Quand RT.com prend fait et cause pour les migrants illégaux de Ceuta

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Il est souvent instructif, VPN aidant, de regarder le site d’information créé et financé par le Kremlin, rt.com, en l’occurrence dans sa version espagnole. Cela permet d’avoir en quelque sorte le regard officiel, variable d’ailleurs selon les langues du site, puisqu’il s’agit de promouvoir des réactions diverses selon les zones linguistiques.

C’est là qu’on apprend donc comment la Russie voit la crise de l’invasion de Ceuta par des dizaines de milliers de Marocains, puis par des Africains subsahariens. RT présente l’affaire comme un spectacle politique, certes, mais avant tout comme une crise humanitaire ; et ce n’est pas des habitants espagnols de Ceuta dont elle plaint le sort, mais de celui des quelque 70.000 personnes qui ont illégalement pénétré dans l’enclave.

La tragédie de Ceuta, voyez-vous, c’est d’avoir qualifié les migrants d’envahisseurs ou d’armes humaines, d’en avoir fait des chiffres, ou encore d’avoir accusé le Maroc ou les responsabilités politiques. « L’essentiel reste toujours au second plan. Plus d’une centaine de personnes sont mortes en tentant de traverser une frontière, et ils sont des milliers à être restés pendant de longs jours sans prise en charge institutionnelle adéquate », dénonce Russia Today.

 

RT.com vole au secours des migrants illégaux de Ceuta

Et de préciser que l’Espagne avait bien été prévenue, sauf quant à l’importance du nombre d’illégaux, et qu’en affirmant que la grande majorité d’entre eux ont été renvoyés au Maroc, le gouvernement de Ceuta est d’autant plus coupable de ne pas s’être occupé des « 3.000 à 5.000 » personnes qui seraient restées.

Le scandale serait donc, selon le média russe, qu’on ne leur ait pas donné à manger, qu’on les ait forcés à dormir dans les rues ou sur les plages, pendant que des groupes d’extrême droite alimentaient dans les réseaux un climat de peur, de haine et de confrontation, qui s’est soldé par des épisodes de violence raciste en menaçant directement la convivialité dans une ville aussi diverse que Ceuta. « Il ne se’agit pas seulement de nourriture ou de logement. Nous parlons d’identification, d’assistance juridique, de protection internationale, de mineurs isolés et de personnes particulièrement vulnérables », ajoute le média.

RT va plus loin en déplorant que ce sont précisément les protections des frontières qui ont amené la tragédie, et que « la réponse constituera à renforcer précisément cette architecture de frontières ». Et en y voyant aussi une manière lamentable de renforcer la lutte contre Pedro Sánchez, le président socialiste espagnol, « de la part d’un écosystème politique, médiatique et économique capable de convertir même une tragédie humanitaire en un nouvel argument en faveur du réarmement ».

 

Les sympathies de RT.com sont variables mais calculées

Toute la sympathie de RT va aux « milliers de jeunes qui mettent leur vie en jeu en raison des inégalités ». L’article conclut : « Ce qui s’est passé à Ceuta se reproduira, là-bas ou à une autre frontière. Car le centre capitaliste cherche à se protéger des conséquences d’un monde inégalitaire tout en continuant à mener des guerres, à commettre des spoliations et à entretenir des relations internationales qui reproduisent cette inégalité. Il y a de l’argent pour les radars, les armes, la surveillance et les sous-traitants. Il y en a toujours. Ce qui a manqué à Ceuta, alors qu’il ne restait plus que quelques milliers de personnes, ce sont des lits, des avocats, des fonctionnaires, de la nourriture et une administration capable de les traiter comme des êtres humains. »

Précisons que RT assortit l’article de l’inévitable mention, mais seulement à la fin : « Les déclarations et les opinions exprimées dans cet article sont de la responsabilité exclusive de leur auteur et ne représentent pas nécessairement le point de vue de RT. ».A moins que le pluralisme n’ait soudain fait irruption dans un média d’État russe, on est cependant en droit de penser qu’une telle opinion ne s’y exprimerait pas sans une certaine approbation éditoriale, d’autant que son auteur, Carmen Parejo Rendón, journaliste de gauche et féministe, est collaboratrice habituelle de RT… Et cela confirme d’ailleurs une tendance observée de longue date : on fait feu de tout bois en vue de déstabiliser et promouvoir la vision communiste de l’histoire du monde hispanique.

Quant à la Russie de Poutine, « protectrice de la chrétienté », eh bien, on repassera.

 

Jeanne Smits