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Asia Bibi acquittée par la Cour suprême du Pakistan : analyse d’une décision qui justifie la peine de mort pour blasphème

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Le long calvaire, ou plutôt le lent martyre d’Asia Bibi s’arrête enfin au terme d’une procédure judiciaire qui aura duré neuf ans. Non, rien ne prouve qu’elle ait proféré quelque blasphème contre le « Prophète », le 14 juin 2009, et donc, elle ne mérite pas les rigueurs de la loi pakistanaise, qui est une loi de charia. L’arrêt de la Cour suprême du Pakistan a invalidé mercredi matin les décisions des juridictions inférieures et ordonné la libération immédiate de cette mère de famille chrétienne. Son exfiltration vers un pays chrétien est désormais la toute première urgence, car des manifestations protestant contre la décision de la Cour ont déjà paralysé plusieurs grandes villes du pays, et d’autres acquittés de ce type de crime ont déjà été lynchés par la foule en colère contre de semblables décisions, par le passé. L’analyse de la décision elle-même révèle cependant la dureté et l’emprise de la charia au Pakistan.
 
Neuf ans de détention dans une petite cellule sordide, sous la menace de ses codétenues musulmanes, le harcèlement des gardes qui lui répétaient qu’elle méritait d’être pendue, la séparation d’avec son mari et ses enfants : Asia Bibi a souffert pour sa foi et dans une certaine indifférence de la communauté internationale qui, sans être totale, l’a laissée dans la soumission vis-à-vis de juges qui n’auraient pas eu d’états d’âme à confirmer sa condamnation à mort s’ils avaient jugé que les faits étaient établis.
 

Asia Bibi acquittée : la Cour suprême du Pakistan a pris une décision courageuse

 
La lecture du jugement de 56 pages se révèle du plus haut intérêt. On peut en retenir plusieurs points essentiels.
 
Premièrement, la Cour suprême justifie sans réserve la dureté de la punition réservée au blasphème par la loi pakistanaise : la peine de mort éventuellement remplacée par une détention à perpétuité, nécessairement assortie d’une amende qui pour les plus pauvres peut être remplacée par une peine de prison. La perspective est intégralement islamique ; de fait, la décision cite abondamment le Coran, les hadiths, la littérature islamique. Cette section du jugement s’étend sur 10 pages et s’achève par le rappel d’une résolution présentée en mars 2009 par le gouvernement du Pakistan devant le Conseil des droits de l’homme des Nations unies demandant que la condamnation de la « diffamation de la religion » soit considérée comme une violation des droits de l’homme, et exigeant que les pays du monde entier formulent des lois contre la « diffamation de la religion ». Résolution adoptée le 26 mars 2009.
 
On peut y lire comment Facebook a était bloqué au Pakistan tant que le réseau social n’a pas interdit l’accès à une page qui invitait les internautes à « dessiner Mahomet », et comment le gouvernement surveille assidûment l’ensemble des grands moteurs de recherche et réseaux sociaux pour traquer les contenus « offensants » à l’égard des musulmans. En juin 2010, 17 sites avaient même été fermés.
 
Pourquoi toutes ces explications ? On devine une certaine nervosité des juges qui s’efforcent d’établir qu’ils sont eux-mêmes hostiles au blasphème et prêts à le condamner. Il est vrai que dans le dossier Asia Bibi, deux personnes ont déjà été tuées : le gouverneur de la province du Pendjab, Salman Taseer, et le ministre pour les affaires des minorités, le catholique Shahbaz Batti, tous deux étés assassinés pour avoir parlé en faveur de la jeune femme et pour avoir demandé une réforme des lois contre le blasphème, qui punissent de mort la moindre déclaration ou insinuation négative sur Mahomet.
 

Analyse d’une décision qui fait la part belle à la charia

 
Mais de là à croire qu’il s’agit de protestations de rigueur islamique de pure forme de la part des juges, il y a un pas. Le deuxième élément remarquable du jugement est le fait qu’il ne laisse planer aucun doute : si Asia Bibi avaient effectivement tenu les propos que lui attribuaient ses accusateurs, elle aurait bien mérité la mort.
 
