Mgr Eamon Martin, primat d’Irlande, avertit contre les dangers de l’IA pour l’humanité

 

Mgr Eamon Martin, archevêque d’Armagh et primat de toute l’Irlande, a mis en garde contre les dangers de l’IA en rappelant qu’« aucune personne humaine ne peut être réduite à un ensemble de données ». Il intervenait le 30 septembre dernier lors d’un colloque organisé par le Bureau des communications catholiques de la Conférence des évêques d’Irlande sur la première encyclique de Léon XIV, Magnifica Humanitas, sur la question de l’intelligence artificielle.

Première remarque : l’organisation d’un tel colloque montre que l’Eglise catholique en Irlande prend au sérieux la question cruciale et même structurante pour l’avenir de l’humanité qu’est l’IA. Plusieurs évêques sont intervenus, ainsi que des membres du clergé, mais aussi des professeurs d’université, des parents, des élèves et des professeurs, nombre de responsables politiques, des universitaires, des professionnels des médias et des leaders des domaines de la médecine, du droit, de la finance, des affaires militaires et des associations caritatives.

 

Mgr Eamon Martin avait invité à prier le Cœur immaculé de Marie face aux dangers de l’IA

Deuxième remarque, sous forme de rappel. Lors de l’All Ireland Rosary Rally du 6 juin dernier, Mgr Eamon Martin, qui présidait ce rassemblement du premier samedi du mois au sanctuaire de Knock, avait prononcé une homélie remarquable décrivant les dangers de l’IA face auxquels il appelait à une réponse spirituelle. Il posait le cadre de manière claire :

« Les chrétiens, ainsi que toutes les personnes de bonne volonté, peuvent donc se poser ces questions au sujet de l’intelligence artificielle : Est-elle véridique ? Est-elle juste ? Honore-t-elle la personne humaine créée à l’image de Dieu ? Protège-t-elle les plus vulnérables et sert-elle le bien commun, ou se contente-t-elle d’accumuler richesse et pouvoir entre les mains de quelques-uns ?

« Quelles sont ses répercussions sur la vie et la dignité humaines, la solidarité, la justice et le souci de la création de Dieu ? Sert-elle les personnes humaines ou tend-elle au contraire à les déshumaniser, ou cherche-t-elle même à les remplacer ? »

Et il ajoutait, tout en rendant gloire au Cœur immaculé de Marie : « C’est pourquoi je vous encourage, à l’occasion de ce rassemblement du Rosaire, à prier souvent, en union avec Marie, pour que l’humanité soit protégée en cette ère technologique qui avance à grands pas. »

Lors de la conférence à Maynooth la semaine dernière, Mgr Martin a affirmé dans sa conférence d’ouverture : « L’Eglise ne prétend pas avoir une réponse technique à chaque question posée par l’IA. En revanche, elle propose des principes éthiques dans le cadre du débat sur l’IA. »

 

Mgr Eamon Martin : l’IA est un outil et un outil peut ne pas être orienté vers le bien

Il a souligné que le progrès technique a certes amélioré les conditions de vie de l’humanité, mais rappelé aussi que « chaque phase du progrès a également révélé l’ambiguïté des outils qui peuvent provoquer des dommages lorsqu’ils ne sont pas orientés vers le bien ».

La question est d’une particulière importance en Irlande, qui est un centre de développement de l’IA pour de nombreuses sociétés travaillant sur cette nouvelle technologie.

L’archevêque a voulu en montrer les dangers pour la personne humaine dans le monde actuel, fait d’écrans, de voix artificielles et de masques numériques : « L’IA est-elle au service des personnes ou, au contraire, tend-elle à les déshumaniser, voire à les remplacer ? Dans un contexte d’IA, comment défendre la dignité des travailleurs et de chaque personne, en particulier des plus vulnérables ? »

« Au cœur de l’encyclique du pape Léon se trouve la certitude que la dignité humaine mérite d’être protégée en toutes circonstances. Les êtres humains sont créés à l’image et à la ressemblance de Dieu. Lors de l’Incarnation, Dieu est venu parmi nous avec une voix humaine, un visage humain et un cœur humain. Dans le monde actuel, fait d’écrans, de voix artificielles et de masques numériques, l’Eglise défend donc la dignité de chaque personne humaine, dotée d’un visage réel et d’une voix authentique, qui ne peut être réduite à des données destinées à être copiées ou manipulées », a-t-il ajouté.

 

Mgr Eamon Martin : l’humanité créée à l’image de Dieu peut prier, pardonner, se convertir

Alors que l’IA opère selon des processus statistiques et probabilistes, la particularité de l’homme est de pouvoir changer, « de pardonner, de se convertir ». « La vocation, la grâce et la liberté bouleversent la probabilité et les prédictions », a-t-il déclaré.

Et de rappeler que l’IA peut certes faire des « choses remarquables », donnant l’illusion d’une véritable réflexion, voire d’une certaine « empathie ». Mais qu’elle ne peut pas « éprouver de la compassion, aimer, souffrir, pardonner, prier ou espérer comme le font les êtres humains, ni être véritablement “sage” ».

Nous avons vu hier combien ce type d’affirmation irrite certains concepteurs de l’IA, à telle enseigne que Christopher Olah, l’un des cofondateurs d’Anthropic, a failli ne pas assister au lancement de Magnifica Humanitas quand il a compris que cette encyclique ne croit pas en la conscience de cette machine qu’est l’IA.

A la suite de Léon XIV, Mgr Eamon Martin s’est interrogé sur la nature de la moralité que les développeurs de l’IA affirment vouloir y injecter. Il a noté que « la vision morale d’une poignée de créateurs et d’institutions risque de devenir l’infrastructure invisible au sein de laquelle tous les autres devront vivre ». Les démarches d’Anthropic montrent précisément que les développeurs de Claude espèrent voir un consensus spirituel s’imposer au monde par le biais des grands modèles de langage de l’intelligence artificielle…

 

Les dangers de l’IA pour l’humanité quand l’homme lui abandonne ses capacités

Il s’est en particulier inquiété de la question de la relation de l’intelligence artificielle avec la guerre, notamment avec les systèmes d’armement autonomes, plaçant les décisions au-delà du contrôle humain. L’IA ne pourra pas devenir un agent moral artificiel, a-t-il averti, car « le jugement moral ne peut pas être réduit à un calcul » : « Il comprend et met en œuvre la conscience, la responsabilité personnelle et la reconnaissance de l’autre en tant que personne. »

Mgr Martin a également rappelé que les dangers de l’IA ne se réduisent pas aux échecs du système, mais sont liés aux mésusages intentionnels de ces systèmes si puissants par des personnes ou des entités aux intentions mauvaises.

Et de conclure : « Le danger n’est pas simplement que les machines puissent devenir de plus en plus puissantes. Il est constitué par le fait que les êtres humains peuvent peu à peu abandonner à l’IA les capacités qui rendent possible un jugement authentiquement humain. »

 

Jeanne Smits