C’est en Nouvelle-Zélande que meurt le culte du ciblage de l’inflation par les banques centrales

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Jacinda Ardern


 
Toutes les banques centrales ont ce mot à la bouche : il faut de l’inflation, un peu mais pas trop, et elles justifient nombre de leurs décisions par l’objectif du ciblage de l’inflation. S’étant arrogé un pouvoir exorbitant sur les économies du monde du haut de leur pouvoir irresponsable et non élu, les banques centrales appliquent depuis une trentaine d’années cette idéologie qui ressemble à un culte, né en Nouvelle-Zélande à la fin des années 1980. Aujourd’hui en Nouvelle-Zélande on veut s’engager sur une autre voie, qui pourrait servir d’exemple comme celui, jadis, de l’inflation ciblée, assure l’analyste Ambrose Evans-Pritchard du Telegraph. Il y voit la fin de l’ascendance des banques centrales à travers le monde. Question qui reste ouverte, cependant…
 
Pour Evans-Pritchard, c’est une grande « mésaventure monétaire » qui est en train de mourir de sa belle mort. Selon les circonstances, cette doctrine a permis l’éclosion de bulles et de « cycles financiers désordonnés ». Au point que Claudio Borio de la banque centrale des banques centrales, la Bank for International Settlements (BIS) en est arrivé à dire que cette « fraternité » des politiques monétaires s’oriente avec une boussole cassée. Les faits ne cessent de démentir les attentes. « Si on est totalement honnête, combien savons-nous véritablement du processus de l’inflation ? », a-t-il dit.
 

La Nouvelle-Zélande rompt avec le ciblage de l’inflation

 
En Nouvelle-Zélande, le nouveau Premier ministre de gauche, Jacinda Ardern, veut du coup modifier le mandat de la banque de réserve de son pays. Celle-ci va devoir viser la création d’emplois aussi bien que la stabilité des prix de la consommation. « Le capitalisme a failli », a-t-elle déclaré.
 
Mais Evans-Pritchard y voit plutôt une critique de l’orthodoxie des banques centrales. « C’est en réalité la politique publique qui a failli. La réserve fédérale américaine, la BCE, la banque du Japon, entre autres, ont créé au cours de ce dernier quart de siècle une structure d’incitation qui a poussé les prêteurs, les fonds de pension, les assurances-vie et les investisseurs vers des zones de risque extrême. L’hyper-globalisation et les flux illimités de capital ont fait le reste », juge-t-il.
 
Selon lui tout a commencé au cours des années 1990 lorsque les taux d’intérêt ont été maintenus trop bas alors même que le monde était en proie au « choc de l’offre » qui a bouleversé l’économie globale. « C’est pourquoi les banques du G4 ont dû imprimer 14.000 milliards de dollars afin de maintenir le navire à flot, et que les taux de la BCE sont maintenant de -0,4 %. »
 
C’est une histoire de technocrates focalisés sur un seul élément, estime le journaliste britannique : que ce soit le boom des « dotcoms » à la fin des années 1990 ou les bulles des subprimes et de la dette de zone euro par la suite, la faute n’est pas celle des spéculateurs et des prêteurs commerciaux selon lui : « La vérité plus profonde, c’est que les autorités ont été elle-même les auteurs originaux de ce qui s’est produit. Elles ont grippé les instruments. Ce sont elles qui ont créé la structure d’incitation. »
 

Les banques centrales s’orientent avec une « boussole cassée » selon la BIS

 
Certes, reconnaît-il, la politique de la Reserve Bank en Nouvelle-Zélande a « fonctionné comme un charme » pour mettre fin à des années d’inflation à deux chiffres. Mais les autorités du monde entier n’ont pas tenu compte de ce qui se passe lorsque les prix chutent naturellement du fait d’une offre en pleine expansion, qui a créé le boom à la fois des actions et de l’immobilier. Au Japon, on s’est aperçu que les booms d’actifs les plus dangereux ne se produisent que lorsque l’inflation est très modeste.
 
Cela n’a pas empêché la plupart des banques de l’OCDE de mettre en place des programmes de ciblage de l’inflation, sans tenir compte de cette variable de taille : l’arrivée de 2 milliards de personnes dans un monde à l’économie ouverte avec la chute de l’Union soviétique et l’ouverture de la Chine à la croissance, avec son tsunami de produits bon marché qui ont envahi l’Occident.
 
Pour Ambrose Evans-Pritchard, c’était à ce moment-là qu’il aurait fallu laisser les prix chuter dans le cadre d’une déflation « bénigne » (comprendre justifiée économiquement) plutôt que de laisser, deux décennies plus tard, le ratio de la dette globale atteindre 327 % du PIB : un pourcentage sans précédent.
 
Les banquiers centraux n’ont pas su lire les effets des chocs déflationnistes de la globalisation, « l’effet Chine » et « l’effet Amazon », commente le journaliste, maintenant une politique monétaire beaucoup trop lâche, et se contentant d’intervenir – agressivement – après chaque cycle de ralentissement. Ce qui pousse la BIS à dire aujourd’hui que les banques centrales peuvent être elles-mêmes à l’origine du grand casse-tête monétaire de notre époque – « une chute sans merci du “taux naturel d’intérêt” selon Wicksell” ». Ou pour reprendre les mots de Borio : « Les taux d’intérêt bas engendrent les taux d’intérêt bas. » Et le prix des actifs peut continuer de grimper tandis que les banques centrales ne pensent qu’à l’inflation ciblée.
 

Le ciblage de l’inflation par les banques centrales, le rejet du capitalisme globaliste et la marche vers le socialisme

 
Selon Evans-Pritchard, le Parti travailliste néo-zélandais cherche désormais à mettre fin aux excès de cette politique, désastreuse pour l’emploi et les classes moyennes, pour réaffirmer la primauté de l’Etat-nation démocratique, en commençant d’ailleurs par l’interdiction de l’achat d’immobilier d’habitation par les étrangers.
 
Une autre question se pose pourtant. Pas plus bêtes que n’importe qui, les banquiers centraux savent bien les conséquences de leur politique. Aujourd’hui, il est de bon ton de dénoncer l’ultra-capitalisme et la globalisation en déplorant – ce n’est pas très difficile – ses effets négatifs sur les gens ordinaires. Mais ce qui est prôné dialectiquement pour en finir, c’est un socialisme accéléré – la marche, finalement, vers les objectifs marxistes de la Révolution. Un remède pire que le mal ?
 

Anne Dolhein