La « Préface russe » des “Opera omnia” de Benoît XVI : la liturgie avant tout

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La Messe de saint Grégoire
(Anonyme, Flandres, fin XVe siècle)


 
Alors que le volume sur la Théologie de la Liturgie des Œuvres complètes du pape émérite Benoît XVI vient d’être publié à l’occasion de son 90e anniversaire, tombé à Pâques cette année, en même temps d’ailleurs, et exceptionnellement, que la fête orthodoxe de Pâques, l’événement a été marqué par une parution simultanée en russe à la demande du patriarche de Moscou. Si la préface de ce volume des Opera Omnia a été rédigée par Benoît XVI en 2008, la version russe bénéficie d’une préface originale des mains du pape émérite en 2015. Inédite, elle vient d’être publiée en italien par Il Corriere della Sera. Et traduite en anglais par l’abbé John Zuhlsorf, prêtre catholique du diocèse de Madison pour son blog « Father Z » et président de la Tridentine Mass Society locale. La « préface russe », avance-t-il, est un texte majeur.
 

Benoît XVI affirme la primauté de Dieu dans la liturgie

 
« Pendant des années, j’ai soutenu que si nous ne revitalisions pas notre culte liturgique sacré, toute initiative que nous pouvons prendre en tant qu’Eglise est condamnée à flétrir et à mourir. Tout ce que nous faisons doit commencer par le culte et doit être ramené au culte liturgique. Nous devons remettre de l’ordre dans nos efforts, établir des priorités si nous voulons réellement un renouveau », écrit le P. Zuhlsdorf.
 
Nous lui empruntons sa traduction anglaise de la « préface russe » de Benoît XVI pour vous en proposer une version française – de seconde main, certes, mais importante néanmoins. Sa préface s’ouvre sur les mots Nihil Operi Dei praeponitur, une référence directe à la liturgie et aux offices de l’Eglise qui sont au centre de la vie chrétienne – et même de la civilisation, si l’on en juge d’après l’œuvre des Bénédictins en Europe. La voici.
 

La « Préface russe » des “Opera omnia” de Benoît XVI

 
« Nihil Operi Dei praeponitur — qu’on ne préfère rien à l’Œuvre de Dieu. Par ces paroles, saint Benoît a établi dans sa Règle (43.3) la priorité absolue du culte divin par rapport à tout autre devoir de la vie monastique. Cela n’était pas acquis d’emblée même dans la vie monastique, car pour les moines aussi, le travail dans les domaines de l’agriculture et de la science était également une charge essentielle.
 
« Que ce soit dans l’agriculture, dans l’artisanat ou même dans la formation, il y avait certainement des exigences temporelles qui pouvaient paraître plus importantes que la liturgie. Face à cela, Benoît, en donnant la priorité à la liturgie, a souligné sans équivoque la priorité de Dieu lui-même dans notre vie : “A l’heure de l’office divin, aussitôt le signal entendu, on quittera tout ce qu’on a dans les mains, et l’on se hâtera d’accourir, avec gravité néanmoins”(43.1).
 
« Les choses de Dieu, et avec elles la liturgie, ne semblent pas du tout constituer des urgences dans l’esprit des hommes d’aujourd’hui. Il y a urgence pour toute autre chose possible. La question de Dieu ne semble jamais être urgente. Eh bien, on pourrait affirmer que, de toute façon, la vie monastique est différente de la vie des hommes dans le monde, et cela est indéniablement vrai. Cependant, la priorité de Dieu, que nous avons oubliée, est importante pour tous. Si Dieu n’est plus important, les critères pour établir ce qui est important sont décalés. L’homme, en mettant Dieu de côté, se soumet aux contraintes qui font de lui l’esclave des forces matérielles, qui sont dès lors opposées à sa dignité.
 
« Dans les années qui ont suivi le Concile Vatican II, je suis redevenu conscient de la priorité de Dieu et de la divine liturgie. La mauvaise interprétation de la réforme liturgique qui a été largement diffusée au sein de l’Eglise catholique a conduit de plus en plus à mettre à la première place l’aspect de l’instruction, et celui de notre propre activité et créativité. Le “faire” de l’homme a quasiment provoqué l’oubli de la présence de Dieu. Dans ce genre de situation, il devient toujours plus clair que l’existence de l’Eglise tire sa vie de la célébration correcte de la liturgie et que l’Eglise est en danger lorsque la primauté de Dieu n’apparaît plus dans la liturgie et, par conséquent, dans la vie. La cause la plus profonde de la crise qui a bouleversé l’Eglise se trouve dans l’obscurcissement de la priorité de Dieu dans la liturgie. Tout cela m’a amené à me consacrer davantage que par le passé au thème de la liturgie car je savais que le véritable renouveau de la liturgie est la condition fondamentale pour le renouveau de l’Eglise. Les écrits rassemblés dans ce 11e volume des Opera Omnia sont nés de cette conviction. Mais en dernière analyse, même avec toutes leurs différences, l’essence de la liturgie en Orient et en Occident est unique, elle est la même. Et ainsi j’espère que ce livre puisse donner également aux chrétiens de Russie de saisir mieux et de manière nouvelle le grand don qui nous est offert dans la sacrée liturgie. »
 
Le texte est daté de la fête de saint Benoît (selon le nouveau calendrier) du 11 juillet 2015.
 

Benoît XVI évoque l’urgence absolue d’une liturgie digne pour répondre aux bouleversements dans l’Eglise

 
Tel est donc, selon Benoît XVI, le plus grave problème de l’Eglise aujourd’hui, une « situation » de bouleversement, de désastre serait-on tenté d’ajouter qui rend inutile toute autre action tant qu’il ne sera pas réglé.
 
Comme toujours dans l’Eglise, les solutions sont à la portée de chacun, et non dans une réponse gnostique réservée à une élite : il s’agit pour chacun de mettre Dieu au centre par le biais de la liturgie, et pour chacun d’œuvrer et de combattre pour que cette liturgie soit digne de Lui.
 
« Rendez-nous le Catéchisme, l’Ecriture et la Messe », suppliait Jean Madiran. Et on a vu fleurir en France d’abord, puis dans de nombreux pays du monde, une renaissance de la liturgie dans les communautés traditionnelles de toutes sortes. C’était la première urgence. Et il reste beaucoup à faire. Tout le reste – y compris le salut temporel de nos nations – nous sera donné par surcroît.
 

Jeanne Smits