur à rectifier », un simple « accident de l’évolution ».
 
On entend les mots du biologiste Aubry de Grey : « le premier homme qui vivra 1000 ans est déjà né »
 

Le frère d’Aldous Huxley à l’origine du mot « transhumanisme »

 
Le mot « transhumanisme » a été utilisé pour la première fois par le biologiste Julian Huxley, en 1957 – frère d’Aldous Huxley auteur du Meilleur des Mondes et petit-fils de Thomas Huxley, grand défenseur et ami de Darwin… Les années 1960 et 1970 voient l’essor de ce mouvement qui veut peu à peu rayonner une image rassurante et démocratique, proposant « une synthèse des valeurs d’épanouissement et de croissance, de liberté morale et de flexibilité, de communications et de réseaux, proposant un individualisme moral à tous points de vue, tant économique que social, tant politique que moral ». Un tout-positif attirant et apriori dépourvu d’idéologie, alors même qu’il en regorge…
 
Ses financements mettent la puce à l’oreille. Non seulement, la nébuleuse transhumaniste réunit des acteurs très variés, des scientifiques aux communicants ou responsables politiques, mais elle bénéficie aussi de soutiens autant publics – l’université de la Singularité siège au cœur d’un des sites de recherche de la NASA – que privés, dont le premier est évidemment Google. Il y a, à la base, une réelle appréhension d’un marché financier, mais pas uniquement : l’utopie est là, prégnante.
 

La fin de « l’exception humaine » ?! (Franck Damour)

 
Max More, l’un de ses principaux “théoriciens”, lui donne sa meilleure définition : « Le transhumanisme est une philosophie rationaliste et un mouvement culturel qui affirme qu’il est possible et souhaitable d’améliorer fondamentalement la condition humaine par la science et la technologie. »
 
On pense avant tout à l’intrusion des machines… Le rapport entre l’homme est ses outils techniques y est changé : il les intériorise, de plus en plus. Les frontières s’effacent. Et l’essor technologique a été tel que la « morale » moderne ne fait que suivre ses évolutions. Dans les laboratoires, la science se confond avec la technologie, la connaissance avec le bricolage de génie… Des nanotechnologies aux biotechnologies en passant par les technologies de l’information comme les puces RFID, les recherches pullulent et brouillent les frontières entre l’homme et le mécanique.
 
Déjà, la vision moderne du corps avait changé la donne. Nous acceptons de plus en plus difficilement la souffrance, la maladie… La difformité, la non-conformité, est de moins en moins tolérée – il faut y remédier. De la chirurgie esthétique à l’appareil technologique, tout y concourt. C’est même avant-gardiste, super « hype » ; souvenez-vous du succès d’Oscar Pistorius à qui on autorisa de concourir aux JO de 2012 à Londres, malgré ses prothèses de jambes … une grande première dans l’histoire du sport.
 
L’« augmentation » fait place à la simple « réparation » et transforme le patient en client. On le voit dans l’eugénisme qui se traduit dans les pratiques d’avortement thérapeutiques, la généralisation de la PMA et de la GPA – en attendant que la gestation soit extra-corporelle. Il faut aussi le percevoir, même si l’auteur ne le dit pas, dans le mouvement euthanasiste qui se met partout en place. Cette main-mise sur le début et la fin de la vie sont partie essentielle du transhumanisme.
 
C’est pourquoi, lorsque Max More poursuit en disant que « les transhumanistes soutiennent l’idée de poursuivre et d’accélérer l’évolution de la vie intelligente par les moyens de la science et de la technologie, guidées par des valeurs et principes en faveur de la vie », on peut avoir de gros doutes…
 

« Les transsexuels ont été les premiers transhumanistes » (James Hugues)

 
Il y réside, de fait, une véritable idéologie que soulève avec justesse Franck Damour : « L’utopie transhumaniste ne réside pas dans l’imagination d’un monde parfait, mais dans la transformation de notre conception de la vie et de la condition humaine, bref dans notre conversion idéologique ».
 
La traduction, qu’il nous livre en annexe, du premier manifeste transhumaniste écrit par FM-2030 (alias l’essayiste F. M. Esfandiary)et disponible sur les sites de référence du mouvement, « le Manifeste des mutants », est à ce titre fondamentalement révélatrice sur les objectifs à court et à long terme des transhumanistes vers la « posthumanité » : vers l’utilisation absolue et générale des nouvelles technologies, mais aussi vers un monde global sans frontières au gouvernement unique apolitique, libéré de la génération, libéré de la distinction des sexes, libéré des valeurs familiales traditionnelles, libéré de la religion…
 

Un « american dream » revisité ? Plutôt un « fossoyeur de l’humain » !

 
Ainsi, le transhumanisme est né du progrès technologique, mais se l’est accaparé pour y greffer le plus fortement possible ses thèses. Elles procèdent de l’individualisme moral des sixties et du néolibéralisme qui privilégie l’unique développement personnel – en fait la contre-culture numérique californienne, selon l’auteur, dont l’éthique libertaire prive le sujet de la maîtrise et base tout sur l’expérience, faisant fi de toute conviction rationnelle prédéfinie et donc évidemment de tout principe moral préexistant…. « Le transhumanisme apparaît comme le moyen de dépasser notre honte prométhéenne d’être devenu », de ne pas être les maîtres de notre destinée.
 
C’est « un faux humanisme », nous dit Franck Damour.
 
Je dirais plutôt que c’est l’extrémité aboutie de l’humanisme des Lumières dirigé sur l’homme, en dépit de Dieu et même contre Dieu – et donc contre l’homme. La meilleure preuve qu’un humanisme sans Dieu est voué à l’échec et finit par nier l’homme, son propre sujet – en brouillant ici la définition de son essence face aux machines, la définition de sa liberté qu’il confond avec celle de sa puissance. Mais ce « projet collectif » qu’il propose à tous comble le vide transcendantal de notre époque – d’où son succès.
 

Nous ne sommes que des hommes. La tentation transhumaniste : à rebours des marques du péché originel

 
Que lui opposer ? La redéfinition d’un humanisme intégrant ces impondérables progrès technologiques ? Franck Damour dessine cette troisième voie, en posant « les indiscutables » de l’homme à savoir sa « vulnérabilité », sa « fragilité », sa « compassion »… Idées qui ne s’opposent pas à sa vérité, mais ne constituent néanmoins que la première marche de l’escalier.
 
Seule l’idée de transcendance donne de véritables arguments contre le transhumanisme, l’affirmation d’un Dieu qui nous a dotés d’un corps mortel et d’une âme immortelle, seule susceptible de lui survivre – les humanistes veulent quasi faire l’inverse. Franck Damour tourne autour du pot. Et pourtant son titre était parfaitement trouvé, « la tentation transhumaniste » : c’est l’ultime tentation luciférienne, le « vous-serez-comme-des-dieux » qui trouve ici, plus que jamais, sa parfaite illustration.
 

Clémentine Jallais

 
La tentation transhumaniste, Franck Damour ; éditions Salvator, 158 pages, 16 €