Troisième élément remarquable : l’étrange mélange de langage juridique occidental anglais, avec notamment les notions de charge de la preuve et de la présomption d’innocence, et de raisonnements correspondant à la charia, de longs développements sur la crédibilité des témoins, le tout saupoudré à l’occasion d’expression très familières. On s’interroge à perte de vue sur des propos anodins tenus ou non tenus, avec une possible exécution au bout du chemin, mais avec cette certitude : « Personne ne doit pouvoir porter atteinte au nom du Saint Prophète Mahomet (صلى الله عليه وسلم) et rester impuni. »
 
Pour acquitter Asia Bibi, les trois juges de la Cour suprême ont cherché en réalité à démontrer que la jeune femme avait été victime d’une accusation malveillante qui lui attribuait un blasphème qu’elle n’a pas prononcé. D’ailleurs, un important développement de la décision concerne ce type d’accusation frauduleuse qui tire profit de la loi sur le blasphème pour permettre à certains de faire avancer leurs propres intérêts ou d’assouvir une vengeance personnelle. Il est assorti d’une dénonciation de la tentation de se faire justice à soi-même, rappelant que depuis 1990, 62 personnes ont été lynchées et assassinées alors qu’elles étaient sous le coup d’accusations de blasphème avant même d’avoir pu être jugées par un tribunal au moyen d’une procédure équitable. Encore cette nervosité ?
 

Asia Bibi a proposé de l’eau à ses compagnes musulmanes par 45° de chaleur

 
Le récit des faits mérite d’être rappelé. Pour autant que l’on puisse en juger d’après la décision de la Cour suprême et alors que les récits divergent l’affaire n’est pas née du fait qu’Asia Bibi se serait permise de boire dans un puits réservé aux musulmans ou en puisant avec sa tasse dans l’eau qu’elle rapportait à ses compagnes de labeur, une petite cinquantaine de femmes qui travaillaient à la récolte de baies Falsa par 45° de chaleur dans un champ appartenant à un certain Muhammad Idrees, l’un des témoins à l’origine des poursuites. Il semblerait au contraire qu’elle soit allée chercher de l’eau et qu’elle en ait proposé aux autres femmes travaillant là, qui l’ont repoussée en protestant qu’elles ne buvaient jamais d’eau de la main d’un chrétien. Une vive dispute s’ensuivit, au cours de laquelle Asia Bibi est accusée d’avoir tenu des propos insultants à propos du « Prophète ». L’allégation d’un crime aussi « abominable », note la Cour suprême, avait naturellement provoqué la « tristesse et la colère au sein de la population ».
 
Mais Asia Bibi affirme avoir simplement demandé : « Jésus est mort sur la croix pour les péchés de l’humanité, qu’a fait votre prophète Mahomet pour l’humanité ? » On pourrait parler d’un « dialogue interreligieux » un peu plus franc que la moyenne.
 
D’après l’un des juges de la Cour suprême, Asif Saeed Khan Khosa Jr., précision introuvable ailleurs, les accusateurs d’Asia Bibi soutiennent que celle-ci avait affirmé que Mahomet « était tombé malade et était resté couché pendant un mois avant sa mort, et que des insectes étaient sortis de sa bouche et d’une de ses oreilles », et qu’il « s’était marié avec Hazrat Khadija avec l’intention de la spolier de ses richesses, et qu’une fois cela fait, il l’avait quittée ». Asia Bibi était également accusée d’avoir dit que le Coran n’était pas un livre divin.
 
De son côté, Asia Bibi, n’a cessé d’affirmer qu’elle n’avait aucune connaissance de la pensée islamique.
 

Asia Bibi acquittée en raison des contradictions des plaignants

 
Pour acquitter la mère de famille, les juges ont retenu plusieurs éléments. D’abord, ils ont noté que la plainte avait été faite par plusieurs personnes entre les mains d’un sous-inspecteur, alors que dans une affaire de blasphème seul un surintendant (« Superintendent ») est compétent. Surtout, ils ont souligné que la plainte n’a été déposée que cinq jours après les faits allégués, alors que la jurisprudence exige un délai beaucoup plus court et que les récits de sa constitution, comme de la réunion qui devait aboutir à de supposés aveux de la part d’Asia Bibi, étaient changeants, contradictoires et émanaient surtout de personnes qui avaient des liens de famille : le propriétaire du champ, Muhammad Idrees et deux sœurs musulmanes, Mafia Bibi et Asma Bibi, elles-mêmes jadis instruites dans la « doctrine » de l’islam par l’épouse du quatrième plaignant, Qari Muhammad Salaam.
 
