Le cardinal Eijk célèbre une messe pontificale traditionnelle aux Pays-Bas

Eijk messe pontificale traditionnelle
 

A l’heure de Traditionis Custodes, toujours en vigueur, le fait est remarquable : le cardinal Willem Eijk, primat des Pays-Bas et archevêque d’Utrecht, a célébré une messe selon le rite traditionnel latin – pontificale, qui plus est – à Oss, aux Pays-Bas. Le correspondant au Vatican du quotidien catholique Nederlands Dagblad, Hendro Munsterman, annonçait l’événement en soulignant que le cardinal, ce faisant, allait contrevenir aux règles de l’Eglise. Et d’ajouter que Mgr de Korte, évêque de Bois-le-Duc, n’a rien trouvé à y redire. Mais il a raison de souligner le caractère remarquable de l’événement en rappelant qu’au terme de Traditionis Custodes, l’ancienne liturgie devait peu à peu disparaître, et qu’elle ne devait ni être célébrée dans une église paroissiale, ni être annoncée, un peu comme on a arrêté la publicité pour le tabac.

L’église d’Oss dans le Brabant-Septentrional, où le cardinal Eijk a pour la première fois célébré publiquement le rite tridentin au maître-autel, est justement une église paroissiale où le rite ancien est tranquillement proposé tous les dimanches. Mgr de Korte a répondu à une question à ce sujet en disant que les règles sont bien transgressées dans la Grote Kerk, mais qu’il ne dit rien au nom de la « sagesse pastorale », ajoutant que le groupe qui s’y rend habituellement n’est pas grand. Le mois dernier, il a lui-même donné l’homélie lors d’une telle messe.

 

700 personnes à la messe pontificale traditionnelle du cardinal Eijk

En tout cas, ce n’est pas une poignée de fidèles qui a assisté à la messe du dimanche de Laetare à Oss. L’église était bondée, accueillant 700 fidèles – certains venant, il est vrai, de la Belgique ou de l’Allemagne voisine. La célébration d’une messe pontificale selon le rite traditionnel est d’ailleurs en elle-même un événement, tant cela est devenu rare du fait de la complexité de son rituel extrêmement riche, et le peu d’habitude qu’en ont aujourd’hui les prélats, même sympathiques à l’égard de la messe traditionnelle.

La messe a été diffusée en direct par Radio Maria. On peut visionner son enregistrement ici. Quant au site de la paroisse, il propose des photos visibles ici.

La célébration a été suivie d’un repas simple offert à tous, où les fidèles ont pu rencontrer son éminence et le remercier de sa sollicitude à l’égard de ceux qui sont attachés à cette liturgie.

 

Une messe pontificale traditionnelle avec homélie

Lors de son homélie, le cardinal Eijk n’a pas prêché directement sur la messe traditionnelle. Mais en évoquant la multiplication des pains (qui est l’Evangile du jour dans le rite traditionnel), il a effectivement évoqué le sens de la messe et sur la réalité de l’actualisation du sacrifice du Christ qu’est le sacrement de l’Eucharistie, en évoquant en particulier la réalité effective du miracle de la multiplication des pains qui la préfigure. Il a aussi souligné comment la foi a été attaquée y compris par des prêtres au milieu du siècle dernier aux Pays-Bas, une attaque qu’il a qualifiée de « vakkundig » en néerlandais, ce qui veut dire « avec un savoir-faire professionnel ».

L’assistance a décidément eu de quoi méditer. Nous vous proposons ci-dessous la traduction intégrale de l’homélie du cardinal Willem Eijk. – J.S.

 

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L’homélie du cardinal Eijk à la messe pontificale traditionnelle de Laetare

 

Oss, messe tridentine, 4e dimanche de Carême, 15 mars 2026

 

Jésus laisse délibérément une grande foule venir à Lui dans un lieu isolé. A un moment donné, il faut bien sûr que ces gens aient quelque chose à manger. C’est pourquoi Jésus demande « innocemment » à Philippe : « Comment allons-nous acheter du pain pour nourrir ces gens ? » Et Philippe a probablement pensé : « Oh là là, me voilà encore dans le pétrin. » Il vient en effet d’un petit village des environs, Bethsaïde. C’est la raison pour laquelle il pense que Jésus lui demande précisément à lui comment ils peuvent acheter du pain. Tout confus, il bredouille sa réponse : s’il achetait du pain pour 200 deniers, chacun n’en aurait qu’un tout petit morceau. Et il n’a même pas ces 200 deniers dans sa poche arrière… Ici, Philippe est mis à l’épreuve, mais il rate son examen. Les apôtres en sont encore au temps du séminaire et doivent encore découvrir qui est réellement Jésus, même s’ils ont déjà été témoins de plusieurs de ses signes.

