Moonshot lâche son puissant modèle d’IA Kimi K3 dans le monde, au profit de la Chine

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La start-up chinoise Moonshot vient de dévoiler un modèle d’intelligence artificielle dit « open source », dont le code est accessible à tous et modifiable à volonté. Kimi K3 a pour particularité d’être nettement moins cher que ses grands concurrents américains et de les talonner sur le plan des performances. Son lancement le 16 juillet a aussitôt provoqué une course à la vente sur le marché des semi-conducteurs, de telle sorte que la valeur de marché des fabricants de puces et des compagnies d’IA a fortement chuté vendredi : de 6 % à Taïwan, par exemple, ou de 4 % au Japon. A Wall Street, on a carrément parlé de « bain de sang » ; à ce niveau-là, les pertes s’évaluent en milliards de dollars, provoquée par une annonce qui repose pour l’instant sur les seuls dires de Moonshot.

Ils n’en sont pas moins inquiétants. Dean Ball, haut responsable du développement de ChatGPT chez OpenAI, a aussitôt réagi sur X en affirmant que le fait pour la Chine de faire cadeau de son code IA au monde conduirait probablement « à un communisme IA à part entière – c’est précisément ce que propose la Chine ». Communisme à travers l’accès libre offert à chacun, mais aussi sans doute par les biais intégrés dans le mode de fonctionnement de cette intelligence, de cette IA capable de réaliser des tâches extrêmement complexes, de soutenir des conversations interminables et de créer des vidéos à partir de rien.

 

Le modèle IA Kimi K3 de Moonshot : la très forte puissance à prix cassés

Le modèle affiche une puissance inégalée sur le plan du nombre de paramètres, soit 2.800 milliards, loin devant les autres modèles open source. Cela lui permet d’afficher des capacités semblables aux grands modèles les plus avancés comme OpenAI et Anthropic pour un coût d’utilisation nettement moindre. La demande a d’ailleurs été si forte que Moonshot a indiqué avoir suspendu l’accès aux nouveaux abonnements, dimanche, parce que son système était trop sollicité.

Kimi 3 représente une nette menace pour les grands noms et révèle l’intensité de la guerre que fait la Chine aux Etats-Unis pour dominer le marché de l’intelligence artificielle – à prix cassés ? Après tout, on est ici dans une logique semblable à celle qui a permis à la Chine communiste de capter une part importante de la manufacture sur le plan mondial. Mais cette fois, c’est en jouant avec le feu.

Kimi K3 a ainsi été présenté au monde au moment précis où 200 experts, parmi lesquels 30 prix Nobel et de nombreux représentants des fabricants d’intelligence artificielle, se retrouvaient à Rome pour signer une déclaration réclamant la décélération du développement de l’IA et un engagement mondial à ne pas la coupler avec l’armement nucléaire. La sortie d’un modèle aussi puissant en open source vient en quelque sorte apporter la contradiction face à cette demande de prudence au nom de la « survie de l’humanité ».

Comme toute société chinoise puissante, la start-up Moonshot a forcément l’approbation et le soutien du pouvoir communiste, sans lequel rien ne peut être fait en Chine et par lequel celui-ci est à son tour renforcé. Alors que la Chine a pris des mesures pour empêcher ses sociétés d’IA d’intégrer le marché mondial au moyen d’ententes avec des constructeurs non chinois, elle prend ainsi les devants pour s’imposer largement.

 

La Chine recherche la domination IA à travers l’open source

Xi Jinping ne cache pas sa volonté de promouvoir l’IA chinoise dans le monde. Xi prenait d’ailleurs la parole vendredi en affirmant que Pékin aiderait les pays en développement à accroître leur capacité dans le domaine de l’IA. La veille, 29 pays, parmi lesquels la Russie, le Brésil et le Pakistan, intégraient l’Organisation mondiale de la coopération en IA, créée à l’initiative de la Chine et visant à favoriser un écosystème open source pour l’intelligence artificielle. Sans surprise, la Chine a dit vouloir établir et soutenir par ce biais des initiatives mondiales telles que les Objectifs de développement durable des Nations unies, à visée socialiste.