Les juges s’interrogent ensuite sur la tenue d’une réunion à l’initiative de ce dernier, qui a fait venir Asia Bibi chez lui le 19 juin en présence de « deux cents », « 1.000 », voire « 2.000 » personnes selon les récits que rien ne permet de confirmer, à pied ou en mobylette, on ne sait trop, pour la mettre en accusation. C’est à cette occasion qu’elle aurait « avoué » son forfait et c’est notamment cet aveu qui a été retenu par les juridictions inférieures pour justifier sa condamnation à mort.
 
Les juges ont souligné les contradictions évidentes dans ses récits et leur absence de vérification, tout comme l’existence d’une provocation qui a consisté en des paroles infamantes à l’encontre de la religion chrétienne d’Asia Bibi pour affirmer soit que le délit de blasphème n’avait pas du tout existé de sa part, soit qu’il était, comme le soutient l’un des trois juges, consécutif à une provocation confinant elle-même au blasphème à l’égard de Jésus-Christ. Ils ont aussi dénoncé le fait que les plaignants n’avaient pas fait mention de la dispute entre Asia Bibi et ses compagnes, et ce délibérément selon leur jugement.
 

Eisham, la fille d’Asia, raconte comment celle-ci a été frappée pour n’avoir pas voulu renier le Christ

 
Ils ne parlent pas de ce dont témoigne aujourd’hui sa fille Eisham, 18 ans aujourd’hui : Asia Bibi a été attaquée par une foule de voisins qui ont craché sur elle et les ont battues, elle et sa fille. C’est le lendemain – sans doute lors de la réunion du 19 évoquée par les plaignants – qu’elle a été traînée au milieu de la foule, appelée à se convertir à l’islam par un mollah du village, puis battue jusqu’à en perdre conscience avant d’être arrêtée, puis condamnée à mort 17 mois plus tard, a raconté la jeune fille, actuellement réfugiée à Londres avec sa famille, au Telegraph.
 
Le jugement, à cet égard, semble décidément hors sol. 56 pages pour en arriver là… Des pages des pages de découpage de cheveux en quatre sans que le principe de la peine de mort pour de telles broutilles soit une seule fois remis en cause, sans que l’affreuse persécution dont Asia Bibi a été victime ne soit convenablement dénoncée, sans qu’il soit question ne serait-ce que de lui signifier des regrets face à une injustice aussi flagrante qui a volé neuf ans de sa vie.
 
Si les juges ont adopté ce ton par crainte des représailles de la rue, on peut les comprendre, mais non sans en tirer des leçons de taille sur la réalité de l’islam…
 
On ne peut d’ailleurs que se réjouir de cet acquittement, même s’il arrive neuf ans trop tard.
 
Mais le hasard a voulu que le ministre fédéral de la justice, le Dr Farogh Naseem, reçoive lundi une délégation de l’Union européenne pour plaider pour de plus grandes aides européennes pour le Pakistan. A Islamabad, il a expliqué que certes la peine de mort n’avait jamais été abolie au Pakistan, mais qu’il y avait un moratoire sur les exécutions et que ce type de peine était réservé aux cas les plus épouvantables comme le massacre de l’APS ou l’assassinat de la petite Zainab, 6 ans (son meurtrier a été pendu cette année). « La peine de mort est réservée aux cas les plus rares des plus rares », ceux qui déclenchent la colère publique, a-t-il expliqué. Il suffira de se montrer « indulgent » avec le Pakistan sur ce chapitre pour que son niveau d’éducation et de prospérité s’améliore, entraînant du même coup un meilleur respect des droits de l’homme, a-t-il ajouté.
 
L’histoire ne dit pas si ces pointilleux délégués européens ont protesté en évoquant l’affaire Asia Bibi…
 

Jeanne Smits