Il s’avère alors qu’il y a parmi la foule un gamin qui a exactement cinq pains et deux poissons, pas une miette de plus. Mais Jésus demande à tout le monde de s’asseoir et ordonne qu’on distribue ces cinq pains à la foule. Et voici qu’il y a suffisamment de pain pour tout le monde : il en reste même douze paniers. Il y a quelques années, quelqu’un m’a raconté que dans les bonnes vieilles années 1950, lors d’un cours de religion au lycée, un prêtre avait dit aux élèves :

« Bon, les garçons, bien sûr, de nos jours, nous ne croyons plus littéralement à cette multiplication miraculeuse des pains. Ce que Jésus aurait fait là-bas est tout simplement impossible. Mais je vais vous dire quel était le véritable miracle. Jésus prêchait l’amour, et cette foule en était tellement remplie que tous ceux qui avaient un morceau de pain l’ont partagé avec les autres. Et c’est pourquoi tout le monde a eu assez à manger. »

Il s’agit là du comble de la banalisation de la catéchèse. L’Eglise, autrefois si puissante, a explosé dans les années 50 et 60.

La foi de nombreux catholiques qui étaient encore convaincus à l’époque a été savamment étranglée au cours de ces années, tant dans la catéchèse qu’en chaire. C’est là, parallèlement à divers changements culturels, une cause majeure de la crise que traverse actuellement l’Eglise.

Ce que ce prêtre racontait dans les années 50 et ce qui, je le crains, a souvent été répété par la suite, ne figure pas dans l’Evangile. On y lit que Jésus a nourri toute une foule avec rien d’autre que cinq pains et deux poissons. Jésus a bel et bien accompli ce miracle de la multiplication des pains. Le point de départ de la foi chrétienne est que Dieu a créé l’univers à partir de rien. S’Il en a été capable, alors Il peut aussi multiplier le pain de manière miraculeuse. Mais cette prise de conscience est-elle encore vivante, cette conscience du fait que nous avons reçu de Dieu notre vie et tout ce qui est nécessaire à celle-ci à partir de rien ? Dans son livre De graanrepubliek, le journaliste Frans Westerman décrit le déclin des grands agriculteurs du Hoge Land de Groningue au siècle dernier.

En même temps que leurs exploitations, leur foi s’éteignait aussi. Un fermier reçoit la visite d’un pasteur chez lui et l’emmène dans la grange. Là, il dit, en montrant un sac d’engrais chimique : « Regardez, pasteur, voilà mon dieu. »

En d’autres termes : le blé que je cultive est en fin de compte le fruit de mon travail et de mon ingéniosité, mais pas un don de Dieu. L’engrais, notre Dieu ? Jamais ! L’engrais est fabriqué grâce à l’ingéniosité humaine. Oui, l’homme a été créé à l’image et à la ressemblance de Dieu et il est donc capable de certaines choses. Mais le point de départ, y compris pour l’engrais, ce sont des choses qui ont en fin de compte été créées par Dieu et non par nous. C’est Dieu qui nous a donné la vie ainsi que les moyens, entre autres pour faire du pain, les moyens dont nous avons besoin pour maintenir notre vie terrestre. Cela est souligné par la multiplication miraculeuse des pains. Dans la multiplication miraculeuse des pains, Jésus montre toutefois clairement qu’il s’agit pour lui de bien plus que de la nourriture pour notre vie terrestre, contrairement à ce que pense la foule. Dans la multiplication miraculeuse des pains, nous voyons sans l’ombre d’un doute une référence au sacrement de l’Eucharistie et au mystère pascal.

Il est souligné avec insistance que cette scène se déroule juste avant la Pâque. Et qu’il y avait beaucoup d’herbe à cet endroit. On pourrait peut-être se dire : « Que nous importe où se trouvait cette foule : sur de l’herbe, du gravier ou un sol rocheux bien dur ? » La signification est que l’herbe ne pousse à cet endroit qu’au printemps, donc aux alentours de la Pâque. Ainsi, l’accent est mis une fois de plus sur le fait que la multiplication miraculeuse des pains concerne en réalité le mystère pascal. Il est également expressément rapporté que Jésus rend grâce à Dieu avant de faire distribuer les pains. Dans la célébration eucharistique, le prêtre dit également que Jésus rend grâce à son Père, juste avant de prononcer les paroles de la consécration. Le mot grec pour « rendre grâce », qui est également utilisé dans ce passage de l’Evangile, est « eucharistein ». C’est de là que dérive notre mot pour la Sainte Messe, à savoir « Eucharistie ». Jésus nous délivrera du péché de la mort éternelle par sa mort sur la croix et sa résurrection. Du moins, si nous prenons sa suite. Le mystère pascal, sa mort sur la croix et sa résurrection, est ici rendu actuel de manière non sanglante dans le sacrement de l’Eucharistie. La multiplication miraculeuse des pains en est une préfiguration.

Au milieu du Carême, l’Eglise lit l’Evangile de la multiplication des pains. Le but est de nous faire prendre conscience que notre vie nous a été donnée par Dieu et qu’Il veut nous conduire, par le Christ, à la vie éternelle et à la résurrection éternelle. L’Eglise nous propose aujourd’hui l’Evangile de la multiplication miraculeuse des pains afin d’empêcher que nous ne laissions cette vie avec Dieu et auprès de Dieu nous échapper. Et pour faire en sorte que nous l’embrassions avec joie et dévouement dans l’Eucharistie, gage de la vie éternelle. Amen.

 

Cardinal Willem Eijk

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Traduction de Jeanne Smits