Ce n’est donc pas un hasard non plus si le géant chinois Alibaba vient lui aussi d’annoncer la probable mise sur le marché d’un puissant modèle IA open source. Alibaba assure qu’il s’agit là d’un des modèles les plus puissants disponibles aujourd’hui sur le marché, seul surpassé pour l’heure par la dernière version de Claude d’Anthropic.

Tout cela a conduit le professeur Alan Woodward, expert en cybersécurité à l’université du Surrey, à déclarer : « Les Chinois semblent vouloir lâcher leurs modèles dans le public. Les Etats-Unis essaient de maîtriser leur diffusion. Tout cela ressemble à une décision stratégique qui pourrait permettre à la Chine de dominer sur le long terme, pour en arriver au point où elle pourrait commencer à imposer un contrôle beaucoup plus serré. »

 

Moonshot Kimi K3 et Alibaba à la conquête de l’IA mondiale

D’aucuns comparent la situation avec la manière dont la Chine a très efficacement capté l’industrie du panneau solaire et celle de l’automobile.

Il n’est pas certain que l’utilisation de Kimi K3 ou d’autres modèles à venir développés en Chine passera nécessairement par des serveurs chinois, même s’il est certain qu’il faut des moyens surdimensionnés pour gérer leur capacité. En revanche, alors que la société de sécurité américaine Harmonic Security estime qu’un travailleur sur 12 aux Etats-Unis et au Royaume-Uni utilise déjà une forme d’IA chinoise (comme Kimi K3), se pose de manière brûlante la question de l’accès aux données qui circuleront par leur biais. Le PDG de Harmonic, Alastair Patterson, estime ainsi que « toutes les données soumises à ces plateformes doivent être considérées comme étant la propriété du Parti communiste chinois en raison d’un manque total de transparence ».

Voilà donc un outil de pouvoir et de domination, rêvé pour un système totalitaire. A ce titre, le pari de l’open source et des prix bradés peut être considéré comme un investissement des plus utiles.

Il y aurait des avantages supplémentaires : la fragilisation des modèles américains avec des pertes financières gigantesques à la clef qui profiteraient également à la Chine.

On se rappellera par ailleurs qu’en juin, le gouvernement américain a empêché temporairement l’accès à Mythos, le modèle le plus puissant en date d’Anthropic, au motif qu’il était capable de hacker jusqu’au système financier international.

 

La cyberattaque pour tous

Pour Ciaran Martin, ancien chef du National Cyber Security Centre britannique, un modèle comme Kimi K3 représente des défis sécuritaires d’un ordre similaire : « Ce n’est pas simplement parce que le modèle est chinois, mais parce qu’il est ouvert. Cela veut dire qu’il pourra avoir des capacités de cyberattaque comparables à celles de Claude Mythos, mais qu’il sera impossible de les contenir. »

Autrement dit, il peut s’agir d’un moyen de déstabilisation sans précédent et incontrôlable par nature.

Il est intéressant de noter que le fondateur et directeur de Moonshot, Yang Zhilin, a acquis son savoir-faire à Carnegie Mellon University à Pittsburgh, en Pennsylvanie. Un de ses anciens professeurs, Russ Salakhutdinov, a fait savoir sur X que Yang avait eu de nombreuses offres qui lui auraient permis de rester aux Etats-Unis et d’y travailler sur l’IA, notamment chez Apple. Il a choisi plutôt de retourner dans sa patrie, a indiqué son professeur.

 

La Chine surveille ses talents IA

La question est de savoir de quel choix il s’agit. Retourne-t-on forcément de plein gré dans un pays communiste alors qu’on a la possibilité de faire autrement ? Ici, la réponse est fournie par l’histoire des pays communistes, dont les ressortissants qui parviennent à rejoindre l’étranger ne sont pas libres pour autant. Les polices politiques, on le sait, sont capables de les contrôler, ne serait-ce que par la pression exercée à travers leur famille restée au pays – et menacée. Pour la Chine, il était évidemment intéressant de récupérer ce jeune talent qu’est Yang Zhilin, à des fins manifestement stratégiques.

Ce qui est sûr, c’est que nous assistons à un épisode de la guerre de l’intelligence artificielle, aux implications beaucoup plus lourdes que ce qu’imaginerait le commun des mortels.

 

Anne Dolhein